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22 avril 2012 7 22 /04 /avril /2012 07:09

Si j’étais sociologue, j’enquêterais volontiers sur l’infantilisation de notre société. Les marques en sont nombreuses. Je pense au langage régressif qui, étrangement, semble ne gêner ni celui qui en use, ni celui qui le reçoit. Ainsi un homme mûr qui ne fait pas partie de vos intimes ne vous parlera pas de sa mère et de son père, mais de son papa et de sa maman. Les conversations téléphoniques se terminent invariablement par un « bisous » - souvent redoublé – transgénérationnel. Pour désigner les puérilités de langage, les linguistes ont recours à un mot très savant : hypocoristique. La syntaxe aussi retombe en enfance. « Jacques a dit » est devenu « Jacques il a dit » - et si Jacques a parlé trop bas pour être entendu, on ne lui demandera « ce » qu’il a dit mais « qu’est-ce » qu’il a dit…

Otez le savoir-vivre et les relations entre adultes se rapprochent de celles des enfants dans une cour d’école. L’oubli de l’autre est pardonnable quand il est le fait d’un enfant ou, même, d’un ado – l’un et l’autre n’étant pas, par définition, « finis » -, mais pas d’un adulte. Pourtant, combien d’adultes nous imposent de bruyantes communications téléphoniques dans des lieux publics ou nous brûlent la priorité dans des situations qui n’ont pas seulement à voir avec la circulation routière ?

On se salue de moins en moins. Les « bonjour », « bonsoir » ne sont plus suivis d’un « Madame » ou d’un « Monsieur » qui rappellerait un statut de grandes personnes. On se tutoie de plus en plus. Sur les plateaux de télévision, même dans les émissions sérieuses de débats politiques, le prénom a tendance à remplacer le patronyme entier. Dans C’est dans l’air, par exemple, les commentateurs attitrés se donnent du Roland (Cayrol), du Christophe (Barbier), du Dominique (Reynié), du Raphaëlle (Bacqué)…. Les hommes et femmes politiques ne sont pas en reste : Eva (Joly) parle de Cécile (Duflot) ; Martine (Aubry) de Ségolène (Royal)…

Le mauvais exemple vient d'en haut. Dans un récent Parole de candidat (TF1), Nicolas Sarkozy s’évertuait à appeler par leur prénom les Français chargés de lui poser des questions. Et nous gardons tous en mémoire le même nous confiant, comme un ado amoureux pourrait le faire à son meilleur copain, « Avec Carla, c’est du sérieux ». Suave… On n’accepte pas que l’âge soit synonyme de limitation des désirs. Le taux de divorces augmente fortement chez les seniors. Il n’est plus rare que des hommes soient pères à 55 ans passés et des femmes mères à plus de 40 ans. L’exemple, je l’ai dit, vient de haut…

La société materne les grands enfants que nous sommes devenus. « Boire et fumer tuent » ; « Soyez prudents sur les routes » ; « Trop manger, c’est risquer l’obésité » ; « Spectateurs du Tour de France, ne vous approchez pas trop près des coureurs ».

Le vêtement n’est pas épargné par ce phénomène d’infantilisation galopante. Rapide passage de revue. Les retraités se coiffent d’une casquette de joueur de base-ball. Quand il fait froid, les trentenaires – et plus – enfoncent sur leur crâne le bonnet de leur enfance. Le tee-shirt a supplanté la chemise, la "basket", l’ancien soulier de cuir. Il y a longtemps que, l’été, la culotte courte n’est plus réservée aux enfants. Faites l’expérience suivante : repérez dans la rue les hommes de – disons – 27 à 77 ans ; observez leur habillement ; vous constaterez qu’ils sont vêtus comme des gamins de 15-16 ans. Fini, le costume, la cravate, le chapeau… signes autrefois caractéristiques d’une silhouette d’homme. Les fils, alors, étaient fiers quand, dans certaines occasions solennelles, on les habillait comme papa, c’est-à-dire d’un petit costume agrémenté d’une petite cravate ou d’un petit nœud papillon. Les enfants ressemblaient à de petits hommes, et c’était charmant. Les hommes d’aujourd’hui ont l’air de vieux adolescents, et c’est pathétique.


chouan-noeud-pap.jpgLe Chouan et son premier noeud pap...

 

Hélas ! S’habiller jeune, loin d’effacer les ravages du temps, met ceux-ci en relief. Le tee-shirt exhibe les mentons triplés ; la culotte courte dévoile les vieilles jambes aux muscles avachis… Combien d’hommes, passé cinquante ans, peuvent encore se permettre de porter un jean sans craindre le ridicule ?

La mode traduit à sa manière le jeunisme ambiant. Souvenez-vous de Slimane qui, pour citer notre ami Philippe Booch, a transformé les hommes « en bambins asexués condamnés à porter des habits de communiant d’un cousin plus petit » - ou encore de Thom Browne, qui – je cite encore l’ami Booch – « en plus du concept " j’ai dévalisé le rayon 12 ans ", a surenchéri avec " les grandes marées, c’est chouette, allons à la pêche aux moules " ».


slimane.jpgHedi Slimane


slimane3.jpgThom Browne, à gauche

 

« Halte au jeunisme ! » titrait, dans Le Monde du 19 janvier 2012, Joël Morio chargé de rendre compte des défilés Prêt-à-porter hommes automne-hiver 2012-2013. « C’est une salle de classe, écrivait Morio, qui servait de décor au défilé Dsquared. Les mannequins n’ont pas été trop dépaysés en montant sur le podium. Lorsqu’on les voit de près, sans maquillage, on s’aperçoit que la plupart de ces jeunes gens sont encore glabres et ont à peine l’âge de passer le bac (…) Comme dans la mode féminine, où des adolescentes commencent leur carrière à 16 ans, le jeunisme touche aussi les hommes. »


Dsquared2-m-RF12-0013.jpgDéfilé Dsquared, automne-hiver 2012-2013

 

Brouillage des classes, des valeurs, des cultures, des sexes… L’indifférenciation cerne l’homme moderne. D’aucuns s’en accommodent ; certains, même, s’en réjouissent. D’autres s’en inquiètent, qui savent ce qu’on a détruit et cherchent en vain les bienfaits de la situation nouvelle. L’appauvrissement du vestiaire masculin – tiré vers le bas, c’est-à-dire vers l’enfance – peut être lu comme une réduction de l’expérience de la vie. Le vêtement n’accompagne plus le passage d’un âge ou un autre. Il était rite, témoin, gage d’une aventure commune. En cela, il rassurait. Nous avons gagné en illusions ce que nous avons perdu en sagesse.

Quant à la beauté, elle ne reconnaît plus ses petits

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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commentaires

anne 01/05/2012 18:02

À rapprocher de l'usage inconsidéré de "maman" et "papa" là on l'on disait "père" et "mère".
Récemment, j'ai entendu à la radio un journaliste disant que l'on attendait, au siège du FN, l'arrivée du "papa" de Marine Le Pen!...

Alexis 25/04/2012 15:57

Bien d'accord avec Aymeric.

c'est une des conséquences de la propagation de la passion de l'égalité que vous décrivez, et aussi de la déculturation dénoncée par ... Renaud Camus.

Aussi, on peut faire le lien avec le vieillissement de nos sociétés qui les pousseraient vers le jeunisme.

Muskar 25/04/2012 15:42

Nous savons maintenant que Le Chouan est un dolichocéphale au large front.

Le Chouan 27/04/2012 21:12



Dolichocéphalie : « En médecine, la dolichocéphalie
est une déformation pathologique majeure du crâne due à une fusion de la suture sagittale. Le diamètre antéropostérieur du crâne est anormalement important : la tête est longue et étroite,
avec soit un allongement vers l’avant (bombement frontal), soit vers l’arrière (saillie occipitale), soit dans les deux directions. »


Bigre !



aymeric 25/04/2012 15:26

A ceci près qu'on peut aussi observer, symétriquement :

- une sexualisation précoce des jeunes filles pré-pubères (dans l'accoutrement comme l'attitude ; perceptible aussi bien dans les écrans publicitaires que dans les cours des écoles primaires ou
secondaires).
- une tendance à attribuer aux enfants des droits et capacités à intervenir dans des débats de divers ampleur et espèces (du sujet se société aux délibérations de prétoire).

Donc, plus que d'une simple infantilisation c'est davantage une incapacité ou un refus d'être de et dans son âge qui me semble faire partie des symptômes de l'époque.
(Avec, peut-être, une tendance à resserrer petits et grands dans l'entre-deux de l'adolescence, c'est possible.)

Alexis 23/04/2012 18:27

Cher Chouan,

Vos articles sont toujours aussi intéressants et bien écrits.

J'estime pourtant que vous faites ici fausse route en dénonçant "l'indifférenciation". Elle reste surtout apparente dans un monde de vitesse où l'image est d'une importance capitale. Et malgré le
recul des violences envers les femmes et les minorités, la structure de domination masculine hétérocentréee perdure belle et bien.

J'ai déjà vu nombre de conservateurs dénoncer la mode "gay", si ce n'est l'homme aux pratiques sexuelles "anormales", et je dois cependant dire que je partage avec eux le dégoût des vêtements
toujours plus près du corps, le dévoilant trop, au mépris du vêtement lui-même qui ne devient parfois qu'un cache-sexe.

Cependant, j'estime qu'il ne faut pas jeter chacun des bébés avec l'eau du bain lorsque c'est l'émotion qui nous guide. On ressent en effet une peur de l'avenir dans certains commentaires sur la
société. Peur qui ne mène à rien, puisqu'on a souvent dénoncé la féminisation, or ce serait plutôt par la technique plutôt que par le culturel que l'indifférenciation réelle aura lieu.

Prenons la jupe : l'histoire nous enseigne que l'homme en a davantage porté que des costumes.
Elle peut être élégante quand elle n'est pas vulgaire. Surtout, elle est très pratique lorsque porter un pantalon devient un véritable calvaire. Bref, elle a tout pour plaire.

Qu'en pensez-vous ?

Renaud 22/04/2012 21:09

Merci cher Chouan pour cet excellent article ! Comme notre ami conservateur, je le classe parmi les meilleurs.
Bien à vous

Olivier 22/04/2012 19:54

Rien à ajouter ni à retrancher, cher Chouan. Une fois encore, je contresigne en pensée. Merci et bonne fin de journée !

hiro 22/04/2012 12:45

Dans le même registre et sans juger de l'homme, un très bon livre: http://www.amazon.fr/R%C3%A9pertoire-d%C3%A9licatesses-du-fran%C3%A7ais-contemporain/dp/2867447313
Bien à vous

Le Chouan 22/04/2012 15:11



J'ai lu quelques ouvrages de Renaud Camus, mais pas celui que vous citez.


Mon prochain billet lui est en (petite) partie consacré.


 



un conservateur éclairé 22/04/2012 11:56

Cher Choaun,
merci pour cette article, parmi les meilleurs ! J'en prepare justement un pour mon blog sur l'usage indiscriminé du "tu"... Je vois que nous poursuivons la même bataille.
Amitiés élégantes.

Nathan 22/04/2012 09:53

"Au signal sonore, je m'éloigne des portes", "Préparer ma sortie facilite ma descente". La RATP a pris pleinement acte de notre rajeunissement intellectuel et s'adresse désormais à ses usagers
comme le maître à son écolier, tous ses messages pourraient être précédés d'un "Tu m'écriras cent fois..."
A l'impossible nul n'est tenu, et pourtant la régie des transports en commun parisiens est parvenue à rendre l'usage de ses services encore plus avilissante qu'elle ne l'était déjà !

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