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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 07:37

Au retour d’une de mes flâneries habituelles, l’idée me vient de faire un petit inventaire des pratiques vestimentaires actuelles.

 

On s’habille en semaine comme on s’habille le week-end. Les tenues de loisirs ont envahi le vestiaire. Le dimanche est un samedi comme un autre. On ne s’endimanche plus, n’ayant plus, en ce jour, de Seigneur à honorer.

Les vieux s’habillent comme les jeunes. La plupart des hommes de cinquante ans – et plus – s’habillent exactement comme ils le faisaient à vingt ans : parka, pull sur tee-shirt, jean, chaussures de loisirs. Mais, inéluctablement, le corps change. Le cou se plisse, les épaules s’arrondissent, les jambes maigrissent. Ainsi rencontre-t-on partout des vieux gamins qui se croient sûrement toujours jeunes mais dont l’apparence dément impitoyablement les illusions. Soyons assez lucides pour nous voir comme nous sommes. Un corps  qui vieillit doit laisser l’étoffe le dissimuler de plus en plus ; la silhouette naturelle, défaillante, doit se faire oublier sous une silhouette artificielle nettement dessinée.

On s’habille de plus en plus légèrement l’hiver. Les vêtements lourds sont, si j’ose dire, passés de saison. Plus de longs manteaux. Plus de costumes épais. On porte des pantalons de coton (jean) qui laissent passer le froid. Etrangement, certains accessoires ont disparu : la casquette – presque -, le chapeau – tout à fait – et les gants. Ah ! les gants ! Comment peut-on se passer d’eux ? Je n’attends certes pas que le temps soit sibérien pour en enfiler une paire. Mes raisons sont esthétiques : ils finissent la silhouette ; hygiéniques et médicales : ils freinent la transmission des microbes et protègent les mains des agressions extérieures. Jadis, on s’habillait trop lourdement l’été. C’était une aberration. Aujourd’hui, on ne se couvre pas suffisamment l’hiver. C’est une autre aberration.

Dès le retour des beaux jours, on s’habille en ville comme on s’habille à la plage. Les tongs arpentent le bitume… et donnent les pieds sales. Les culottes sont courtes et les tee-shirts perdent leurs manches. Sur les pavés, la plage ! Il me semble déceler dans ce phénomène récent une transposition négative du « rus in urbe » adopté depuis longtemps par les élégants. Mais les tenues de campagne offrent une diversité de choix, une variété de formes, une palette de couleurs autrement plus riches que les tenues de plage. La chaleur ne saurait être une excuse à l’indécence et, il faut le dire, à l’étalage de la laideur. S’il est vrai que, selon les lois de l’évolution, l’humanité s’achemine vers la perfection physique, force est d’admettre qu’elle prend son temps – au point que je me demande si, fatiguée de toujours progresser, l’évolution n’a pas fait demi-tour, la seule force de nos préjugés nous empêchant encore d’en prendre conscience.

Le vêtement n’est presque plus jamais un marqueur social. Les codes vestimentaires propres aux activités professionnelles ont, pour ainsi dire, disparu. Les différences sociales ne se voient plus, ou beaucoup moins. Combien de fois ai-je été étonné d’apprendre que telle personne de mon voisinage, mal mise et négligée, était médecin ou telle autre, qui ne présentait pas mieux, plaidait à la Cour ? Les obligations venues de l’extérieur ayant disparu, reste celles qu’on s’impose à soi-même. Mais si l’on s’est débarrassé des premières, ce n’est pas, bien sûr, pour se coltiner les secondes !

On s’habille au dehors comme on s’habille chez soi. Les dessous ont pris le dessus. Au bureau, les hommes travaillent en maillot de corps. Imaginerait-on qu’ils y viennent en pyjama – vêtement pourtant plus habillé que le « marcel » ? Trop habillé sans doute ! Plus besoin de s’habiller quand on sort : quels lieux obligent encore au respect d’un « dress code » ? « Venez comme vous êtes » dit un slogan de Mac Donald. L’injonction est une habile récupération publicitaire : nos contemporains n’ont pas attendu Mac Donald pour aller comme ils sont au cinéma, au théâtre et dans des restaurants autrement plus prestigieux que les cantines à hamburgers !

Les hommes s’habillent majoritairement en noir. Curieusement, alors que les signes du deuil se sont faits invisibles dans nos sociétés, le look croque-mort ne s’est jamais aussi bien porté. On porte le deuil… de la couleur ! Dans les années 70, un adolescent qui osait le noir affichait son côté rebelle. Je le sais puisque je l’ai fait. Le noir était plutôt réservé aux vieilles personnes, toujours en deuil d’un proche. Autre paradoxe : on ne porte plus le smoking ou l’habit mais on a chipé aux tenues habillées leur couleur. Quand on demande aux hommes pourquoi ils ont choisi le noir, ils disent souvent : « Parce qu’avec le noir, tout va ». Cette remarque est une preuve de paresse. Qui plus est, elle est fausse : avec le noir, rien ne va sauf le gris… et le noir ! Cela dit, le noir sied bien aux visages que je rencontre, qu’on dirait recouverts d’une suie de tristesse et d’indifférence.

 

… Cette succession de constats m’a à ce point démoralisé que je n’ai pas la force de conclure. Je pourrais m’en sortir par une pirouette – citer par exemple Flaubert pour qui « l’ineptie consist(ait) à vouloir conclure ». Mais non. Conclure est au-dessus de mes forces. J’m’en foutisme, « soi-mêmisme » (pour parler comme Renaud Camus) ont si profondément incrustés les usages vestimentaires qu’on perdrait à parier sur une amélioration prochaine. J’ai bientôt 56 ans et je me sens très vieux. Pourtant, je n’ai pas changé : certes, je ne m’habille plus comme je le faisais quand j’avais vingt ans – et c’est très sage -, mais mes références sont restées les mêmes ; en ce sens, non, je n’ai pas changé ! Mes semblables me sont devenus étrangers. Il doit être doux de se sentir de plain-pied avec son époque. Mais je crains que cette caresse ne me soit à jamais refusée.

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Publié par Le Chouan
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commentaires

fripier2015 22/05/2015 23:30

Vous êtes à la ramasse!!!!

Augonnet 26/05/2015 09:04

Herr Fripier,
Ihre bemerkung hätten Sie sich sparen können. Aber wahrscheinlich sind Sie nicht das, was man einen Kavalier der alten Schule zu nennen pflegt.
Habe die Ehre, Herr Fripier.

Le Chouan 23/05/2015 19:15

Merci de cette contribution intéressante et argumentée.

Augonnet 20/05/2015 10:04

Kopf hoch ! Und bleiben wir Ritter vom Geist und Kavaliere von Erziehung und gesinnung.

Squirrel 15/05/2015 19:31

Je commente très rarement sur internet mais je me dois de vous féliciter pour vos bons mots. En effet, aujourd'hui, la masse porte le deuil de la couleur, c'est exactement ça !

Bouib 14/05/2015 22:37

Cher Chouan,
Je vous ai rarement lu aussi pessimiste mais ne céderai pas à votre spleen ; aussi, dans la foulée du commentaire précédent, permettez moi de nuancer vos propos et d'ajouter quelques idées à vos réflexions.
A vous lire, les gens ne savent plus s'habiller. Je ne serai pas si catégorique. S'il est indéniable que les gardes robes deviennent de plus en plus informes et uniformes, on voit poindre il me semble un réel renouveau, rafraîchissant. Tout d'abord, poussés par une envie de différence et par une recherche d'esthétisme, les jeunes font attention à leur apparence. La chemise revient à la mode, la veste et les matières sont vues d'un œil nouveau, le classicisme qu'on a voulu rejeter redevient la norme. Il n'y a qu'à voir l'intérêt contemporain pour le sartorialisme. Ajoutons à ceci le rouleau compresseur marketing de toutes ces marques de vêtements qui invitent à la recherche dans sa tenue afin de renouveler leurs collections et vous obtenez un mouvement qui s'installe durablement. Ou du moins souhaitons le.

Bo 14/05/2015 11:56

Bonjour le chouan,
Je partage bien entendu ce(s) sentiment(s) et il m'arrive d'être aussi assez dépité...
En revanche, je l'ai souvent dit et écrit sur MNM's, je crois vraiment que notre "salut" passe par la nouvelle génération. Je sens réellement poindre un renouveau sartorial chez eux et un besoin de beau. Je le constate tous les jours par le fait d'être interpelé ou questionné. Certes, certains sont dans l'excés inverse comme nous l'avons tous été, mais je crois pouvoir dire que les blazers ou costumes ont encore de beaux jours devant eux.

GM 12/05/2015 11:25

Ne soyez pas trop démoralisé, cher Chouan : vous n'êtes pas seul à faire cette analyse, à laquelle je ne changerais pas un mot. Restons nous-mêmes, résistons (que faire d'autre quand on est chouan ?). Le bon exemple sert toujours, et, redisons-le à la suite du baron de Mareste, le mauvais goût pousse au crime...

Ericlerouge 11/05/2015 23:07

Assez vrai. A quand l article 3/3 sur les cravates ??

Stéphane P. 11/05/2015 14:20

Merci à vous pour cet article, Chouan d'humeur spleenétique.

Jim 11/05/2015 13:54

Blog toujours aussi plaisant à lire, et auquel on souscrit sans hésitation, même à 20 ans !

Olivier 11/05/2015 09:24

Les dernières lignes, pour ne pas parler de conclusion, j'aurais pu les écrire, cher Chouan, si j'avais votre talent. Permettez-moi de les contresigner en pensée.

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