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10 juillet 2012 2 10 /07 /juillet /2012 06:34

Sur quelques tailleurs

«  Archibald Leahy était doté, professionnellement, d’une sorte de génie : les vêtements qu’il taillait étaient d’un si beau style (dans ce genre étriqué, comme misérabiliste, dont l’usure accentue la note romantique) qu’on oubliait les défauts – grossières fautes d’orthographe -  dont ils étaient criblés ; et il lui arriva de me confectionner – effet de je ne sais quelle distraction ou manigance financière – un costume dont ni la forme (croisée alors que je la souhaitais droite) ni peut-être même le tissu (choisi sur un bout infime) n’étaient ceux dont nous étions convenus, mais que j’acceptai de mon gré, vu l’indéniable talent dont il témoignait et le charme irrésistible de son baladin d’auteur. »

Barrett. «  Ici, nous ne regardons pas ce qui se passe dans la rue, me dit un après-midi ce tailleur, affirmant ainsi l’orgueil aristocratique qui le portait à un dédain souverain de cette chose horriblement vulgaire, la mode, dont un honnête homme n’a pas à se préoccuper s’il tient le moins du monde à se placer au-dessus du commun. 

L’ami qui m’avait envoyé chez Johnson et Marié était quelqu’un de plus expérimenté que moi (…) les deux associés racontaient admirativement que depuis nombre de dizaines d’années ils lui exécutaient des costumes sans jamais les changer d’une ligne et sans en jamais élargir ou rétrécir les bas de pantalon. Une fois pour toutes, un standard avait été défini et ils s’y conformaient avec autant de rigueur que le faisait à la règle qu’il avait conçue cet autre tailleur, Fred Perry, chez qui j’allai quand j’avais un peu plus de vingt ans et qui m’assurait qu’il m’habillerait d’une façon qui ferait impression sur mon patron (annonçait-il en substance, comprenant que j’étais un jeune homme aux moyens sans rapport avec sa soif d’élégance), règle de même ordre qu’une section d’or ou un canon de Polyclète : même distance entre le cran des revers et la petite poche de côté, entre celle-ci et le bouton de milieu du veston (placé juste au niveau de la taille naturelle), entre ce bouton de milieu et la poche du bas, distance qui, inchangée, jouait le rôle d’un module. Sidney Johnson, pur Anglais (…), et son coupeur Alfred Marié (…) n’étaient ni l’un ni l’autre des théoriciens de l’art vestimentaire à la façon de Fred Perry. Marié, qui seul maniait les ciseaux, paraissait opérer de manière tout empirique ; Johnson, qui conseillait dans le choix, et présidait aux essayages, avait toutefois une idée bien arrêtée : la haine de ce qu’il appelait les couleurs " sales ", autrement dit les tons pas francs (indécis en eux-mêmes ou se conjuguant en un accord faux, s’il s’agissait d’un tissu aux teintes mélangées), couleurs dont – considérant l’échantillon ou la pièce incriminé – il parlait avec une moue de dégoût, comme si leur spectacle ou leur seule évocation avait été pour lui une souillure l’atteignant plus intimement qu’un simple déplaisir physique. Le classicisme le plus grand  - aisance et sobriété – semblait avoir sa préférence, et si loin allait son souci de la correction, ainsi que son loyalisme envers son pays natal, que je me rappelle l’avoir vu dans son magasin, chemisé de blanc et tout de noir vêtu, peu après la mort du prédécesseur de la reine Elizabeth, à telle enseigne qu’il me semble bien m’être senti tenu de lui présenter mes condoléances. Selon son acolyte Marié, qui lui non plus n’était pas un ascète en matière de breuvages fermentés, Sidney Johnson, grand buveur, prisait particulièrement le mandarin à la menthe verte, mélange singulier pour un Anglo-Saxon et surtout pour quelqu’un qui à tel point détestait les couleurs " sales "…»


illustration-leiris.jpgExtrait du Chic anglais, James Darwen (source : Hackett)

 

Sur le métier de tailleur et la philosophie

« Il semble indiscutable que le tailleur, affronté à l’apparence humaine comme l’est le médecin à ce qui se passe dans les corps et dont leur enveloppe porte souvent la marque – il semble évident que celui qui nous coupe des habits, appropriés à l’idée que nous nous faisons de nous (quant à ce que nous sommes et à ce que nous devrions être) ainsi qu’à sa propre idée de notre personne et des impératifs de la mode, se trouve branché directement sur la philosophie. Outre qu’il doit procéder à de subtils arbitrages entre la nécessité du comme-il-faut et la liberté du comme-il-vous-plaira, son champ d’action n’est-il pas essentiellement situé à la frontière de l’être et du paraître ?

Frivolité, peut-être ? Jamais une séance d’essayage chez le tailleur ne m’a ennuyé… Divers détails matériels me séduisent : le dessin des coutures provisoires se superposant à notre corps en une sorte d’idéal tracé géométrique ; le bruit de la manche à peine fixée que, parfois, l’artisan arrache d’un coup sec (ce qui donne soudain l’impression d’être en guenilles) ; ses gestes de sculpteur, appliquant ici, relâchant là ; les épingles qu’il enfonce prestement, à l’emplacement des futurs boutons par exemple. Plus encore, me séduisent les propos qu’il peut juger opportun d’émettre et qui, souvent, laissent entrevoir sa philosophie d’homme en bonne posture pour considérer gens et choses, la personnalité de chacun et les fluctuations du goût, ce qui appartient en propre à l’individu et ce qu’il doit emprunter au collectif, aussi soucieux qu’il soit de s’affirmer modèle unique.

Originaire, je crois, d’Europe centrale mais élevé en Angleterre, un tailleur de la rue Vivienne chez qui, autrefois, je me suis fourni tenait si fort à marquer sa dignité et la quasi-spiritualité de son art que ses factures ou papiers à en-tête étaient porteurs de ce slogan : A Bund’s suit gives a moral satisfaction, formule que cette autre concurrençait : Patronized by the best gentlemen in the city, comme s’il avait donné à entendre qu’en s’habillant chez lui l’on se sentirait en quelque manière purgé de ses péchés et très précisément l’égal de ces parfaits qui, irréprochables dessus du panier, voulaient bien lui accorder leur pratique. »

(…)

« L’affection fétichiste que j’ai pour mes vêtements, qui représentent comme mes écrits un constituant de ma personne telle qu’elle apparaît aux autres, - l’autorité presque d’oracle que j’attribuai il y a longtemps au dicton Kleider machen Leute, que me firent connaître quelques leçons d’allemand à l’Ecole Berlitz et qui s’oppose à notre l’habit ne fait pas le moine, - l’idée un peu obsessionnelle qu’un jour viendra où je commanderai un costume que la mort m’interdira de porter ou ne me le permettra qu’à peine, - ma répugnance à être photographié (sûr que je suis d’être vilainement montré et, par ailleurs, envisageant avec malaise l’écart futur qui séparera mes traits réels de ceux ainsi saisis au vol et abstraitement fixés), - cet attachement jaloux à mon corps, qui m’a toujours empêché de le mettre en danger sans trop d’inquiétude et même retenu de lui donner totale licence de s’abandonner en aveugle à la distorsion de l’amour : voilà qui suffirait à expliquer pourquoi je tends si fortement à croire que le métier de tailleur – travail touchant directement à notre forme visible – ne peut manquer d’inciter à philosopher. »

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Publié par Le Chouan - dans Tailleurs
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commentaires

Merode Vercelli 13/10/2014 19:58

"En ce temps-là je ne te connaissais pas
Je ne sais même plus comment tu es habillé
Dans le genre neutre sans doute on ne fait pas mieux"

André Breton : Ode à Charles Fourier

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