S’il est un look (appelons ça comme ça) aux antipodes de l’élégance, c’est bien le look rock. Cuir, noir, tatouages, blousons, bagues, tee-shirt, jean, santiags… toute cette panoplie, déjà laide portée par un jeune homme, devient franchement grotesque sur une personne âgée.
Car les rockers aussi vieillissent. Les plus célèbres d’entre eux se sont presque tous embourgeoisés. Ils font fructifier au mieux leur fortune ; ils vivent retranchés dans des propriétés sécurisées ; ils font flamber, à l’occasion de « retours » savamment orchestrés, le montant de leurs cachets. Plus d’un million d’euros, par exemple, pour un concert de Bruce Springsteen.
Des bourgeois, certes, mais qui ne veulent surtout pas le paraître. A le voir, imaginerait-on Mick Jagger châtelain de Touraine ? Et pourtant…
Le rocker du troisième âge tient à son look. Impossible pour lui de renoncer à ce qui fait partie de son ADN – de sa rock n’ roll attitude. Mais, en n’évoluant pas, sa panoplie ne fait que mieux ressortir les outrages du temps. Et contre ceux-ci, rocker ou pas, il n’y a pas grand-chose à faire.
La teinture…
… la moumoute…
… la chirurgie esthétique...
... ne suffisent pas à sauver les apparences.
Or, si la vieillesse est un drame pour la plupart d’entre nous, elle se transforme en tragédie dans le cas d’un rocker. Le rock, en effet, c’est l’exaltation de la jeunesse. Cette donnée est si importante qu’on peut se demander si un vrai rocker n’est pas un rocker mort jeune. Imagine-t-on Jim Morrison sexagénaire ? Son visage peu structuré aurait d’ailleurs presque sûrement mal vieilli.
Si j’étais cynique, je paraphraserais ainsi l’adresse posthume de René Char à Arthur Rimbaud : « Tu as bien fait de mourir, Jim Morrison ! » Au vrai, une telle phrase ne saurait choquer un vrai rocker : la mort précoce fait partie des fantasmes du rock. En 1965, dans My generation, Roger Daltrey, l’ange blond des Who, proclamait : « J’espère mourir avant d’être vieux. »
Les dieux du rock ne l’ont pas entendu de cette oreille (… le rock plein les tympans, c’est entendu, ça rend sourd ) Voyez à quoi il ressemble aujourd’hui :
Un faux air de Bill
Clinton...
Le rock, c’est aussi le sexe. Chanter le sexe à vingt ans, ça passe, mais à soixante ou soixante-dix-ans, c’est – si j’ose dire – beaucoup plus dur… Voir aujourd’hui Johnny Halliday, monté sur hanches artificielles, remuer du pelvis comme Elvis en chantant « Que je t’aime », ça peut mettre mal à l’aise. Il y a dans cette chanson quelques vers (« Quand tes mains voudraient bien / Quand tes doigts n’osent pas / Quand ta pudeur dit non / D’une toute petite voix ») qui pourraient vite le faire passer pour un vieux dégoûtant. Surtout s’il lui prenait l’envie de les chanter les yeux dans les yeux d’une spectatrice dont l’âge ferait à peine la moitié de celui de Laeticia...
Le rock, c’est encore (peut-être) Satan. Toute une littérature a été consacrée à cette brûlante question. Je me souviens d’un livre qui, dans un certain milieu, avait fait grand bruit au début des années 80. Il était écrit par un prêtre québécois. On pouvait se le procurer dans toutes les librairies (bonnes, forcément) des monastères. La thèse défendue était que le rock faisait la promotion des drogues et du suicide, qu’il violait les consciences à l’aide de messages subliminaux et qu’il poursuivait un but : la glorification de Satan. On y apprenait, par exemple, que sous l’influence de la sorcière Marianne Faithfull, Mick Jagger s’était consacré au démon et que des chansons apparemment anodines (entre autres, « Hôtel California » des Eagles) dissimulaient en réalité de dangereux messages antichrétiens.
Ce livre, c’était un peu Durtal au pays du rock. Mais si le héros de Huysmans rencontre Dieu après avoir connu la tentation diabolique, notre pauvre prêtre québécois a fini, lui, par… se suicider ! Epilogue troublant qui aurait pu recevoir pour titre : « La vengeance de Satan ! »
Les rockers, créatures du diable ? S’ils l’étaient, leur Maître ne leur aurait-il pas confié le secret de la jeunesse éternelle ? Leurs nombreux excès, les vieux rockers les portent sur leur visage. Ce sont des Dorian Gray sans le portrait magique. Sur un pastiche moderne d’une cathédrale gothique, certaines têtes de vieux rockers feraient en tout cas des gargouilles très convaincantes :
Les vieux rockers nous livrent à leur corps défendant une leçon d’élégance essentielle : l’élégance consiste à adapter sa mise à son âge – et non l’inverse.










