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21 janvier 2014 2 21 /01 /janvier /2014 06:08

On s’habille pour se protéger. J'ai plusieurs fois cité la fin de L’Age d’homme de Michel Leiris : «  (…) il est nécessaire de construire un mur autour de soi, à l’aide du vêtement. » Dans ce cas, la protection est morale, l’habit étant pensé comme un palliatif à une complexion jugée défectueuse. Leiris encore : « J’aime me vêtir avec le maximum d’élégance ; pourtant, à cause des défauts (…) dans ma structure (…), je me juge profondément inélégant. » Pour le dandy et pour l’homme élégant, le vêtement est en quelque sorte un « corps choisi » chargé de faire oublier l’autre, plus ou moins douloureusement subi (cf. De l'élégance et de la perfection physique).

Mais, avant d’être morale, la protection que procure le vêtement est physique. L’homme s’est couvert pour résister à la dureté des éléments. Son génie a transformé une nécessité en luxe et en plaisir. Il fallait un amoureux des paradoxes comme Rousseau pour oser prétendre que nous étions plus heureux quand nous nous « born(ions) à coudre (nos) habits de peaux avec des épines et des arêtes » !

La vie moderne a néanmoins changé la donne. Les progrès techniques ont amorti nos confrontations avec les éléments. Le chauffage central et la climatisation nous aident à supporter les caprices du ciel. Nous créons, à domicile, un microclimat de rêve que nous cherchons à dupliquer, dans la mesure où nous sommes libres de le faire, sur nos lieux de travail. Le trait d’union, nos transports en commun et nos voitures particulières, souvent climatisés, sont chargés de le faire.

Les conséquences de la vie moderne sur nos garde-robes sont multiples. A quoi bon des vêtements parfaitement imperméables, notre mode de vie ayant réduit considérablement la durée de notre exposition à la pluie… même au pays du Chouan ?... La quête de l’imperméabilité totale a longtemps ressemblé à une quête du Graal (Macintosh, Burberry, Aquascutum, Barbour) : c’était un autre temps... A quoi bon des souliers pesants et hypersolides alors que nous marchons de moins en moins et que les trottoirs de nos villes sont parfaitement pavés et goudronnés ?... Vive, donc, les cuirs extra-fins et le cousu blake !... Les grandes peurs des élégants du XIXe siècle – la boue et les flaques d’eau – se sont, il est vrai, évanouies. La démocratisation de la voiture s’est accompagnée de la disparition des manteaux longs et des chapeaux. Quant aux gants – si facilement perdus -, nos rencontres avec le froid sont trop furtives pour nous en faire éprouver le manque... Chez soi, plus de robe de chambre, de veste d’intérieur, de bonnet et de chemise de nuit, de caleçons longs… On a peine à croire qu’il y a quelques décennies, ces vêtements représentaient encore des nécessités. Quel cinéphile a oublié Louis Jouvet dans Quai des orfèvres, Saturnin Fabre dans Marie-Martine (« Tiens ta bougie droite ! » ;)), Noël Roquevert dans Les Diaboliques – tous habillés dans des lieux clos (enfin, autant que les lieux pouvaient l’être avant l’invention du double vitrage) plus chaudement que, par temps froid, on ne l’est aujourd’hui dehors ? Nous sortons, l’hiver, couverts d’habits plus légers que ne l’étaient les habits d’été d’autrefois. On ne s’habille plus en fonction des saisons – et encore moins des demi-saisons. Entre nos tenues d’hiver et d’été, la différence tient moins au poids qu’à la couleur.


louis-jouvet-def-copie-1.jpgLouis Jouvet

 

La légèreté a été érigée en dogme. Le tissu poids plume serait un must : super 120’ s, super 100’ s… Vêtement léger = vêtement confortable, facile à vivre, adapté à notre mode de vie (1). On connaît les antiennes dictées par le marketing. Et l’on fait acheter, au nom de la sacro-sainte légèreté, des vêtements sans tenue, d’aspect souvent « cheap », et fragiles. Et ça marche ! Il est vrai qu’on n’a pas trop le choix. Même mon tailleur s’y est mis, qui voudrait me convaincre de renoncer à mon goût du « lourd ». Il existe, certes, de très belles étoffes légères ; j’en pince tout de même pour les tissus de belle épaisseur : solidité, toucher, tomber – comparés à eux, les tissus légers… ne font pas le poids !

J’avoue ma nostalgie pour un temps où l’on éprouvait, sur soi, le passage des saisons. On connaissait alors la direction des vents sur le bout de son doigt. Quelques initiés lisaient dans les nuages le temps du lendemain. Pour le savoir, on pouvait aussi compter sur l’hirondelle, l’araignée et la grenouille… La relation compulsive que nous entretenons avec la météo (… moi, c’est différent : c’est avec Evelyne Dhéliat que j’entretiens une relation compulsive !) est d’ordre moins poétique : nous voulons savoir pour maîtriser. Que la science se trompe et nous voilà déboussolés. A bien des égards, nos contemporains se comportent comme ils s’habillent : très légèrement… 

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1- Lire, sur ce sujet, Du choix de la bonne laine, Stiff Collar.

 

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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commentaires

Z 31/01/2014 17:39

La boue et les flaques d’eau ne se sont point évanouies, dès lors que l'on consent à sortir du centre-ville. Les banlieues en sont pleines, sans même parler de territoires plus reculés comme la
Seine-et-Marne, voire, si j'osais, la province.
Quant aux dames de la météo, je suggère aimablement d'entretenir une relation avec Fanny Agostini, si vous ne savez où donner de la tête !

Le Chiffre 25/01/2014 14:19

Sacré Saturnin Fabre ! Quelle voix ! Merci de partager la vidéo, je ne connaissais pas ce film.

Mahlevent 23/01/2014 15:57

Cher Chouan,

Au-delà de votre réflexion très juste, ne pensez-vous pas que l'élégance réside aussi dans une forme de nonchalance quant aux variations du climat, non pour s'en abstraire tels nos modernes
indifférents, mais pour en subir les affres avec légéreté (en riant par exemple de se retrouver tremper jusqu'à l'os - Gene Kelly dans Singing in the rain représente en ce sens le charme à l'état
pur)?
Et je songe à ce que nous dit l'Evangile (Mat:16:3) en opposant la connaissance des signes du temps au vain désir de discerner les aspects du ciel...

Cordialement

Twipeep 21/01/2014 11:49

Merci pour ce brin de poésie nostalgique qui vient éclairer ce gris matin parisien ! :)

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