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5 mars 2014 3 05 /03 /mars /2014 07:10

Gentleman est le mot qui nous vient spontanément à l’esprit pour désigner un homme bien éduqué, dont le comportement est irréprochable. Ce mot date de 1558. Il fut calqué sur notre très ancien gentilhomme (1088), mais son sens a bientôt divergé de celui de son modèle. Si gentleman s’impose en France au XIXe siècle (au point qu’être un gentleman soit devenu un idéal), c’est parce qu’il comble un vide. Car, au contraire du gentilhomme, le gentleman peut se passer de titres. En 1866, Amiel confie à son journal : «  Chacun peut devenir gentleman, quoique né dans un ruisseau. »

 

lord-ribblesdale.jpgLord Ribblesdale, John Singer Sargent, 1902

 

 

Farid Chenoune écrit  (Des modes et des hommes) : « En français (le mot gentleman) n’a guère d’équivalent, sinon, peut-être, le mot « monsieur » quand on l’emploie de manière respectueuse et laudative pour parler de l’homme qui se distingue des autres par sa trempe et sa prestance – c’est un monsieur ». Une notion héritée de notre grand XVIIe siècle paraît toutefois soutenir la comparaison – celle de l’honnête homme.

L’expression naît sous la plume de Montaigne en 1580, mais elle ne prend sa pleine signification que plus tard. Au XVIIe siècle, donc, l’honnête homme représente un idéal qu’une certaine société mondaine a instauré peu à peu contre la grossièreté du peuple et même de la cour. Cet idéal implique un double respect des convenances sociales et des règles de l’honneur. L’honnête homme est poli, cultivé et il sait s’habiller. Il hait le pédantisme : «  Le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien », écrit La Rochefoucauld. Avec cela, il possède des qualités morales comme le courage, le sens de l’honneur et le cœur.

La notion va bientôt déborder l’aristocratie et, fidèle à son origine humaniste, tendre à l’universalité. Car il en va de l’honnête homme comme du gentleman : point besoin d’être noble pour en devenir un.

Aujourd’hui, honnête homme est le plus souvent employé dans le sens d’homme honnête : la dimension sociale s’est effacée au profit de la dimension morale. La notion d’honnête homme mérite pourtant d’être redécouverte quand de multiples exemples (le débraillé de nos contemporains en est un) témoignent du recul de la civilisation.

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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commentaires

Tania 18/03/2014 15:28

"J'ai remarqué que plusieurs dames et gentlemen me dévisageaient", fit Elfride ingénument, montrant par là qu'elle trouvait du plaisir à être observée.
"Ma chère, il ne faut plus dire "gentlemen" de nos jours", lui répondit sa belle-mère, sur ce ton malicieux qui convenait si bien à sa laideur. "Nous avons abandonné "gentlemen" à la petite
bourgeoisie, où le mot est toujours lié à des bals de fournisseurs et à des thés provinciaux.
- Que faut-il dire alors ?
- Toujours : femmes et hommes."

Thomas Hardy, "Les yeux bleus", 1873.

Edward 12/03/2014 15:51

Tocqueville, dont c'est un des thèmes favoris, fait le lien avec l’état d'esprit qui règne outre-manche :

"On a souvent remarqué que la noblesse anglaise avait été plus prudente, plus habile, plus ouverte que nulle autre. Ce qu’il fallait dire, c’est que depuis longtemps il n’existe plus en Angleterre,
à proprement parler, de noblesse, si on prend le mot dans le sens ancien et circonscrit qu’il avait conservé partout ailleurs.
Cette révolution se perd dans la nuit des temps, mais il en reste encore un témoin vivant : c’est l’idiome. Depuis plusieurs siècles, le mot de gentilhomme a entièrement changé de sens en
Angleterre, et le mot de roturier n’existe plus.(...)
Voulez-vous faire une autre application encore de la science des langues à la science de l’histoire : suivez à travers le temps et l’espace la destinée de ce mot de gentleman, dont notre mot de
gentilhomme était le père ; vous verrez sa signification s’étendre en Angleterre à mesure que les conditions se rapprochent et se mêlent. A chaque siècle, on l’applique à des hommes placés un peu
plus bas dans l’échelle sociale. Il passe enfin en Amérique avec les Anglais. Là, on s’en sert pour désigner indistinctement tous les citoyens. Son histoire est celle même de la démocratie."

muskar 11/03/2014 15:51

Le fait que le Français n'ai pas créé un équivalent mais adopté le terme anglais n'est sans doute pas innocent. La notion de gentleman recouvre, à mon sens, des qualités qui tiennent sans doute
plus de place dans l'éducation britannique que dans la nôtre. Je pense en particulier à une certaine retenue dans l'expression des opinions, fondée sur le respect d'autrui, qui en France, pays de
polémistes invétérés, nous est beaucoup moins naturelle.

Bruno Simon 11/03/2014 13:05

L'honnête homme, espérons que l’expression ne suive pas l'exemple du 'brave homme', plus dénigrante qu'autre chose. En guise d'alternative, je parlerais volontiers d'un homme bien, voire d'un homme
de bien, ou de ses dérivés: bien élevé, bien mis, etc.
Dommage en tous cas que notre belle langue, si riche en nuances, ne propose rien de vraiment précis en la matière. Un prochain devoir pour nos académiciens?

Muskar 08/03/2014 20:22

Notre magnifique XVII eme n'est plus. J'entendai un jour un grand patron de banque s'exclamer en parlant de quelqu'un " Oui, c'est un honnête homme !". Une façon polie de dire " Ce type est un
crétin fini !"

JLS 05/03/2014 22:37

Cher Chouan,

Trouver un équivalent français au « gentleman » britannique, voilà un sujet sur lequel se casser les dents. Vous nous proposez non sans bonnes raisons « l’honnête homme ». On hésite pourtant à vous
suivre entièrement sur cette piste. N’y aurait-il pas d’autres possibilités : « homme de qualité » ? « homme de bien » ? Le français possède – ou plutôt a possédé - plusieurs formules pour
souligner bien des subtilités sociales.

Sans me sentir qualifié pour traiter du problème, j’émettrai donc quelques réserves avant de voir dans « l’honnête homme » un équivalent du gentleman: l’expression n’est-elle pas justement trop
étroitement spécifique du XVIIe siècle ? Dès la Régence, l’honnête homme semble « ringard » et il ne constitue plus un idéal. « Honnête homme » apparaît surtout chargé d’une dimension proprement
intellectuelle (personnage possédant les rudiments d’une culture humaniste lui permettant de figurer convenablement dans le monde) au détriment des autres aspects de l’existence. Plus ennuyeux, il
y a dans « l’honnête homme » un souci de réserve, de sérieux, de rationalité, de prudence et de modération très (trop ?) bourgeois. Le parfait gentleman ne doit-il pas être capable d’audace, de
prise de risque, de fantaisie, d’humour ? Plus gênant encore, il y a aussi, dans "l’honnête homme", un type social qui ne doit plus rien à la femme, désormais effacée derrière lui, réduite au rang
de mineure, trop souvent simple composante patrimoniale du foyer. Un gentleman n’a-t-il pas un certain culte (pour ne pas dire un culte certain) de la femme ? (Notons que James Darwin, lu au
premier degré, fait un bien mauvais gentleman…)

« Homme de qualité » est-il meilleur ? Il est vrai que cette seconde expression a sans doute perdurée plus longtemps que celle d’honnête homme, au moins jusqu’à la Révolution, et même au-delà. Mais
ne laisse-t-elle pas entendre une appartenance à la noblesse ? J’aurai toutefois tendance à penser qu’ « homme de qualité » s’entend aussi comme impliquant une personne possédant les attributs
humains supposés de la noblesse (noblesse du cœur, des manières, des usages, du comportement...) sans forcément être juridiquement noble.

Cependant, « l’homme de qualité » comme « l’honnête homme » français présentent encore une différence essentielle avec le gentleman, différence qui rend le rapprochement de ces expressions
britannique et françaises à mon sens excessif : les deux termes français présupposent en effet une nette prise de distance avec les arts mécaniques, avec toute forme d’activité économique, et plus
largement avec le maniement trop direct de l’argent.
Cette prise de distance ne se retrouve pas dans la culture britannique. Un banquier de la City, un industriel de Manchester, un armateur de Liverpool étaient le plus souvent considérés comme des
gentlemen; chez nous, le chevalier de Méré posait que l’honnête homme « n’a point de métier ». Dans ces conditions, les entrepreneurs français pouvaient-ils être reconnus « honnête homme » ou «
homme de qualité » ? C’est douteux.

Ceux qui le lisent régulièrement savent que le Chouan est un homme de qualité, un honnête homme éprouvé. Non seulement par son sens impeccable de l’élégance, son art consommé d’en souligner les
réussites ou les échecs dans des domaines variés ; mais aussi parce qu’il y a quelques temps il nous a suggéré comment il convenait, « face à l’argent », de se « pincer le nez ». Ce qui, aurai-je
tendance à penser, nous le rend bien français et, plus largement, typiquement latin.

Peut-être est-il plus proche de l’hidalgo que du gentleman.

Fidèlement,

JLS

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