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15 janvier 2011 6 15 /01 /janvier /2011 07:50

On entend parfois dire : « Facile d’être élégant quand on a les moyens de fréquenter les meilleurs faiseurs ! » Idée reçue. Le meilleur tailleur du monde ne peut promettre que ce qu’il sait pouvoir tenir – en premier, la perfection d’une coupe. Evidemment, c’est déjà beaucoup, mais cela ne suffit pas à rendre un homme élégant. On sort de chez le tailleur un peu dans le même état d’esprit qu’on sort de chez le coiffeur : on est d’abord rassuré de s’en être remis à des mains expertes. On se sent léger, un peu changé et, pour ainsi dire, plus beau. Et puis on rentre chez soi, on se regarde dans son miroir habituel, et, là, le doute s’insinue : est-ce bien moi, dans ce costume impeccable pourtant taillé à mes mesures ?

Car l’élégance ne s’impose pas de l’extérieur. Elle suppose réflexion, connaissances, goût, maturation, habitudes, appropriation. Elle est négligence, désinvolture, nonchalance. Elle aime le temps – sa patine, son prix. Elle se cache dans des détails, joue avec les couleurs, les formes, les matières. On n’en finirait pas d’essayer de la définir. On croit avoir terminé son portrait qu’on en est encore à l’ébauche. L’élégance ne s’explique pas. Elle se constate et s’admire.

Voyez, par exemple, Philippe Noiret dans Max et Jérémie (1).

Le trouvez-vous élégant ? Rien à redire à la coupe de son costume. Mais d’où vient donc l’insatisfaction qui saisit l’amateur exigeant ? Comparez maintenant les tenues qu’il porte dans ce film à celles qu’il s’inventait pour lui-même dans la vie. Quelle différence ! Il n’est pas jusqu’aux défauts de ces dernières (je veux dire : manquements trop apparents aux règles du bien habiller pour ne pas être volontaires) qui n’aient un cachet incomparable.


philippe-noiret-der.jpgUne photo émouvante : Noiret fut jusqu'au bout préoccupé par l'élégance.  

 

Voyez encore Albert Cossery dans cette vidéo (Hôtel, Pierre-Pascal Rossi, 1991).

Les ignorants se gausseront de mon exemple. D’autres crieront à la provocation. La coupe des vestes est parfaite, mais l’essentiel est à chercher ailleurs – dans le port de tête, la retenue, le regard, les accessoires, les couleurs, les gestes… Qu’importe alors que la pochette jaune et le foulard bordeaux aient l’air bon marché ! Cet écrivain rare (8 beaux livres en 65 ans !) avait fait de sa vie une leçon de style. « Pourquoi écrivez-vous ? » lui demanda un jour un journaliste du Figaro-Magazine. « Pour que quelqu’un qui vient de me lire n’aille pas travailler le lendemain. » En ces temps vulgaires qui ont fait du « travailler plus pour gagner plus » leur grand commandement, une réponse comme celle-ci vaut son pesant d'euros. Lui  choisit de vivre modestement, soixante années durant, à l’hôtel La Louisiane. Ses après-midi, il les occupait à flâner, et, attablé au Flore, au Deux Magots ou au Bonaparte, à regarder passer les gens. « Temps perdu ! » diront les agités, qui resteront à jamais fermés aux richesses de la vie méditative. Il vécut ainsi pauvre mais libre, ou, pour paraphraser le titre de son plus fameux livre, « mendiant » mais « orgueilleux ». Il nous a quittés en 2008. « J’ai vécu ma vie minute par minute», confiera-t-il en guise d’adieu (2).


albert-cossery.jpg

 

« L’élégance, a dit Radiguet, doit avoir l’air mal habillée ». Cette remarque est paradoxale et, par là, forcément outrée. N’empêche qu’elle atteint sa cible. Barbey d’Aurevilly, en son temps, avait déjà visé juste quand, à propos de Lord Petersham, il avait écrit : « Pour des myopes, c’était un modèle de dandysme, mais pour ceux qui ne se payent pas d’apparences, ce n’était pas plus un Dandy qu’une femme très bien mise n’est une femme élégante. » « Pour ceux qui ne se payent pas d’apparences » ! L’élégance ne s’achète pas. Les parvenus croient le contraire… et ne parviennent jamais à l’atteindre. Elle s’offre quelquefois à ceux qui ont fait de sa quête la grande affaire de leur vie. Et elle se laisse reconnaître par ceux qui ont pris l’habitude de vivre dans ses parages.   

__________________________________________________________________________________
1. « Max, mon personnage (...), était un homme très soigné. Dans un registre discret, plutôt dans les gris, il s'habillait de façon très élégante», écrit Noiret dans ses mémoires (Mémoire cavalière, Robert Laffont).
2. Pour la petite histoire, Albert Cossery fut marié à la comédienne Monique Chaumette, qui, en secondes noces, épousera… Philippe Noiret. 

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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commentaires

G. 02/05/2011 20:53


Chapeau...bas.
Et, merci.


Édith d'AlmaSoror 28/02/2011 14:47


Connaissez-vous le chapitre La Mode, du livre d'Edmond Goblot "la barrière et le niveau, une enquête sur la bourgeoisie française", paru dans les années 20 ?
On peut le lire en ligne ici : http://classiques.uqac.ca/classiques/goblot_edmond/barriere_et_le_niveau/barriere_niveau.html

Il me semble que le chapitre sur la mode vous intéresserait beaucoup.
Goblot fut un grand sociologue, que Bourdieu pompa allègrement sans jamais le citer.

Bravo pour le chouan des villes


Le Chouan 02/03/2011 14:24



Merci de ce lien.


Amitiés.



Kinishao 23/01/2011 22:24


Cossery ... Waou ... Quel type ...


Pierre-Antoine 18/01/2011 13:17


Un billet aussi instructif que pertinent. Vos deux exemples sont très bien choisis.


Jean 16/01/2011 18:06


Merci beaucoup pour cette interview d'Albert Cossery, et pour le reste !


Nicolas 16/01/2011 16:53


J’ai vécu 3 ans au Caire et j’ai aimé me replonger dans l’ atmosphère restituée par cette video suisse. M Cossery décrit très bien la philosophie orientale mêlée d’observation, de nonchalance et de
fatalisme.
Nous serons d’accord que l’élégance de cette personne ne réside pas dans sa tenue. Mais cher hôte de ce blog, je saisis très bien le contrepied qui sous-tend votre démarche : Monsieur Cossery, n’ a
pas besoin de chaussures patinées pour imposer un certain respect.
Pour le reste, je souhaite me rendre compte par moi-même si cet auteur a autant de talent que Naghib Mafouz, et vais donc me procurer un de ses 7 ouvrages pour me faire un point de vue.
Merci de cette découverte et de cette balade.
Amicalement,

Nicolas


franck 15/01/2011 21:32


chouan,

quelle chance nous avons tous de vous lire, c'est chaque fois un pur enrichissement de l'esprit.
nous sommes toujours meilleurs aprés vous avoir lu, et je ne saurai jamais vous remerciez assez pour cela.

qui sait? peut être qu'un jour, moi même, je n'irai pas travailler aprés vous avoir lu.

franck


Julien Scavini 15/01/2011 14:45


J'aime beaucoup ce monsieur Cossery.
J'envie sa tranquillité d'esprit, sa fainéantise comme dit le journaliste, son repos permanent. J'aime sa façon de se promener seul, de s'assoir et de regarder les autres.

Récemment, Édouard Baer disait (à propos des grèves sur les retraites) "ne pas comprendre ceux qui recherchent le repos, le calme et la paix", car continuai-il: "c'est la mort"... Faux, c'est la
vrai vie; c'est assister à sa vie et à celle des autres!

Quant au mouchoir et au foulard, je ne les trouve pas si cheap. Ils sont biens!


Olivier 15/01/2011 14:23


Je souscris pleinement. Et cet interview m'a mis du baume au coeur.


Erwan 15/01/2011 13:33


« Pour que quelqu’un qui vient de me lire n’aille pas travailler le lendemain. »
Merci Le Chouan d'avoir déniché cette sentence libératrice: Elle éclaire ma journée


Orgel 15/01/2011 11:04


Albert Cossery : merci pour cette très belle découverte! Cette vidéo est un pur moment de bonheur. Je vais me précipiter sur ses bouquins, tout en méditant sur le drame de mes années vécues sans
connaître ce "contemporain capital"...


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