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2 novembre 2010 2 02 /11 /novembre /2010 08:22

Le dandy est un individualiste. « Un individualiste réfractaire et rebelle », dit de lui Antoine Compagnon (1). Il s’exclut volontairement de la société dont il méprise les règles et la morale. Prendre un état lui répugne : plutôt mourir que de gagner sa vie. Il meurt de toute façon et, avant, il perd souvent : la société, dont il peut étonner un temps les élites, lui fait payer cher son indépendance. Elle l’oublie, elle l’exile, elle l’emprisonne, elle le déclare fou, elle l’accule au suicide – c’est selon. Le bourgeois est son ennemi. Il hait ses certitudes, sa panse et sa bien-pensance. Aristocrate, il l’est par essence, sinon par naissance. Il provoque et il transgresse. Son arme favorite, c’est l’ironie, cette langue dans la langue que ne comprendront jamais les convaincus et les importants. Il ne manque pas de tact, dans le sens où, selon la formule de Cocteau, il sait « jusqu’où aller trop loin ». Mais, à force de côtoyer les limites, il lui arrive de les outrepasser. Ses juges sont alors impitoyables : « Menez à son lit cet ivrogne », dit  le prince de Galles à son domestique en lui désignant Brummell qui venait de commettre la provocation de trop (2).

Son destin tient de la tragédie. Il se dresse seul contre l’absurdité de l’existence. Ni l’amitié ni l’amour ne lui sont secourables. Il est antiphysis. La chair, au fond, le dégoûte ; il la couvre d’un voile – le plus beau voile qui soit. L’habit, c’est l’apparence qu’il s’est choisie, celle qui s’accorde aux couleurs de son âme. Son unique soutien, c’est lui-même, ou plutôt l’idée qu’il se fait de lui.

Son but est connu : faire de sa vie une œuvre d’art. Il parle comme une musique, il bouge comme une danse, il pense comme une maxime, il pose comme un portrait. Poseur, il l’est – dans le genre, c’est même un modèle ! Artiste, le dandy prend sa vie pour matière de son art. Son œuvre, dès lors, ne peut être que périssable : « C’était sur place qu’était sa valeur », dit Barbey de Brummell. En un sens, les grands dandies furent des « performeurs » avant l’heure. Ils firent d’eux-mêmes les sujets et les objets de leur création. Un dandy qui se regarde dans le miroir, c’est un peu comme un amateur de peinture qui contemple un Vinci.

Ecrivains, les dandies le sont souvent Et quand ils ne le sont pas, leur vision de la vie est tout de même littéraire. Certains – parce qu’ils avaient l’étoffe de héros – ont inspiré de grands romans. Qui n’est pas imprégné de littérature peut-il saisir l’essence du dandysme ? Ma question vaut réponse.


brummell.gifBeau Brummell


L’homme élégant est intégré à la société. Il ne nourrit aucune haine contre elle. Légitimiste, il admet ses lois, sans s’interroger par principe sur leur bien-fondé. D’instinct, il pense que la tradition a raison. Les traditions sont des progrès qui ont réussi. Il se les approprie, pas mécontent que le destin l’ait dispensé du rôle risqué de pionnier. De même, il respecte la morale – au moins fait-il en sorte que les apparences soient toujours sauves. Dans ses manifestations sociales, il se montre toujours impeccable – impeccable dans sa mise et dans ses manières. Il sait, quelles que soient les circonstances, avoir de la tenue. Il a du quant-à-soi et du respect humain. Il se défie de l’ironie, dans laquelle il n’est pas loin de voir les prémices de la subversion. C’est un bourgeois, dans le sens où il place très haut son confort – matériel et moral. Mais, du bourgeois, il a su gommer les aspérités vulgaires.

Il est sociable. Il peut être mondain. Sa courtoisie n’est jamais prise en défaut. Ses relations sont nombreuses, qui assoient sa réputation. Connaît-il l’enthousiasme ? Il n’hésite pas, en tout cas, à montrer sa satisfaction. Il sourit plus qu’il ne rit. Il se prête et ne se donne pas. Il aime la vie et ses plaisirs. Profondément, c’est un matérialiste. Lui se plaît à se qualifier d’épicurien.

Il ne déteste pas l’art (les artistes, c’est à voir), mais le comprend-il vraiment ? L’aventure de l’art, il la laisse courir à d’autres. Il aime le beau – pas le bizarre.

Le dandy et l’homme élégant se retrouvent dans leur refus des épanchements faciles. Face à la souffrance, ils font front, par stoïcisme ou par respect des convenances. Peut-on dire que le dandysme commence là où finit l’élégance ? Je ne connais pas de dandies dignes de ce nom qui aient ignoré les règles de celle-ci. Leur maîtrise est un préalable nécessaire à l’éclosion du dandysme. On a écrit que le dandysme pouvait se définir comme « un paroxysme de l’élégance ». Arrivé au terme de ma confrontation – dont je perçois les limites et les simplifications -, je dirais plutôt qu’il en est un dépassement.

__________________________________________________________________________________
1. Antoine Compagnon, Les Antimodernes, de Joseph de Maistre à Roland Barthes, Gallimard,2005.
2.
« Voici l'histoire. Brummell aurait un soir, à souper, et pour gagner le plus irrespectueux pari, donné cet ordre au prince de Galles : "George, sonnez !" en lui montrant la sonnette. Le prince, qui eût obéi, aurait dit à son domestique qui entra, en lui désignant Brummell : "Menez à son lit cet ivrogne."» Barbey d'Aurevilly, Du dandysme et de George Brummell.

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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commentaires

Guillaume 23/02/2011 16:28


Cher Chouan,

En écho à cet excellent billet, je porte à votre connaissance et à celle de vos lecteurs (quand bien même, j'en suis sûr, cette information ne vous aura pas echappée) la publication d'un article
très documenté sur Parisian Gentleman traitant d'une étude comparée entre "Le traité de la vie élégante" de Balzac et « du dandysme et de George Brummell » de Barbey d’Aurevilly.

http://parisiangentleman.fr/2010/12/22/du-dandysme/

Je suis epoustouflé par la culture et la finesse d'analyse de M. Renta Komuro.

Très cordialement,

Guillaume


VM 04/11/2010 22:12


(Commentaire posté dans un élan de nuance et de tempérance, vous l'aurez remarqué)


VM 04/11/2010 21:56


Le dandysme, a mon sens, confine au too much et ne vaut guère qu'on s'y attarde.

Le dandy pense trop à lui pour valoir qu'on s'y intéresse. Laissons le seul avec sa glace, elle est sa meilleur compagnie.


franck 03/11/2010 20:16


chouan,
c'est pour ce genre de billet que nous avons plaisir à vous lire.
la pertinence de vos arguments ne se discute pas, et vous nous concocter avec votre talent habituel, de magnifiques portraits en confrontation, de l'homme élégant et du dandy (je reste tout de même
dubitatif sur le lien que vous faites entre l'aventure de l'art et le bizarre).

outre l'amour du beau qu'ils interprètent chacun à leur manière,l'homme élégant et le dandy ont en commun quelque chose de bien supérieur encore, et je ne peux m'empécher de les envier pour cela,
c'est leur liberté d'être.

franck


Erwan 03/11/2010 15:03


"Qui n'est pas imprégné de littérature peut il saisir l'essence du dandysme?" Effectivement vous posez la question et donnez la réponse.

Le site "Savoir vivre ou mourir" apporte un intéressant éclairage sur le dandysme et les dandys célèbres.
Par bonheur on peut au 21 ème siècle concilier un souci l'élégance et une attitude sympathiquement transgressive sans sombrer dans le désespoir des dandys


Le Chouan 03/11/2010 19:43



Oui, Savoir vivre et mourir est un excellent site.


Il fait partie de mes "liens".



Dan 03/11/2010 14:55


Chouan,
Votre article est remarquable, forme et fond.
Le parallèle entre le dandy et performeur est extrêmement judicieux.
Encore une fois bravo !


L'Amateur professionnel 02/11/2010 10:26


J'aime ce type de billets qui font réfléchir. D'ailleurs, j'adhère assez à cette nomenclature que vous esquissez. Si je devais mettre mon grain de sel (tentation à laquelle, vous le savez, il m'est
difficile de résister), je dirais :

L'élégance, pour moi, est respect des autres et de soi-même. Par comparaison, le dandysme est respect de soi avant d'être respect des autres. Le dandy est profondément -ontologiquement -
narcissique. C'est aussi, selon moi, un artiste, mais un artiste raté. J'exclus évidemment de ma définition des écrivains et des peintres comme Baudelaire, Barbey d'Aurevilly ou Delacroix, qui,
dans ma classification sont plutôt des artistes dandies, que des dandies, puisqu'ils donnent à voir (à lire) autre chose que leur seule personne. Le seul dandy estime qu'il peut faire l'économie de
la production (fût-elle artistique) pour légitimer sa supériorité sur les autres hommes. L'artiste dandy quant à lui ne saurait se passer de la production. Baudelaire : "Seigneur mon Dieu!
accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise!"

J'ai longtemps été fasciné par le dandysme. Je ne le suis plus. Le culte du paraître, de l'ironie gratuite et du narcissisme exacerbé, passé un certain âge, est aussi ridicule (ou pathétique) que
celui de la jeunesse - dont il est finalement l'un des avatars.

L'âge venant, je me contente effectivement d'apprécier l'élégance et la beauté et je prétends de moins en moins comprendre l'art. Pour reprendre votre classification, de dandy amateur, je suis
passé à celui de bourgeois amateur. Je déroge lentement mais sûrement. Tant et si bien que je finirai sans doute ma vie comme un simple humain amateur. Sic transit gloria mundi.

Amitiés,

Olivier


Le Chouan 03/11/2010 19:41



A propos de votre distinction artistes dandies et dandies tout court.


Delacroix récusait pour lui l’étiquette. Certaines des tenues arborées par Barbey insinuent le doute sur son appartenance à la prestigieuse confrérie. Surtout,
lui l’emporté, lui le furieux était bien loin de pratiquer le nihil mirari dans lequel il lisait pourtant la devise des dandies. Pour lui, « le » dandy, c’était Brummell – et
peut-on trouver plus dissemblables  que ces deux B (Brummell et Barbey) ? Quant au troisième B (Baudelaire), la figure du dandy n’a-t-elle pas été d'abord
un idéal, une projection rêvée de lui-même ? A son sujet, l'anecdote des cheveux verts rapportée par Maxime Du Camp est parlante – et fait de la peine. En deux mots, Baudelaire, les cheveux
teints en vert, rend visite à Du Camp. Du Camp, malin, ne dit rien. Et Baudelaire de se démasquer – alors pas dandy du tout – : N’avez-vous pas remarqué la couleur de mes cheveux ?
 


 



For The Discerning Few 02/11/2010 09:19


Excellent billet. Réflexion enrichissante pour le lecteur.
A l'instar de Stiff Collar, vous êtes -dans votre genre- le seul à proposer de tels billets chaque semaine.
Bonne continuation,
L'équipe de For The Discerning Few.


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