Les années 80 sont à la mode. A en juger par le grand nombre d’émissions TV qui leur sont régulièrement consacrées, on peut se demander si elles ont jamais cessé de l’être. Le plus récent témoignage de cette persistance est un film, Stars 80. Qu’on les aime ou non, force est d’admettre que ces années ont une identité marquée. Dites à quelqu’un « années 80 » et – qu’il les ait vécues ou non – des images lui viendront immédiatement à l’esprit - des musiques, des noms… Faites la même chose avec les années 90 ou les années 2000… et ce sera le trou noir.
J’ai souvent lu, sous des plumes « autorisées », que, sur le chapitre du vêtement, les « eighties » avaient atteint un pic indépassable d’horreur. Un pic, vraiment ? Plutôt un mont... que dis-je un mont ? Un monticule ! Car, à mon sens, si une décennie devait mériter pareille détestation, ce serait la décennie précédente – les années 70.
Qui a connu ces années me comprendra. Une revendication de liberté post-soixante-huitarde explique, j’imagine, les excès auxquels la mode s’est livrée alors. Epaules étriquées, col de chemise « pelle à tarte », revers de veste surdimensionnés, cravates élargies, pantalons « pattes d’éléphant », bottines surélevées… Une telle obstination dans l’aberration, un tel débordement de laid reste pour moi, aujourd’hui encore, en grande partie une énigme.
Le
chanteur Claude François, figure emblématique des années 70
A bas le costume à la papa ! Les « papas » eux-mêmes finissaient d’ailleurs par ne plus le porter – les uns, parce qu’ils étaient séduits par la nouveauté ; les autres, parce qu’il était quasi impossible de faire autrement, la mode dictant sa loi. Un de mes tailleurs me raconta cette anecdote : il avait livré un énième costume « classique » à l’un de ses fidèles clients. Celui-ci revint le voir et lui expliqua que sa fille s’était moqué de lui, qu’il faisait vieux jeu, et qu’en conséquence, il voulait dorénavant être habillé à la mode. En commerçant docile, mon tailleur s’exécuta : il lui tailla des pantalons de 33 cm de large en bas. Le client – et sa fille – furent ainsi satisfaits.
En comparaison, la décennie suivante a l’air bien sage. Elle connut, certes, ses aberrations : épaules de déménageur, vestes déstructurées, gilets chamarrés, chemises et cravates aux couleurs impossibles, costumes croisés à revers crantés… Elle vit aussi fleurir de douteuses officines de « conseils vestimentaires » à destination, prioritairement, de l’Entreprise, que, « années fric », « années Tapie » obligent, on parait de toutes les vertus. Réduire ces années à ces aspects discutables ou pénibles serait néanmoins malhonnête. Un réel intérêt pour le vêtement se fit alors jour qui s’exprima de multiples manières. On mit en avant la qualité. A cet égard, la chaussure eut droit à une attention particulière. Certaines marques (Weston, Church’s) firent l’objet d’une sorte de culte, notamment de la part des jeunes. La quête de l’ « authentique » fit la fortune des fripiers. L’Angleterre – l’immuable Angleterre – devint une terre promise. Les marques à consonances anglo-saxonnes se multiplièrent (Oliver Grant, Façonnable…) Philippe Noiret endossa le costume du « gentleman farmer à la française » (je cite Farid Chenoune) ; il joua son rôle à la perfection.
Le style BCBG – avatar hexagonal du style Preppy – atteignit son apogée. Dans le dernier tiers de la décennie, une vague néo-classique déferla. Les figures du bottier, du chemisier (à distinguer, s’il vous plaît, du vulgaire marchand de chemises), du tailleur furent vénérées. L’élégance – corollaire naturel du classicisme – fut redécouverte. Des guides et des essais tentèrent d’en percer les mystères : Bernard Lanvin publia un Guide de l’élégance masculine en 1987. La même année, Tatiana Tolstoï sortit De l’élégance masculine. En 1990, ce fut au tour de James Darwen de publier son fameux Chic anglais – histoire, en somme, de clore la décennie en beauté !
Dans un passage drolatique du Guignol des Buttes-Chaumont, Guy Marchand évoque les conséquences morbides qu’eut sur lui la double influence de Philippe Noiret et de James Darwen. A cause d’eux, il finit par sombrer dans un « dandysme presque pathologique », une « maniaco-dépression à tendance fétichiste » dont il ne parvint à se défaire qu’en « vendant sa garde-robe aux puces de Saint-Ouen » !
Cas extrême. Cas à part. A ma modeste place, je peux témoigner de ce que m’apporta ce renouveau vestimentaire. Pendant quelques années, je me suis senti pleinement de mon époque. L’élégance y avait droit de cité. On trouvait encore des tailleurs, jusque dans de petites villes, et leurs prix étaient raisonnables. Je signais mes tenues d’une pochette de soie (… accessoire dont, pourtant, Tatiana Tolstoï circonscrivait l’usage à quelques situations particulières !) Pour mes chemises, j’avais choisi le col anglais (… type de col que, pourtant, vilipendait James Darwen !)
Plus j’y pense, et plus je m’aperçois combien ces années et celles que nous vivons ont de points communs : les enseignes à consonances anglaises (Wicket, Henry Cotton’s…) ; la vogue Preppy ; la fascination pour le bespoke ; le goût du vintage ; le retour des codes et d’un certain classicisme… Pourquoi, alors, les années que je vis me semblent-elles étrangères ? Pourquoi ce sentiment de vivre en décalage – en spectateur (critique) et non en acteur (enthousiaste) ?
La réponse est simple, banale et… définitive : parce que j’ai vieilli !












