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17 novembre 2011 4 17 /11 /novembre /2011 06:30

Dandy : mot galvaudé. Mot à la mode – ce qu’un dandy n’est jamais. Tel ne fut pas toujours le cas : au début du XIXe siècle, dandy désignait un jeune homme assez vide, se distinguant peu ou mal du fashionable – hormis qu’il ajoutait à son obsession de l’apparence un mépris du savoir vivre. Stendhal dans De l’amour, publié en 1822 : les dandies sont « des espèces de jocrisses qui ne savent que bien mettre leur cravate et se battre avec élégance au Bois de Boulogne. » Chateaubriand, évoquant dans les Mémoires d’outre-tombe le fashionable en 1822 : « (Il) devait offrir au premier coup d’œil un homme malheureux et malade ; il devait avoir quelque chose de négligé dans sa personne, les ongles longs, la barbe non pas entière, non pas rasée, mais grandie un moment par surprise, par oubli, pendant les préoccupations du désespoir, mèche de cheveux au vent, regard profond, sublime, égaré et fatal ; lèvres contractées, en dédain de l’espèce humaine ; cœur ennuyé, byronien, noyé dans le dégoût et le mystère de l’être. » Balzac dans le Traité de la vie élégante, publié en 1830 : « Le dandysme est une hérésie de la vie élégante… En se faisant dandy, un homme devient un meuble de boudoir, un mannequin  extrêmement ingénieux qui peut se poser sur un cheval ou sur un canapé, qui mord ou tète habilement le bout d’une canne ; mais un être pensant ?... jamais. »

C’est Barbey d’Aurevilly et Baudelaire qui donneront au dandysme ses lettres de noblesse. Avec eux, le dandysme se nimbe de spiritualisme. L’habit n’est plus une fin mais un moyen. On le charge de matérialiser l’invisible. Barbey écrit dans Du dandysme et de George Brummell, publié en 1845 : « Les esprits qui ne voient les choses que par leur plus petit côté, ont imaginé que le dandysme était surtout l’art de la mise (…) c’est cela aussi ; mais c’est bien davantage. Le dandysme est toute une manière d’être (…). » Baudelaire renchérit dans un chapitre du Peintre de la vie moderne, publié en 1863 : «  Le dandysme n’est (…) pas, comme beaucoup paraissent le croire, un goût immodéré de la toilette et de l’élégance matérielle. Ces choses ne sont pour le parfait dandy qu’un symbole de la supériorité aristocratique de son esprit. » La conception du dandysme fixée par Barbey et Baudelaire n’a plus cessé de prévaloir. La littérature qu’on a consacrée depuis au sujet est abondante mais on y chercherait en vain une théorie nouvelle.

Le dandy est un être à part. Selon sa personnalité, il cultivera l’invisibilité d’un Brummell ou l’excentricité d’un Wilde. Dans les deux cas – ou porter des vêtements dont la sophistication raffinée se dérobe aux yeux du profane ; ou attirer l’œil par des tenues excentriques -, l’objectif est le même : tenir le commun à distance.

Dandy et dandysme : nos magazines – de mode et les autres – mettent ces mots à toutes les sauces. Leur sens importe peu. Ce qui compte, c’est le chic qui s’en dégage. Et l’on se croit chic à son tour en les utilisant. Parmi les perles du dandysme que je me suis amusé à collectionner, en voici deux – de culture... ou d'inculture. François Busnel, à propos de Régis Debray : « Il y a là une manière d’être au monde qui fait de Debray un authentique dandy : il stylise la vie, il joue avec le langage (1). » Christophe Barbier, à propos du père de Nicolas Sarkozy : « (…) aristocrate libertaire, flamboyant égoïste, séducteur impénitent tiré à quatre épingles, pli de pantalon et sourire impeccables, cambrure vigilante de danseur et pupille incandescente de dandy (2). »

On a tôt fait de sacrer « dandies » des personnalités qui n’en sont pas. En voici quelques-unes désignées par ce terme.

 

marc-guyot.jpg   Marc Guyot

 

massimiloan.jpgMassimiliano Mocchia di Coggiola. Ecrivain et historien d'art. (Rose Callahan)    

 

cedric-viliani.jpgCédric Viliani. Mathématicien. Médaille Fields 2010.

 

alexandre-boulet.jpgAlexandre Boulet

 

    fabrizio.jpgFabrizio. Habitué du Sartorialist

 

Je précise que ces hommes ne prétendent pas tous au titre. Ne les connaissant pas, ignorant les raisons qui président à leurs choix vestimentaires, je me cantonnerai à quelques propos généraux.

- Le port d’un accessoire ostensible et anachronique – la lavallière par exemple- ne suffit pas à faire d’un homme un dandy.

- Réduire le dandysme à un souci exagéré de la toilette, c’est revenir à la conception négative qu’on en avait au début du XIXe et faire comme si Barbey et Baudelaire n’avaient pas traité du sujet. Non, le dandy n’est pas une poupée parée de vêtements étranges et précieux. Le modeux est peut-être l’héritier du gommeux. Mais, à coup sûr, il n’est pas un dandy.

- Un dandy n’a que faire de la reconstitution historique. Il n’est pas un pasticheur et encore moins un parodiste. Il ne se costume ni ne se déguise : il s’habille. Quand Barbey commande en 1885 une redingote à la mode de 1830, c’est par fidélité à son style, adopté dès sa jeunesse. Mais ce nostalgique du XIIIe féodal ne sortit jamais en heaume et en cotte de mailles !

- Le dandysme est une manière d’être faite d’indépendance, d’ironie, d’impassibilité. Le dandysme, c’est l’unicité. Là où il n’y a pas une puissante personnalité, il ne peut y avoir de dandysme.

Peut-on encore être dandy ? «  (…) la marée montante de la démocratie, qui envahit tout et qui nivelle tout, noie jour après jour ces derniers représentants de l’orgueil humain et verse des flots d’oubli sur les traces de ces prodigieux mirmidons », a écrit Baudelaire. Sauf à admettre – comme on voudrait nous le faire croire – que la démocratie libérale signe la fin de l’histoire, il est permis d’espérer que le dandysme n’est pas mort. Mais qui sont et où sont les « prodigieux mirmidons » miraculés du tsunami (3) ? 

__________________________________________________________________________________
1. L'Express, n° 3064.
2. Ibidem.

3. Sur le sujet, on peut aussi se reporter à ce billet.

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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commentaires

Erwan 02/12/2011 14:42

Il y a une définition objective du dandysme bien sur et elle n'est pas très gaie. Je trouve plus intéressant en revanche l'idée que chacun s'en fait. Il faudrait trouver de nouveaux mots. Pour ma
part cela évoque d'abord une attitude de défi, sans aggessivité, beaucoup de rigueur et le courage de sourire des moqueries "tel l'enfant lacédémonien sous la morsure du renard"

Taho 24/11/2011 15:14

"Je ne peux que me réjouir que votre blog prenne une tournure littéraire".
Suis étonné, Nicolas, de cette remarque. Il me semble que Le Chouan est toujours littéraire - ne serait-ce que par la qualité de son écriture, sa culture essentiellement livresque, ses articles
(Houellebecq, Léautaud, les écrivains suicidés, etc. Non ?

Julien Scavini 23/11/2011 14:40

Massimiliano Mocchia est un ami, et il est vraiment très étonnant de le retrouver ici, alors que nous discutions encore récemment de la justesse du Chouan des Villes et du fait que le terme Dandy
est galvaudé. Je ne voudrais pas parler à sa place, mais lui même se méfie du mot dandy. Il ne cherche pas à l'être. Comme nous le disions, le dandy est d'une certaine manière un être chimérique.
Bien souvent, on devrait simplement dire gentilhomme, ou gentleman...

Mais un chose est sûre, Gainsbourg n'était pas un dandy, Benjamin Biolay n'est toujours pas le dandy 'chic' du Bon Marché. D'ailleurs, quel existe-t-il un dandy pas chic? :)

Orgel 19/11/2011 16:08

Le "dandy" l'est surtout pour autrui, un peu comme l'"intello". L'individu directement concerné par ces déterminants n'en a généralement cure et poursuit, à travers les quelques années qui lui ont
été données dans un siècle qu'il n'a pas choisi, une espèce d'idéal désuet, charmant et parfaitement vain.

Philippe Booch 19/11/2011 06:37

Bon billet, qui relève le défi de faire un peu la lumière sur ce terme tellement galvaudé et perverti.
Il en va de même pour tous ces mots qui ont séduit les foules, ils ne veulent très vite plus rien dire, chacun s'en étant emparé, les vidant peu à peu de tout sens.

eugene 18/11/2011 21:57

Quant à Karl Lagerfeld, ce n'est sûrement pas un dandy. Il est extrêmement mal habillé, louche vers un jeunisme pathétique, trimballe une masse d'accessoires plus rutilants que ceux de la
Castafiore, bref, ce n'est pas possible.

eugene 18/11/2011 21:53

Je ne suis pas d'accord pour dire que le dandysme est daté, qu'il est circonscrit à une époque et à un type de société.
Il me semble également erroné d'attacher forcément au dandysme une quelconque excentricité distinctive. Si on lit les descriptions des dandies du XIXème, si on lit Huysmans par exemple, le dandy se
montre d'une sobre élégance, mais tout se joue sur des détails subtils que seuls les initiés remarquent. Les dandies sont les maîtres des codes et d'un entre-soi imperméables aux profanes. Dans ce
sens, dans le sens de la maîtrise extrême des codes jusqu'à savoir en jouer, les dandies existent toujours.

Maintenant, si on parle de métaphysique...

Olivier 18/11/2011 17:56

Cher Chouan,
Il apparaît que nous avons tous notre vision du dandy. La mienne rejoint évidemment la vôtre. Mais j’ajouterai ceci : pour moi, le dandysme est un phénomène circonscrit dans l’espace et le temps.
Il est d’abord essentiellement britannique. (Ce qui ne veut évidemment pas dire qu’il ne saurait y avoir de dandies hors du Royaume-Uni.) En effet, le dandy peut être considéré comme un avatar du
« gentleman ». Mais un avatar extrémiste, intégriste, qui se fige dans des poses outrancières, parce qu'il ne supporte pas le nivellement socio-esthétique auquel il assiste, et encore
moins les compromis que l'aristocratie est amenée à faire pour survivre et qui accélèrent, selon lui, la décadence de la société. (De fait, « gentilhomme » et « gentleman » ne
recouvrent pas tout à fait les mêmes significations...) Baudelaire a raison quand il explique : « Le dandysme apparaît surtout aux époques transitoires où la démocratie n’est pas encore
toute-puissante, où l’aristocratie n’est que partiellement chancelante et avilie. » Sous l’Ancien Régime, les dandys n’avaient pas leur place. Et à notre époque, pas non plus - quand bien même
il y aurait sans doute beaucoup à dire sur la façon dont se conçoit la démocratie aujourd’hui, en France comme ailleurs. En conséquence, pour moi, le dandy est un pur produit du XIXe siècle et il
ne se conçoit que dans ce siècle.
Au reste, le dandy n’a rien de bien séduisant ni de très héroïque. C’est un Narcisse asocial et misanthrope qui vit devant son miroir, entièrement occupé par sa seule personne. Il y a toujours,
paradoxalement, quelque chose de pathétique chez un dandy. Paradoxalement, parce que rien n’effraie plus le dandy que le pathos et le sentiment en général. Le dandy ? Un héros de pacotille,
désespéré et désespérant, dada avant Dada en somme.
Bref, comme vous pouvez le constater, je renie mes idoles adolescentes avec la même ferveur que celle qui me fit les révérer. Les temps changent. Et aujourd’hui, je préfère m’enthousiasmer pour des
personnes élégantes au moral, et, si possible, au physique.
Merci de ce beau billet passionnant !
Amicalement,
Olivier

J.R 17/11/2011 23:57


Bon billet.

Pour en avoir parlé avec M.Guyot, celui ci déteste qu'on l'appelle Dandy. Il ne se considère pas comme tel et n'apprécie pas ce qualificatif.


franck 17/11/2011 23:19


chouan,

les prodigieux mirmidons ne sont pas légions, s'ils se comptent sur les doigts d'une seule main, ce sera là maximum.
le dandysme est mort depuis la fin du 19ème siècle. la 1ère guerre mondiale, la crise des années 30, les fascismes, les atrocités de la seconde guerre mondiale, le plan marshall, les 30 glorieuses,
la vème république, la crise pétrolière, les années frics de la décennie 80, la tristesse des années 90, la fin des dernières illusions des années 2000, (pardonnez moi tous ces raccourcis
historiques)auront fini de l'achever.
quelle importance cependant? le dandysme aura toujours été une marginalité, sa disparition nous permet de mieux l'apprécier dans son histoire et dans celle de ses protagonistes.
parmi les personnages qui illustrent votre billet, beaucoup sont déguisés, donc ni élégants, ni dandies.
reste le cas de cédric viliani qui je crois ne parle jamais de sa lavalière, il se contente de la porter. ce sont souvent les sots qui le questionnent à ce sujet.

admirativement.

franck


Vincent 17/11/2011 22:18


Bonsoir

Pour ma part, un dandy est un élégant qui se fait remarqué. En effet, un élégant se doit d'être sobre, sans être effacé. Le dandy, tout en conservant les "règles" de l'élégance classique, y ajoute
un élément à la fois personnel et inhabituel. Une sorte de signature. Pour ma part, je porte toujours une montre de gousset. Et dernièrement, j'ai entendu des gens parler de moi comme "le gars avec
une montre à gousset".

C'est également dans son comportement et sa personnalité. Son corps, son esprit, et ses habits ne forment plus qu'un ; et chacune de ces facettes est le reflet des autres.

A partir de cette vision (peut être erronée), on peut se demander si chaque élégant du XXIème siècle n'est pas un dandy, dans le sens où il se démarque (sans le faire exprès) de la masse. Et dans
ce cas, je pense que le dandysme est promit à un bel avenir

Bonne fin de journée

Vincent


Nicolas 17/11/2011 21:02


Cher Chouan,

Je ne peux que me réjouir que votre blog prenne une tournure littéraire. Car ce billet, je le trouve très «Derridien ». Et j’aime bien votre démarche de questionner le mot dandy, de le remettre
dans son « epistémè ». Votre dernière question « paléonymique » est la bonne : dandy n’est pas un mot, mais un concept, un paradigme. Peut-on sortir ce concept de son contexte 19 iéme sans le
dénaturer ? Là est la question. A mon avis la réponse est non. Et donc vouloir l’être au 21 iéme tangente le ridicule.
Dans votre galerie de faux dandies vous avez oublié le cacochyme Hugo Jacomet. Je reconnais bien là votre bonté...

Amitiés

Nicolas


Le Paradigme de l'Elegance 17/11/2011 17:55


Bonjour à vous !

Merci pour ce billet, dont j'ai aimé le cheminement ainsi que les nombreuses et judicieuses références. Et, en effet, le vêtement est pour eux un moyen, et non une fin. Ceci est pour moi l'essence
même du dandysme. J'entends donc ce mouvement au sens de Baudelaire, et non au sens -péjoratif- de Balzac ou Stendhal.

Cependant, je pense que le dandysme est bel est bien mort. Comme je l'avais écrit dans ce billet ( http://leparadigmedelelegance.wordpress.com/2011/07/26/les-imposteurs-dandys/ ), il me semble que
le dandy est un animal qui appartient à une époque qui est désormais révolue en France, à savoir celle de l'ère de la bourgeoisie mondaine, de la persistance d'une certaine noblesse, et d'une
démocratie embryonnaire. Le contexte est selon moi indissociable du personnage. Le dandysme ne pourrait aujourd'hui apparaître qu'au sein de monarchies (constitutionnelles ou non), et avec une
structure sociale assez rigide est peu perméable. Le Royaume-Uni serait donc un bon client.

De plus, outre la toilette, le dandy est un homme qui aime se jouer de ses contemporains : il leur parle avec ironie, les singe, les pique, mais toujours avec finesse. Cet aspect est extrêmement
important. Seriez-vous donc un dandy inavoué mais véritable, cher Chouan ?


Black Bird 17/11/2011 14:42


Si j'ai bien compris, le dandy est celui qui à la fois veut se démarquer de la basse populace rampante et de l'éthique sociale commune voir bourgeoise ; et à la fois est fondamentalement convaincu
de la puissance de l'être humain.
Bref, quoi qu'il en soit, dandy est un mot anglais, et il aurait sûrement été intéressant d'en parler. Wilde, souvent cité comme dandy par excellence.
D'ailleurs, le problème avec la société libérale, c'est que les dandies ne peuvent plus être riche. Car pour être riche aujourd'hui il faut adhérer à la morale populaire.

Il faudrait peut-être ajouter également que le dandy recherche perpétuellement à surprendre. Baudelaire, bel exemple, Baudelaire et sa perruque afro verte... Il cherche à surprendre et à briller en
même temps. Ce qui le gêne le plus n'est pas la désapprobation de ses contemporains, mais qu'ils ne le voient pas, ne prêtent pas attention à lui.
Au XVIIIème il fut la mode, la nouveauté. Au XIXème il fut poète, mélancholique. Poète et mode aujourd'hui n'ont plus la même signification. Où nichent aujourd'hui les dandies? A part dans les
chocolateries Wonka?


Muskar 17/11/2011 14:26


Karl Lagerfeld me semble correspondre assez bien à votre définition du dandysme.


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