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9 mai 2010 7 09 /05 /mai /2010 08:15

(Ce billet est une sorte de prolongement à celui de Stiff Collar consacré au même sujet.)

Le mot style est d’un usage pratique. On l’emploie souvent – et moi le premier – pour désigner des réalités qu’il ne recouvre pas toujours.

« Style » vient du latin « stilus », « poinçon servant à écrire ». Par cette origine, le mot est lié à l’écriture et à une notion de « marque ». Deux définitions lui sont généralement données. Tantôt - et traditionnellement -, il désigne un ensemble de moyens et de règles mis en jeu dans la production d’une œuvre ; tantôt, il signale une propriété particulière, singulière, personnelle. Cette seconde définition prévaut depuis une centaine d’années, au point qu’elle est devenue la définition courante. Selon qu’on s’attache à l’une ou à l’autre définition, la « marque » - distinctive du style – ne sera pas qualifiée de la même manière : on pourra la qualifier de « collective » dans le premier cas et d’ « individuelle » dans l’autre.

La définition traditionnelle est indissociable d’une idée de classement – classement selon les niveaux (bas, moyen, élevé), les manières (fleuri, attique, simple, etc.) Etymologiquement liée à l’acte d’écrire, la notion de style est néanmoins transposable aux autres arts : l’architecture distingue quatre ou cinq ordres (cf. Stiff Collar), la peinture différents genres (histoire, paysage, portrait, nature morte…), etc.

Si nous appliquons cette notion au domaine du vêtement, nous pouvons arriver à ce classement : quelques styles nationaux, façonnés par le génie propre à certaines nations (styles anglais, italien, autrichien, Ivy League…) et intégrant, dans une alchimie mystérieuse, des influences variées (climat, coutumes, morphologie des habitants…) ; style classique, traversant plus ou moins les précédents, et auquel depuis une centaine d’années les autres styles – ou prétendus tels – se mesurent. Dans ce sens (collectif), la réussite d’une pratique est intrinsèquement liée à sa conformité à des codes préétablis.

Une conception aussi limitée du style ne saurait nous satisfaire. Si elle a pu s’imposer en des temps où la soumission à l’idéologie dominante allait de soi, elle apparaît intenable dans une société contemporaine influencée, d’une part, par l’esthétique baudelairienne plus que séculaire de la surprise et, d’autre part, par les revendications contradictoires de l’individualisme libertaire issu de mai 68.

C’est ainsi que la seconde acception du mot style – qui fait de celui-ci l’expression d’une voix singulière – l’a définitivement emporté. L’autorité des systèmes n’ayant plus cours, il convient de neutraliser quiconque s’en revendique ou, pis, rêve de la rétablir. Une épithète à la charge puissamment négative suffit à l’affaire : traitez l’importun de « réactionnaire » et vous lui ferez connaître ce qu’il en coûte d’aller à contresens de la modernité : il ne s’en relèvera pas.

Le style individuel marqué par la modernité se nourrit de transgressions et d’inversions. Le beau est laid, le laid est beau. « Tout est art » (Duchamp). Le couturier peut s’autoproclamer artiste et le styliste créateur. L’efflorescence des individualismes amollit le surmoi. Le ça déborde. Le vêtement met en scène le dévoilement de l’intime. Autrefois, on le chargeait de cacher « la misère », aujourd’hui, il sert plutôt de faire-valoir à la nudité. 

Le mot « look », entré dans nos usages au début des années 80, a été chargé de désigner de nouvelles pratiques vestimentaires. Son origine anglo-saxonne impressionne favorablement les esprits déculturés. Par son sens, il traduit fidèlement ce que certains comportements inédits ont de superficiel et de passager : quoi de plus volatil qu’un regard ? Quoi de moins profond qu’une apparence ? Un look n’est pas une expression de soi – il parle en son nom propre. Ainsi a-t-on pu logiquement glisser de l’être à la chose vestimentaire et de la chose vestimentaire à des choses d’un autre ordre : on parlera également du look d’une veste et de celui d’une voiture…

A force de servir, le ressort de la surprise s’est peu à peu détendu. Les inévitables surenchères – démultipliées par l’influence conjointe des individualismes – ont fini par le casser. D’abord ébranlé, choqué, le public s’est lassé. La modernité a été prise à son propre piège. Elle est devenue une mode. Nos révolutions de styles – ou de looks – vivent ce que vivent les roses : l’espace d’un matin.

Je l’ai dit : réduire le style à un système préétabli de règles n’est plus tenable. L’histoire de l’art nous montre qu’il a évolué grâce à des pratiques individuelles qui, sans aller obligatoirement jusqu’à la négation des règles, ont, pour le moins, pris des libertés dans la manière de les appliquer. L’histoire du vêtement a suivi une évolution comparable. De fortes personnalités (par exemple, les dandies au XIX° siècle) ont su imposer des façons singulières qui ont inspiré des imitateurs. Ce faisant, ces puissantes individualités ont créé à leur tour des styles. Selon cette logique, Bruce Boyer était parfaitement fondé à intituler un de ses ouvrages Le Style Fred Astaire.


fred-astaire-le-style.jpg 

Pour me satisfaire, un style individuel doit remplir plusieurs critères. Un style doit être respectueux du style : va pour les fantaisies pourvu qu’elles révèlent un jeu de références aisément interprétables par l’œil d’un connaisseur. Un style doit être l’expression d’une nécessité. Max Jacob, familier de ces notions (lire, notamment, la préface du Cornet à dés), écrit : « Les artistes sont ceux qui, malgré les règles suivies dès l’enfance, trouvent une expression vivante. » Roland Barthes ne dit pas autre chose dans Le Degré zéro de l’écriture quand – distinguant « l’écriture » (la codification collective des manières de dire) et « le style » (le fait individuel) – il compare ce dernier à « une espèce de poussée florale ». Cette nécessité est gage d’authenticité. « Il faut être quelqu’un pour paraître quelqu’un », affirmait un peu naïvement Beethoven. Les faiseurs de looks paraissent sans être et d’autres sont qui ne paraissent pas. Celui qui a trouvé son style paraît ce qu’il est et est ce qu’il paraît. Un style impose une unité. Vestimentaire, il doit se ressembler quels que soient le temps, le lieu ou les circonstances. Dans son expression la plus réussie, un style irrigue tous les aspects de l’existence. Alors, il est, au plein sens, un style de vie. A chacun de chercher le sien – la marque (stilus !) qui sera sa signature. La quête est ardue et la victoire incertaine. Un défi taillé à nos mesures ! 

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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Julien Scavini 09/05/2010 21:07


J'aime beaucoup! Voici le complément (un peu plus théorique) idéal de mon petit sujet.

Il est vrai que j'appréhende (certainement à cause de ma jeunesse) la règle, donc les Styles, comme invariant et que je m'y colle au mieux, sans avoir trouvé mes idées encore (dans une certaine
mesure). Du coup, je ne reconnais que les styles personnels de 'grands' personnages, qui prouvent leurs arts comme vous l'avez énoncé ou comme Beethoven disait: "Il faut être quelqu’un pour
paraître quelqu’un"...

Bref, nous sommes sur la même longueur d'onde!


sifran 09/05/2010 20:49


Excellent ! (j'ai eu envie d'employer le mot fautif d'"excellentissime"). Chute soignée, distinction entre look et style bien marquée. On pourrait appuyer en disant que le look s'apparente plus au
déguisement qu'à autre chose...
Pour les dandies, nous retenons habituellement le "style baudelairien", alors qu'à l'époque cohabitaient la bande à Barbey et celle Baudelaire. Corrigez-moi si je me trompe.
La phrase : "le ça déborde" trahirait-elle chez vous le groddekien caché ?
Bien à vous.


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