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13 septembre 2011 2 13 /09 /septembre /2011 00:00

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Cet été, j'ai vu Pater. Une sorte d'ovni cinématographique : un réalisateur, Alain Cavalier, et un acteur, Vincent Lindon, jouent au président et au premier ministre. Un jeu d'enfant(s) ! Une telle fraîcheur est touchante de la part d'un réalisateur de 80 ans. Le contraste entre son visage sérieux, éclairé par un regard profond, et la facétie à laquelle il se livre est réjouissant. Tout de même, le film n'est pas une totale réussite. De deux choses l'une : ou l'on tirait l'argument vers la gravité, ou l'on allait vers la farce. Dans le premier cas, des acteurs comme Arditti et Bruel, avec la lourdeur qu’on leur connaît, auraient très bien fait l'affaire : inutile de les pousser beaucoup pour qu’ils se prennent au jeu. Dans l'autre cas - qui, de loin, aurait eu ma préférence -, il aurait fallu des génies de l'improvisation, dans le genre des regrettés Poiret et Serrault. A mon sens, pour "emballer", Cavalier et Lindon manquent d'inspiration, de folie.

Vous n'attendez cependant pas de moi que je vous entretienne de cinéma. Comme je vous comprends ! Si j'évoque ce film aujourd'hui, c'est parce que le vêtement y joue un rôle. On y voit Cavalier parler de sa panoplie de président acquise pour seulement 800 euros (costume, chemise, chaussures) et se rappeler avec nostalgie un petit tailleur qui lui fabriquait des costumes sur mesure pour le prix de la confection. 800 euros : on n’est pas dans la vraisemblance naturaliste, mais il faut préciser que Cavalier campe un président qui ne veut pas faire riche. Un autre bon moment nous est offert par la visite du dressing de Vincent Lindon : une boutique à lui tout seul ! "Je garde tout !" dit Lindon, comme pour s'excuser. Je ne suis pas sûr que l'excuse soit convaincante, mais j'ai apprécié cette remarque fidèle à l'une des grandes lois du Darwenisme (1) : "Rien n'est jamais jeté" ! De même, le moment où il s'extasie sur les chaussures de son grand-père - "des souliers, pas des chaussures !" - à la "semelle monocoque" m'a comblé. Le choix d'une cravate par Cavalier, conseillé par Lindon, est l'occasion d'un échange cocasse. Cavalier opte finalement pour la cravate la moins jolie, qui ne quittera plus son cou jusqu'à la fin du film. Mais cette cravate a un secret : elle est griffée "Inès de la Fressange". Et Cavalier admire Inès, la plus belle femme, dit-il, qu'il a jamais rencontrée. "Cette cravate est douce comme la peau d'Inès", soupire Cavalier, tandis que ses grands yeux s'étoilent de points d'or.

J'aime bien Vincent Lindon. J'admire l'acteur, capable de convaincre dans des rôles très différents. Et j'aime bien ce que je devine de l'homme : son éternelle insatisfaction, sa fidélité et son ouverture, son esprit d'enfance et son indépendance. Dans le petit monde doré sur tranche du cinéma, où chacun pense comme son voisin, il fait figure d'exception - d'électron libre. Et puis je partage son goût des belles choses. Son style ? Des choses chères, fatiguées, chiffonnées, portées avec désinvolture. Le sens de l’understatement. Des détails à l’attention des happy few : les boutonnières sont ouvertes; le tissu gonfle entre les points irréguliers des revers; il fait une fronce, façon napolitaine, au sommet de l'emmanchure. On voit d'ailleurs que l'Italie l'inspire : dans une scène, il a enfilé un trois-quarts en peau lainée sur son costume; à un autre moment, il est pieds nus dans des chaussures de ville... Il sait aussi faire preuve de fantaisie : je me souviens de l'avoir vu arborer, dans l'émission En aparté de Pascale Clark, des chaussettes Paul Smith à rayures horizontales multicolores, au grand dam de son hôte manifestement peu au fait des arcanes de l'élégance masculine.

Oui, j'aime bien Vincent Lindon. Mais, dans Pater, il m'a déçu. Quand, dans une scène où il évoque confusément ses démêlés avec son propriétaire "versaillais" au sujet de travaux d'ascenseur, il se range du côté des petits, des pauvres, contre les riches et les puissants, j'ai envie de sourire. Je me serais attendu de sa part à plus de discernement. Pour avoir une chance de me convaincre, il n'aurait pas dû me montrer son dressing, son chrono, sa cuisine...

A la fin du film, sur le générique, on entend, en off, un dialogue entre les protagonistes. Cavalier dit à Lindon que, grâce à ce que celui-ci lui a appris sur le vêtement, il a pu briller auprès de « snobs ». Et Lindon de s’exclamer qu’il ne fallait pas que cela soit dans le film. Les comédiens, comme les hommes politiques, doivent faire avec leurs contradictions !...

... A propos, savez-vous où l'on peut se procurer des cravates "Inès de la Fressange" ? Histoire d’éprouver à mon tour l’émoi de Cavalier... 

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1. Du nom, bien sûr, du fondateur de la célèbre théorie, James Darwen.

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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commentaires

Un conservateur éclairé 15/09/2011 11:50


Surtout un grand "bonne rentrée", cher ami Chouan !
Si j'ai moins commenté vos écrits ces derniers temps, cela est du au fait que mon ordinateur n'arrive plus à ouvrir les blogs de notre éditeur commun, apparemment il s'agirait d'une sombre histoire
de versions informatiques... Cherchons donc la consolation dans le bruit de la plume naviguant sur le papier...
Amités élégantes


Le Chouan 17/09/2011 18:03



Merci !


Ravi de vous retrouver. Vous et votre blog.


Amitiés.



philippe booch 14/09/2011 15:57


La première "FOIS", pardon


Philippe Booch 14/09/2011 15:56


Décidément...
Moi aussi j'aime beaucoup, Vincent Lindon,il s'est épaissi avec l'âge et il est devenu très bon acteur, dans la lignée des Ventura et des Gabin, un genre de mi-chemin quoi.
Je me souviens que la première que l'homme Lindon m'a intéressé, c'est quand il expliquait à Marc Olivier Fogiel (sic) qu'il était pris de toc, dont celui consistant à compter mentalement, tout et
n'importe quoi, il avait pris l'exemple de ses polos Lacoste. Il m'avait fait sourire. Je me souviens que dans les années 90 il disait être le seul acteur à dire ouvertement être de droite.
Concernant ses vêtements, j'ai toujours apprécié également sa mise, rustique de St Germain des Près ou urbaine des bocages normands, c'est au choix. J'aime bien sa façon virile de porter le
vêtement, les manches retroussées sur les avant-bras pas plus haut, les chaussures pas trop fines, plus derby que richelieu le Lindon je pense.
Il vous a déçu par une posture "démago" ? Moi, je le crois sincère, fortuné mais d'avantage concerné par les gens du peuple que par ses égaux. Question d'affinités et de complexes je crois.
L'émission sur France Inter a fini de me convaincre, j'avais beaucoup aimé cette émission :
http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=51671


Le Chouan 14/09/2011 18:44



Amusant : l'histoire des polos Lacoste comptés et recomptés, je l'ai entendue aussi.


Décidément !...


Mais, dans mon souvenir, c'était chez Drucker que Lindon avait évoqué ce toc.


Il y a, chez Lindon, un étonnant mélange de force et de fragilité. Voir à ce propos son extraordinaire interprétation dans Mademoiselle Chambon.


Merci pour le lien. 



nicolas 13/09/2011 21:33


Ce film n a pas aiguisé ma curiosité, mais j'avais remarqué l'élégance spécifique de Lindon dans un film vu récemment à la télé :"mes amis, mes amours". Il joue le rôle d 'un père divorcé qui
émigre à Londres pour partager un appartement avec un ami. Dans de multiples scènes il arbore un pantalon de velours orange, bien coupé et joliment assorti : bottines et manteau chocolat, chemise
blanche. Original et bien porté.

Nicolas


Muskar 13/09/2011 14:33


Le Darwenisme, enfin une théorie convaincante. Je sens que je vais m'en réclamer. Merci pour cette trouvaille.


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