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21 décembre 2010 2 21 /12 /décembre /2010 07:03

 

« J’suis snob… j’suis snob
Chemises d’organdi, chaussures de zébu
Cravate d’Italie et méchant complet vermoulu
J’vais au cinéma voir des films suédois
Et j’entre au bistro pour boire du whisky à gogo
J’m’appelle Patrick mais on dit Bob
J’suis snob… Excessivement snob
J’ai des accidents en Jaguar
Je passe le mois d’août au plumard… »

                                 Boris Vian, « J’suis snob », extraits

 

«Tant que le snobisme durera, l’anglomanie l’accompagnera comme un accessoire indispensable », écrit Frédéric Rouvillois dans son Histoire du snobisme (1). L’anglomanie pénètre l’aristocratie française dès le début du XVIII° siècle. Cet engouement, qui atteint une sorte de paroxysme dans les années 1820-1830, se manifeste notamment par un goût prononcé pour la langue anglaise. Des auteurs vont user, et parfois abuser, de mots anglais. Stendhal dédie La Chartreuse de Parme « for the happy few ». Baudelaire intitule un poème en prose « Anywhere out of the world ». Tristan Corbière parle du « railway du Pinde ». Paul Bourget ose écrire : « (…) le vrai moyen de take a notice ». Le phénomène, cantonné d’abord à une élite sociale et intellectuelle, va s’étendre aux masses avec une telle ampleur qu’en 1973 Etiemble sera fondé à demander : Parlez-vous franglais (2) ? Cette question en soulève une autre : faut-il encore qualifier de snobisme une mode devenue à ce point populaire ? Tout snobisme n’implique-t-il pas, en effet, un entre soi clivant ? L’intention fait la différence : quand, par exemple, Serge Gainsbourg truffe ses  chansons, sans justification de sens et d’expressivité, de mots anglais, il est snob. Quand un artiste (ou prétendu tel) natif de nos provinces prend un accent anglo-saxon pour pousser la chansonnette, il est snob. Mais quand ma femme me dit qu’elle doit acheter du eyeliner, du blush ou du gloss, elle ne l’est pas. Ni moi quand je parle de mail. L’emploi du mot courriel – recommandé pourtant par les associations de défense du français – ne serait-il pas, lui, teinté de snobisme, dans la mesure où ce dernier implique un écart, présupposé élégant, avec l’usage attendu ? Qu'on en soit arrivé à un tel paradoxe témoigne du chemin parcouru.


histoire-du-snobisme.jpg
 

Le lexique du vêtement masculin fait une large place à la langue anglaise. Quoi de plus naturel étant donné l’influence prédominante de l’Angleterre dans ce domaine ? « J’en demande pardon aux petits-maîtres de la Chaussée d’Antin ; mais il est de mon devoir d’apprendre à tout le monde que Paris n’est plus le quartier général de la mode ! » s’exclame en 1823 le Diorama de Londres d’Eusèbe Arcien. Mais le déclin de la France était alors bien entamé, et l’on peut faire remonter le début de la suprématie de l’Angleterre sur la mode masculine au milieu du siècle précédent. Du travail de l’habillement (bespoke, cutter, tailor, london cut…) aux sortes de vêtements (blazer, covert coat, trench coat…) en passant par les pièces et les accessoires (tab collar, turndown collar, notch lapel, peak lapel…) – autant de mots et de notions que tout fashionable débutant se jure de maîtriser très vite ! « Savile row » est appelé « La Mecque » du costume masculin et les grandes maisons ressemblent à des lieux sacrés dont on rêve de franchir un jour le seuil, non pas pieds nus ou en chaussettes, mais chaussés de magnifiques Oxford glacés signés Church’s ou Lobb… Huntsman, Anderson  and Sheppard, Henry Poole… pour tout amoureux de l’élégance, ces noms résonnent comme des promesses de paradis. En 1990, un Anglais fut prophète en notre pays. Son nom ? James Darwen. Plus de vingt années plus tard, son Chic anglais reste une bible, preuve que l’anglomanie a encore de beaux jours devant elle (3). S’il fallait en donner un exemple, il suffirait de citer les noms des blogs qui, chez nous, traitent de l’élégance : combien de « Parisian gentleman », de « Stiff collar », de « For The Discerning few » pour un « Mes élégances » ou un « Chouan des villes » (« Devil », vous avez entendu « devil » ? Allez donc au diable !) ? Il resterait encore à déterminer la part qui revient au snobisme dans ce nouvel avatar de l’anglomanie. Je vous laisse le faire en prenant pour guide, comme je l’ai fait plus haut, l’intention des auteurs et la nécessité des emprunts.

La chose est connue : l’herbe est toujours plus verte chez son voisin. Et quand ce voisin est l’Angleterre, qui oserait dire le contraire ? Plaisanterie à part, le snobisme, d’où qu’il vienne, se nourrit d’exotisme. Comme le remarque Rouvillois : « (…) si, en France, le snobisme paraît indissociable de l’anglomanie, il s’est traduit dans d’autres pays par une (…) francophilie effrénée. » Et d’aller plus loin en reprenant à son compte le néologisme d’ « étrangeomanie » évoquée dès 1823 par M. Symon dans L’Anglomanie, ou l’Anti-Français. Tandis que nos romanciers plaquent dans leurs œuvres des vocables anglais, une Charlotte Brontë par exemple ou encore un Dostoïevski parsèment les leurs d’expressions françaises. Cette (étrange) « étrangeomanie » vaut bien sûr pour la mode. Ainsi, un col de chemise aux pointes écartées sera appelé italien en France et français en Italie ! Marcel Galliot remarquait à juste titre dès 1955 : « (…) ce prestige de l’anglo-américain s’est (…) imposé dès le début aux yeux du public français, qui associe l’emploi de l’anglais, dans la désignation des produits et des articles, à l’idée de luxe (4). » Mais, à l’inverse, pour un Anglais ou un Américain, le pays du luxe, c’est la France. Voyez comment, dans cette publicité Lacoste publiée dans le supplément « Style and design » du Time en 2006, le slogan n’est pas traduit :


lacoste-anglo-snob.jpg

 

A quelle fin, à votre avis, tend ce long développement ? A ceci que le snobisme est un travers qui guette tout le monde – à commencer par ceux qui, par nécessité ou par passion, traitent du sujet – ô combien considérable ! – de la mode masculine. L’ennemi est redoutable : le snobisme est un diable qui change toujours de visage et qui se cache sous de multiples déguisements. On le voit souvent plastronner en costume d’anglomane… mais qui peut être sûr qu’il ne se dissimule jamais sous les oripeaux… d’un chouan ?

L’antisnobisme n’est-il pas encore du snobisme ? C’en est peut-être même l’expression la plus achevée ! Mais, à tout prendre, parmi toutes les ruses de ce diable, c’est encore celle-ci qui me paraît la moins détestable.

_________________________________________________________________________________ 
1. Histoire du snobisme, Frédéric Rouvillois, Flammarion, 2008.
2. Parlez-vous franglais ?Etiemble, Gallimard, 1973.
3. Le Chic anglais, James Darwen, Hermé.
4. Cité par Etiemble dans Parlez-vous franglais ? 

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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commentaires

Masdake 28/01/2011 16:01


En écoute le podcast de Frédéric Rouvillois

http://www.touslespodcasts.com/annuaire/radio-tv/radio-nationales/63-episode559811.html


Le Chouan 29/01/2011 18:52



Merci !



bastien 02/01/2011 07:20


Quand j'ai commencé à lire l'anglais, j'ai été très étonné de voir qu'il est tout à fait courant de mettre des expressions françaises dans des ouvrages très sérieux, pour faire sophistiqué.
Parfois ce sont des expressions courantes comme « voilà », parfois la plupart des lecteurs est sans doute obligée à consulter le dictionnaire pour comprendre ce que signifie « joie de vivre ».

Alors qu'en français les anglicismes sont souvent associés aux jeunes illettrés.


franck 22/12/2010 21:10


chouan,

pensez vous réellement que dans cette société idéale située dans un passé lointain, où chacun se trouve sans jamais le contester à sa place, il n' y aurait aucun snobisme?
le bourgeois gentitlhomme n'a-t-il pas été écrit en pleine monarchie absolue?

sinon, encore une fois, je reste admiratif de votre prose, qui est sans discussion possible la meilleure de la blogosphère.

franck (et non pas Frank, un commentateur d'un autre blog au nom anglicisé, que je salue mais avec qui je ne partage pas la même admiration pour certaine patine).


Le Chouan 23/12/2010 00:14



Je continue de citer Rouvillois, qui commente ainsi le point de vue de Morand : « On pourrait certes critiquer le détail, et noter qu’en France, la monarchie absolue, en
bouleversant les structures nobiliaires, en les amalgamant de force dans le creuset de la Cour ou en ouvrant à la bourgeoisie l’accès aux plus hautes charges de l’Etat, a sans doute favorisé
l’émergence d’un certain snobisme, celui dont se gaussent Molière et Saint-Simon (…) En somme, on peut contester le détail, mais pas la vision d’ensemble (…) là où chacun accepte sa position
sociale, s’en contente et révère même les positions supérieures, le snobisme ne peut avoir qu’une place dérisoire. »


Ces propos me semblent convaincants.


 



Erwan 22/12/2010 20:28


Le snob c'est comme le bourgeois: c'est l'autre, bien entendu.
Vous avez raison de dire que le snobisme est partout, raison aussi de ne pas en donner une définition trop restrictive. Un aristocrate ne saurait être snob par définition selon une lecture
littérale du terme, c'est contestable .Le bourgeois gentilhomme fait rire, le gentilhomme bourgeois moins.
L'anglomane assumé que je suis en partie,"Honni soit qui mal y pense"!, au moins pour mes souliers, vous dit bonsoir car je vois que mon Butler a fini de repasser mon journal.


sifran 22/12/2010 18:03


Je vous cite :"Mon idéal d’une société organisée de telle sorte que chacun de ses membres soit à sa place me fait lorgner vers un lointain passé. Une société, donc, sans snobisme possible." Une
société de caste en quelques sorte. Êtes-vous certain qu'il n'existe pas de snobisme au sein de telles sociétés ?


Le Chouan 22/12/2010 20:39



Je cite Rouvillois : « Paul Morand estimait que le snobisme ne peut apparaître et prospérer que durant les étapes intermédiaires entre la monarchie absolue et la société sans
classes : entre un système social où les rangs sont à la fois strictement fixés et largement acceptés par tous (…), et le système inverse dans lequel la suppression autoritaire des
hiérarchies et des différences rend tout snobisme impossible. »



Abers 22/12/2010 14:02


Et les chinois, pendant c'temps là :

http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2010/12/22/97001-20101222FILWWW00249-anglais-interdit-dans-les-textes-chinois.php


L'Amateur professionnel 21/12/2010 18:24


Oui... euh... merci ?


Infrason 21/12/2010 18:23


A propos d'élégance britannique, je vous invite à la lecture de ce magazine fort amusant :
http://thechap.net/index.html

Bonne continuation !


Nicolas 21/12/2010 17:10


Merci de cet article intelligent où il n'est pas question de patins à roulettes.
J'ai beaucoup ri car il me semble que j'ai vu les mêmes choses que vous....
Parmi les blogs que vous citez, deux m'ont donné l'envie de relire " Les précieuses ridicules" et je vais m y atteler très vite.
Je tiens à vous remercier de votre finesse.

Nicolas


L'Amateur professionnel 21/12/2010 09:56


Oui, mais qu'est-ce en somme que le snobisme ? Je ne pense pas que sa définition soit si simple à donner. Du reste, vous vous gardez bien, cher Chouan, d'en donner une ! L'origine étymologique du
mot (sine nobilitate) est elle-même sujette à caution. Et si le snobisme est si difficile à définir, c'est sans doute parce qu'il est le résultat d'une perception subjective de l'autre. Comme
crétin, inculte, ou inélégant.

Si je devais me risquer à donner ma propre définition du snobisme, je dirais qu'un snob est quelqu'un qui s'efforce de paraitre issu d'un meilleur milieu socio-culturel qu'il ne l'est en réalité.
Est-ce en soi condamnable et digne de moqueries Que dfe vouloir tendre vers l'excellence ? Le sine nobilitate a été inventé par des gens issu d'une caste qui entendaient la protéger. Et en matière
d'aristocratie, les choses sont claires : en dehors de la naissance, point de salut !

Mais ce n'est pas tant le désir de s'élever au-dessus de sa condition (sociale ou intellectuelle - car le snobisme intellectuel, qui tend progressivement à remplacer le snobisme social, est
peut-être encore plus insupportable) qui est gênant. Au contraire même ! Mais c'est cette suraffirmation du moi qu'il induit : regardez mes beaux vêtements, regardez les belles marques que je
porte, écoutez-moi parler de mes amis puissants, de mes chasses en Sologne, de mes connaissances pointues en matière de codes, de protocoles, d'arts, de littérature, de musique...

Et chaque fois que nous éprouvons ce besoin de nous mettre exagérément en avant (parce qu'en définitive, nous ne sommes pas très convaincus de notre propre valeur), nous prenons le risque de
paraitre snobs.

Oui, le snob est un inquiet de nature. En cela, il est mon ami, mon frère. Et je sais que je parais snob à bien des personnes, par mon anglomanie affirmée, et aussi par mes autres goûts. Et je m'en
veux, parfois, de ce travers qui m'éloigne de personnes que j'apprécie. Mais quant à ces gens dont la "sensibilité" exacerbée à tout ce qui est expression et manifestation d'excellence les conduit
à traquer le moindre indice de snobisme chez leur prochain, je confesse prendre un malin plaisir à forcer le trait et à les choquer du mieux que je peux.

En conclusion, ce n'est pas tant le goût pour le beau et l'excellence qui font le snob, à mon sens, mais l'affirmation systématique - et donc forcément lassante pour autrui - de celui-ci.

Bonne journée, cher Chouan et merci de vos billets qui nous incitent toujours à la réflexion, voire à l'introspection. J'espère que vous continuerez encore longtemps à alimenter ce blog, qui sur
cette grave question du costume masculin, est l'un de mes préférés. Et bonne journée aussi à vos autres lecteurs !


Le Chouan 21/12/2010 17:25



Je ne crois pas du tout que le snob soit mu par le désir d’atteindre l’excellence en soi. Son rêve, c’est d’appartenir à ce qu’il juge être l’élite. Alors, il imite les goûts et les
usages qui ont cours dans celle-ci. Le Pamphile de la Bruyère en offre un exemple parlant : « Un Pamphile veut être grand, il croit l’être, il ne l’est pas, il est d’après un
grand. » « D’après un grand » : tout est dit du caractère artificiel de la démarche. Celui qui, au contraire, quête sincèrement l’excellence se garde bien de succomber à
pareil mimétisme. Je ne psychologiserai pas sur les motifs qui poussent le snob à agir comme il le fait (vanité, jalousie ou, comme vous le supposez, manque de confiance en soi). Je me contente
de rire (le plus souvent dans ma barbe, parce que je sui poli) de ses ridicules – car il y a de quoi !


« C’est une folle imprudence d’avoir déraciné les imbéciles », a dit Bernanos. Le snob (qui n’est pas toujours un imbécile) est un déraciné, qui juge que le sort ne l’a pas
fait naître à la place qu’il mérite. Mon idéal d’une société organisée de telle sorte que chacun de ses membres soit à sa place me fait lorgner vers un lointain passé. Une société, donc,
sans snobisme possible.



Virgile 21/12/2010 09:11


Article intéressant!

J'avoue m'être posé plusieurs fois la question. C'est parfois difficile de traiter de l'élégance masculine (au sens où nous l'entendons) sans jamais tomber dans ce que vous dénoncez ici. Ajoutez à
cela le fait que j'aime beaucoup Le Chic Anglais de Darwen et le nom de notre blog, s'inspirant des devises plus ou moins officielles de plusieurs grandes maisons (comme Edward Green)...

Virgile de "Pour les quelques personnes perspicaces" ;)


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