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15 mai 2011 7 15 /05 /mai /2011 06:41

La chose est connue – je l’ai plusieurs fois rappelée : le neuf est l’ennemi de l’élégance. Ce principe est intangible. Je comprends qu’il soit inaudible aux oreilles d’une écrasante majorité de nos contemporains, apôtres de la consommation tous azimuts. Quel jeune homme d’aujourd’hui choisirait de refaire à ses mesures les somptueux costumes qu’il a hérités de son grand-père plutôt que d’en acheter des neufs, griffés et « coupés mode » ? Un homme élégant aime autant un costume pour ce qu’il lui rappelle de moments partagés – heureux ou malheureux – que pour la perfection de sa coupe.

D’aucuns m’accuseront peut-être de snobisme et qualifieront mon propos de paradoxe. Ce faisant, ils commettraient une double erreur. La mode m’indiffère alors que, par définition, elle est la préoccupation principale du snob. Mon propos n’est pas paradoxal puisqu’il ne fait que rappeler un article primordial du code de l’élégance. Article que même les plus connus ont appliqué à la lettre. Le duc de Windsor, qui achetait peu, usait ses vêtements jusqu’à la corde. Son célèbre « chic fatigué » tenait en partie à cela. La plupart de ses costumes, Gianni Agnelli les fit faire dans les années 50 – et il les porta jusqu’à sa mort. Son préféré, dit-on, avait été troué à la manche par une brûlure de cigarette. Qui s’alarme de l’état des souliers du prince Charles sur cette photo (« Le radin ! il a pas les moyens, peut-être, d’en acheter des neufs ! ») révèle son ignorance :


prince-charles-chaussures.jpg

 

La haine du neuf a poussé certains vers l’excès, la provocation. « Les dandys, lit-on dans Le Dandysme  de Barbey d’Aurevilly, ont eu la fantaisie de l’habit râpé. Ils étaient à bout d’impertinence, ils n’en pouvaient plus. Ils trouvèrent celle-là, (…) de faire râper leurs habits, avant de les mettre, dans toute l’étendue de l’étoffe, jusqu’à ce qu’elle ne fût plus qu’une espèce de dentelle, - une nuée. L’opération était délicate et très longue, et on se servait, pour l’accomplir, d’un morceau de verre aiguisé. » Dans  Le Chic anglais , James Darwen explique comment vieillir un trench (la tourbe !) et un barbour (un séjour de neuf mois dans le lac de Windermere !) Rien de mieux que l’humour (surtout quand il est anglais… mais en existe-t-il un autre ? Nous, nous avons la fantaisie, l’esprit… - ce n’est pas la même chose) pour rappeler certaines vérités.

Cela dit, le temps seul confère aux habits leur patine idoine. Proscrivons le faux vieux (patines artificielles et voyantes des souliers par exemple – pratique très en vogue…) et apprenons plutôt l’art de mélanger le neuf et le vieux. Jamais plus d’un élément neuf dans une tenue. On peut encore, comme le disait le susnommé Darwen, « mettre (ses) costumes neufs dans des occasions peu importantes, au bureau par exemple » ou, comme Brummell, les faire porter par son valet (un ami fera l’affaire…) jusqu’à ce qu’ils aient l’air vieux qui convient !

« Mais l’hygiène ! » se récrieront certains. Quoi, l’hygiène ? Le vieux n’est pas le sale. A ce propos, où place-t-on le curseur ? Nos contemporains, hygiénistes à tout crin, ont tôt fait de décréter « sale » ce qui ne l’est pas. Il faut les voir – drapés dans leur vanité toute blanche – plaindre les « pouilleux » d’autrefois. Mais le monde tournait avant que ne tournent les tambours des lave-linge (1) ! Nos intégristes du propre ont l’excommunication facile. Un jour, un ami me demanda comment je « lavais » (sic) mon Barbour. Je lui répondis que je ne le lavais pas, mais que je le faisais regraisser de temps en temps. « Mais la doublure ! » lança-t-il alors. Je lui expliquai que mon barbour avait dix ans d’âge et que je n’avais jamais touché à la doublure, sinon pour la faire recoudre à certains endroits. A sa mine dégoûtée, je compris que je venais d’infliger à notre amitié une épreuve dont elle risquait de ne pas se remettre. Je venais d’entacher ma réputation de façon quasi indélébile…

Moins les vestes, costumes et manteaux connaissent le teinturier et mieux ils se portent. L’aération, le bain de vapeur et le coup de brosse suffisent à leur entretien. Quant aux taches, un traitement au cas par cas en vient presque toujours à bout. Le linge de corps – en contact direct avec nos humeurs animales – se doit, en revanche, d’être impeccable. Curieuse époque où l’on s’offusque qu’un beau manteau soit préservé des tortures du pressing mais où l’on trouve naturel que les chemises ne puissent être lavées à plus de 30° !

Comment le dire ?... L’élégance naît d’une intimité mystérieuse entre l’homme et son vêtement. L’homme élégant se situe à l’opposé du mannequin qui, pour un court moment, s’exhibe dans un habit d’emprunt. L’intimité s’inscrit dans la durée. Elle finit par se confondre avec l’identité. Identité entre le porteur et la chose portée (un peu comme dans les vieux couples l’un ressemble à l’autre, et vice versa) ; identité que confère la chose portée à celui qui la porte : on est ce qu’on porte. Le temps donne leur caractère aux êtres et aux choses. Les plis d’un vêtement sont comme les rides d’un visage. Les plus beaux vêtements n’ont jamais l’air tiré de leur boîte et les hommes les plus élégants ne sont jamais des jouvenceaux.


costume-elime-un.jpg


costume-elime-deux-copie-1.jpgSource : The Sartorialist

 

Ne vivez pas dans la crainte d’abîmer vos vêtements. Vive les costumes froissés et élimés ! « On peut être dandy avec un habit chiffonné »,  disait Barbey. Et Yves Saint Laurent : « Plus on porte mes vêtements, plus ils sont beaux. »

Si vous suivez mes conseils, vous éprouverez, enfin, la merveilleuse, l’incomparable, l’irremplaçable satisfaction de ne pas être du troupeau.

_________________________________________________________________________________
1. Dans  Fils de ploucs  (Ouest-France éditions), Jean Rohou (Breton, mais pas chouan !) explique à propos de l’hygiène rudimentaire qui avait cours durant son enfance au pays léonard : « Je vous assure que nous ne sentions pas mauvais. Je l’ai vérifié par la suite, sur les gens restés au pays, avec mon odorat urbanisé. C’est chez les jeunes de Mai 68 que j’ai découvert la puanteur humaine. La grande libération consista alors à ne pas se laver. Or, les enzymes de ces civilisés avaient apparemment désappris la capacité naturelle d’autonettoyage. Peut-être à cause d’une forme de révolte libératrice : ils dormaient le moins possible, ils étaient épuisés et leurs vêtements synthétiques n’absorbaient pas la sueur comme le faisaient nos tissus naturels. »

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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commentaires

cardine 02/02/2012 01:00

Fred Astaire roulais en boule ses vêtements neufs avant de les jeter contre les murs.
Je n'ai jamais osé!

cardine 02/02/2012 00:54

Très drôle, l'anecdote du Barbour!
Je ne fais nettoyer que très exceptionnellement un pardessus (pouyanne)
Le gentleman ne court et donc ne transpire jamais qui plus est dans un manteau:
Mettre un manteau au pressing, le comble de la médiocrité (ou un problM psychologique grave)

Jean 09/08/2011 15:36


Vous aurez bien sûr lu: ces pièces et non ses pièces.
Vouloir changer une phrase au dernier moment fait commettre des fautes.

J.A


Jean 09/08/2011 15:28


Bonjour Monsieur,

Pour commencer, je vous souhaite de très bonnes vacances et vous félicite pour la qualité de votre blog.

Je réagis plus particulièrement à votre article intitulé "Du neuf avec du vieux" car j'ai moi-même récupéré la garde-robe de mon grand-père dont
un costume taillé par Larsen (maître aujourd'hui disparu, je crois). Le plus compliqué est de trouver un très bon retoucheur pour mettre ses pièces à ma mesure.
J'en ai testé un sur un pantalon de smoking et sa veste blanche dans le 14ème à Paris mais ne suis pas entièrement satisfait du résultat.
Si vous avez une bonne adresse, je suis plus que preneur.

Bien sincèrement,

J.A


http://unregardunpeuconservateur.over-blog.com/ 16/05/2011 20:20


Cher Chouan,
Quelle-est la source de ces intéressantes anecdotes sur les costumes de Gianni Agnelli ? Et quel fut le sort du costume brulé ?
Amitiés élégantes


Le Chouan 17/05/2011 21:26



... Quelle est la source de l'anecdote ?


En somme, vous me demandez, cher lecteur, quelle est la source de l'anecdote ?...


Eh bien ! je l'ai oubliée. J'ai lu ça quelque part et je l'ai gardé en mémoire...


Amitiés.



Philippe Booch 15/05/2011 18:37


Etre bien dans son vêtement est le plus important, le confort que l'on ressent va se voir et participer à la bonne tenue.
Les endimanchés ne sont jamais agréables à voir, les noyés dans un manteau sont invisibles, les serrés dans un costume, jamais élégants.


Julien Scavini 15/05/2011 17:44


J'apprécie cet article qui me pousse un peu plus à ne pas avoir peur. Peur d'user mes pantalons, de déformer mes vestes... Cela me fera le plus grand bien :)
Et je viens d'acquérir mon premier 'vintage'. Une jaquette noire pour un mariage. J'y poserai une ganse satinée, referai une boutonnière au revers, cela sera parfait ^^


Christophe Cor 15/05/2011 14:56


Oups, excusez-moi, corrections :
...une paire de Church's ayant appartenue au père d'un copain...
...J'avais 18 ans, c'était il y a trente ans, et le pli était pris !..
Toujours se relire, l'attention évite la perte de temps.


Christophe Cor 15/05/2011 14:48


Cher Chouan,

Je suis de tout coeur et en pleine communauté de pensée avec vous; j'adore arquer avec mes vieilles Weston (20/25 ans 2 ou 3 ressemelages), endossant mon Barbour (15 ans) sous lequel mon costume a
une pièce au fondement de pantalon que moi seul connaît.
Comme tout un chacun, il me faut bien parfois acheter du neuf, mais je m'en méfie et le laisse parfois vieillir quelques mois au fond du placard et le porte chez moi pour le patiner avant de
l'arborer.
Cela vient sans doute de mes premiers achats d'adolescents effectués d'occasion (on ne disait pas encore "vintage") : une paire de Church's ayant appartenu au père d'un copain; un trench Burberry
acquis en dépôt-vente; une veste de velours trouvée dans une friperie de provenance US...
J'avais 18 ans, c'était il y a trente ans, et le plis était pris !


Olivier 15/05/2011 13:12


Mon cher Chouan, une fois encore, je souscris et je contresigne - vous pensez bien ! :) Car ne pas faire partie du troupeau est certes réconfortant, mais à force, on se sent parfois bien seul...
Merci, donc, de ce bon moment de communion fraternelle. :)


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