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4 juin 2012 1 04 /06 /juin /2012 06:29

J’ai passé l’autre week-end à C. chez mon frère.

C. est une jolie station balnéaire bretonne. Avec ma femme, nous avons fait le samedi matin quelques provisions à la moyenne surface de la plage. Un panneau a retenu mon attention : « Pas de torse nu ni de pieds nus dans ce magasin ». Au déjeuner, je dis à mon frère combien ces interdictions m’avaient ravi. « De quel droit, s’emporta-t-il aussitôt, interdirait-on aux gens de faire leurs courses pieds nus ou torse nu ? Qui cela peut-il bien gêner ? » J’attendais cette réaction, connaissant de longue date son opposition à toute idée de réglementation vestimentaire.


torse-nu-ville.jpgNice. Photo Frantz Bouton, Laurent Carré

 

Que, dans mon combat quasi solitaire en faveur de l’élégance (encore qu'en ce cas, il s'agisse simplement de décence), je me sois trouvé un allié en la personne d’un gérant de la distribution ne manquait pas de sel !...

Les arguments ont roulé de part et d’autre : d’un côté, l’exaltation de la sacro-sainte liberté individuelle ; de l’autre, le respect des règles au nom de l’esthétique et du nécessaire lien social. Arguments attendus ; dispute vaine, comme toutes les disputes. Et je m’en suis voulu d’avoir, par goût stupide de la querelle, mis ce sujet sur la table de notre déjeuner fraternel. A quoi bon, pour cela, prendre le risque de gâcher un week-end ?

La remise en cause des us et coutumes légués par nos aïeux est un exercice à la mode. Quand elle devient systématique, la critique relève de l'orgueil - et d'un orgueil puéril. C’est l’enfant qui demande, cherchant à se poser en s’opposant : « Pourquoi m’obliger à ceci ? Pourquoi m’obliger à cela ? » A ceux qui me somment de leur expliquer pour quelle raison on les obligerait à respecter des codes et des traditions dont ils ne veulent plus, j’ai envie de répondre, comme un père excédé par les « pourquoi » de son gamin : « Parce que » !

« Je ne suis pas quelqu’un à qui on demande ses raisons », affirmait, je crois, Nietzsche. Je pourrais reprendre ce propos à mon compte. Mais on ne répond pas à l’orgueil – fût-il puéril - par l’orgueil. Une autre citation me revient, parfaite et profonde, que je suis heureux de vous offrir : « La tradition, c’est la démocratie des morts. » C’est signé Chesterton.

Se taire et obéir : l’humilité que requiert la soumission à ce genre d’injonctions me plaît assez. Je provoque ? Pas autant que d’aucuns – dont mon frère – voudraient le penser !


tenue-ville.jpgThe Sartorialist. Crédit : Scott Schuman

 

« Déconstruire », dit-on : ce savant euphémisme ne doit pas nous leurrer. C’est de démolition qu’il s’agit. Démolition programmée et méthodique. La sagesse aurait voulu que chaque usage renversé soit remplacé par un usage de qualité au moins équivalente. Les conduites individuelles se sont substituées aux règles qui gouvernaient notre « vivre ensemble ». Ensemble, vivants et morts confondus. A la place de traditions parfois séculaires, la médiocrité ou le néant…

C. était magnifique sous le soleil du printemps. Après le déjeuner, mon frère est parti faire des emplettes au bourg. En tongs et en bermuda.

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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commentaires

steph 06/06/2012 15:26

Ou comment jouer les savants en faisant du "name dropping".....Deux ans d'age mental.

nicolas 05/06/2012 21:03

La production théatrale qui a suivi la bataille d' Hernani, n'a pas été si mauvaise, non ? Briser les règles classiques n ' a t il pas libéré des forces créatrices ?
Tiens, il y des gens qui parlent de Heidegger et Derrida, sans les avoir compris (lus ?). C'est vrai que c'est une gageure si on a mal assimilé Hegel et Husserl.
Amicalement,

Nicolas

Z 05/06/2012 18:42

L'élégance traditionnelle que nous chérissons émane d'un temps où régnait la honte du corps : il fallait cacher ses formes, ses membres, sa pilosité et jusqu'à sa propre chemise (encore trop
suggestive et près du corps), en ne laissant apparaître que sa tête (couverte) et ses mains (plus ou moins gantées), même par temps caniculaire. Puis, au cours du XXe siècle, les Occidentaux lavés
des componctions judéo-chrétiennes ont découvert qu'ils étaient beaux. Les moeurs nouvelles imposent de montrer son corps : pourquoi cacher ce que l'on a de plus beau en soi ? (Rappel : les
Français d'avant-guerre étaient petits, bedonnants et ils puaient, y compris dans les classes supérieures où l'on s'aspergeait contre cela de parfums puissants, dans le genre d'Arpège ou de N° 5.
Les Français ont commencé à avoir des corps sains, et à les exhiber presque aussitôt au prétexte de "sport", au cours des années 1950 ; en témoignent les journaux d'Albert Caraco qui, bien que
réputé conservateur, s'étonnait et se félicitait de ce changement, parce qu'il aimait la beauté davantage que les traditions caduques.) Alors les vieilles règles de l'élégance s'effacent au profit
de vêtements plus près du corps : désormais ce sont les polos, les jeans et les vestes en cuir qui bénéficient d'un préjugé favorable. Le vêtement classique lui-même subit les effets de la révolte
du corps - nos chemises sont de plus en plus cintrées (et d'ailleurs exhibées), l'absence de cravate expose le torse à l'air et aux regards, le pantalon moule la jambe, la carrure s'amincit et la
veste ne cesse de se raccourcir, laissant apparaître les fesses de son porteur. Enfin, lorsqu'il fait chaud, tous ces vêtements disparaissent heureusement... Qui envie aujourd'hui nos ancêtres,
engoncés de la tête aux pieds dans deux ou trois couches de vêtements épais et plus ou moins sales, alors qu'il faisait quarante degrés dehors ? C'est qu'il eût été obscène d'enlever sa veste ! Qui
de nous voudrait porter ces costumes d'avant-guerre, lourds et épais comme des armures chevaleresques, du fait de l'absence de chauffage central ? Qui voudrait revivre ces temps où les femmes, dans
d'affreuses robes qui leur faisaient un corps difforme, se pâmaient à la vue d'une demi-nudité ? Nos costumes (Brioni, pour ma part) sont fort beaux, mais ils n'en viennent pas moins d'un temps qui
est révolu, celui de la honte et des pudeurs rébarbatives. La "décence" dont ferait preuve le costume classique n'enchante que les contemporains qui choisissent librement de s'y adonner, alors que
nos aïeux, au nom d'une moralité mourante, avaient l'obligation de s'y conformer au mépris de leur confort et de leur fantaisie. Ainsi les moeurs changent et les habits suivent. Tout cela pour dire
que les commentateurs gênés à la vue d'un torse ou d'un pied (animalité ? décadence de la tradition millénaire ?) devraient se demander s'ils n'ont pas, eux aussi, honte de leur propre corps et de
leur indéniable animalité. Un rapport plus raisonnable à notre corps nous permet d'assouplir considérablement les principes de l'élégance ancienne en réservant le costume pour certaines
circonstances et le torse nu pour d'autres.
Signé : Z, actuellement nu.

steph 05/06/2012 00:10

Déconstruire. Vous avez prononcé le le mot important, primordial, qui explique la décadence actuelle. Pour moi, le drame de la France, et, soyons modestes, de tout l'occident depuis plus d'un
siècle, c'est sa soumission à la philosophie allemande. Hegel avec son relativisme historique et surtout Heiddeger avec sa déconstruction _ Derrida n'en est qu'une pâle et absconse copie_ ont
précipité la France dans un abime sans fond de permanentes remises en question inutiles et de rejet d'une tradition millénaire structurante que, selon la formule pas si fausse, "le monde nous
enviait".Bonne soirée quand même.

Robert Marchenoir 04/06/2012 21:35

Aux Etats-Unis, le panneau traditionnel dans les magasins est encore un peu plus facho : "On ne sert pas ceux qui viennent pieds nus ou torse nu".

Les gens, dans la rue, ressemblent de plus en plus à des animaux. Et encore, les animaux ont leur dignité naturelle.

Muskar 04/06/2012 21:31

C'est pourtant simple, les tenues de plages sont pour la plage, les tenues de sport pour le sport, les tenues de ville pour la ville, etc. Pourquoi se compliquer la vie !

FDB 04/06/2012 18:33

Forcément, si vous citez GK Chesterton. Qui ne s'inclinerait pas ?
Merci pour vos articles.

Un conservateur éclairé 04/06/2012 14:40

Une question s’impose, mon cher Chouan : quelle tenue arboriez-vous lors de ce week end breton ?
Quant au reste méditons cela : « nous nous battons pour la beauté d’une idée, pas pour son triomphe ».

Amitiés élégantes

GiZeus 04/06/2012 13:25

"Se taire et obéir : l’humilité que requiert la soumission à ce genre d’injonctions me plaît assez"

Cher Chouan, ce n'est pas là de l'humilité mais simplement une soumission bête et aveugle, du moins tant que cette démarche naît d'une volonté farouche de ne pas s'interroger sur le bien fondé de
la question. Nier par simple effet de mode et pour cause d'argument fallacieux n'est pas mieux évidemment, mais toute décision - en fonction de son importance - doit être motivée par une envie de
pourquoi. Sinon on ne mérite effectivement pas mieux que de se soumettre.

Soit dit en passant, je ne vous range pas dans ces catégories décriées. J'aurai plutôt tendance à vous ranger dans celle des curieux, donc de ceux qui tendent vers la liberté ;)

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