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31 décembre 2012 1 31 /12 /décembre /2012 06:47

Les années 80 sont à la mode. A en juger par le grand nombre d’émissions TV qui leur sont régulièrement consacrées, on peut se demander si elles ont jamais cessé de l’être. Le plus récent témoignage de cette persistance est un film, Stars 80. Qu’on les aime ou non, force est d’admettre que ces années ont une identité marquée. Dites à quelqu’un « années 80 » et – qu’il les ait vécues ou non – des images lui viendront immédiatement à l’esprit - des musiques, des noms… Faites la même chose avec les années 90 ou les années 2000… et ce sera le trou noir.

J’ai souvent lu, sous des plumes « autorisées », que, sur le chapitre du vêtement, les « eighties » avaient atteint un pic indépassable d’horreur. Un pic, vraiment ? Plutôt un mont... que dis-je un mont ? Un monticule ! Car, à mon sens, si une décennie devait mériter pareille détestation, ce serait la décennie précédente – les années 70.

Qui a connu ces années me comprendra. Une revendication de liberté post-soixante-huitarde explique, j’imagine, les excès auxquels la mode s’est livrée alors. Epaules étriquées, col de chemise « pelle à tarte », revers de veste surdimensionnés, cravates élargies, pantalons « pattes d’éléphant », bottines surélevées… Une telle obstination dans l’aberration, un tel débordement de laid reste pour moi, aujourd’hui encore, en grande partie une énigme.


claude-francois-rouge.jpegLe chanteur Claude François, figure emblématique des années 70

 

A bas le costume à la papa ! Les « papas » eux-mêmes finissaient d’ailleurs par ne plus le porter – les uns, parce qu’ils étaient séduits par la nouveauté ; les autres, parce qu’il était quasi impossible de faire autrement, la mode dictant sa loi. Un de mes tailleurs me raconta cette anecdote : il avait livré un énième costume « classique » à l’un de ses fidèles clients. Celui-ci revint le voir et lui expliqua que sa fille s’était moqué de lui, qu’il faisait vieux jeu, et qu’en conséquence, il voulait dorénavant être habillé à la mode. En commerçant docile, mon tailleur s’exécuta : il lui tailla des pantalons de 33 cm de large en bas. Le client – et sa fille – furent ainsi satisfaits.

En comparaison, la décennie suivante a l’air bien sageElle connut, certes, ses aberrations : épaules de déménageur, vestes déstructurées, gilets chamarrés, chemises et cravates aux couleurs impossibles, costumes croisés à revers crantés… Elle vit aussi fleurir de douteuses officines de « conseils vestimentaires » à destination, prioritairement, de l’Entreprise, que, « années fric », « années Tapie » obligent, on parait de toutes les vertus. Réduire ces années à ces aspects discutables ou pénibles serait néanmoins malhonnête. Un réel intérêt pour le vêtement se fit alors jour qui s’exprima de multiples manières. On mit en avant la qualité. A cet égard, la chaussure eut droit à une attention particulière. Certaines marques (Weston, Church’s) firent l’objet d’une sorte de culte, notamment de la part des jeunes. La quête de l’ « authentique » fit la fortune des fripiers. L’Angleterre – l’immuable Angleterre – devint une terre promise. Les marques à consonances anglo-saxonnes se multiplièrent (Oliver Grant, Façonnable…) Philippe Noiret endossa le costume du « gentleman farmer  à la française » (je cite Farid Chenoune) ; il joua son rôle à la perfection.


philippe-noiret-foulard.jpgPhilippe Noiret    

 

Le style BCBG – avatar hexagonal du style Preppy – atteignit son apogée. Dans le dernier tiers de la décennie, une vague néo-classique déferla. Les figures du bottier, du chemisier (à distinguer, s’il vous plaît, du vulgaire marchand de chemises), du tailleur furent vénérées. L’élégance – corollaire naturel du classicisme – fut redécouverte. Des guides et des essais tentèrent d’en percer les mystères : Bernard Lanvin publia un Guide de l’élégance masculine en 1987. La même année, Tatiana Tolstoï sortit De l’élégance masculine. En 1990, ce fut au tour de James Darwen de publier son fameux Chic anglais – histoire, en somme, de clore la décennie en beauté !


Bernard-lanvin-le-guide-de-jpg

 

tatiane-tolstoi.jpg 

james-darwen-couv.jpg 

 

Dans un passage drolatique du Guignol des Buttes-Chaumont, Guy Marchand évoque les conséquences morbides qu’eut sur lui la double influence de Philippe Noiret et de James Darwen. A cause d’eux, il finit par sombrer dans un « dandysme presque pathologique », une « maniaco-dépression à tendance fétichiste » dont il ne parvint à se défaire qu’en « vendant sa garde-robe aux puces de Saint-Ouen » !

Cas extrême. Cas à part. A ma modeste place, je peux témoigner de ce que m’apporta ce renouveau vestimentaire. Pendant quelques années, je me suis senti pleinement de mon époque. L’élégance y avait droit de cité. On trouvait encore des tailleurs, jusque dans de petites villes, et leurs prix étaient raisonnables. Je signais mes tenues d’une pochette de soie (… accessoire dont, pourtant, Tatiana Tolstoï circonscrivait l’usage à quelques situations particulières !) Pour mes chemises, j’avais choisi le col anglais (… type de col que, pourtant, vilipendait James Darwen !)

Plus j’y pense, et plus je m’aperçois combien ces années et celles que nous vivons ont de points communs : les enseignes à consonances anglaises (Wicket, Henry Cotton’s…) ; la vogue Preppy ; la fascination pour le bespoke ; le goût du vintage ; le retour des codes et d’un certain classicisme… Pourquoi, alors, les années que je vis me semblent-elles étrangères ? Pourquoi ce sentiment de vivre en décalage – en spectateur (critique) et non en acteur (enthousiaste) ?

La réponse est simple, banale et… définitive : parce que j’ai vieilli !

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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commentaires

franck 03/01/2013 00:22

oui chouan, un article comme une madeleine de proust, les bcbg, les fripes, les weston et les church's, le néo-clacissisme, les traditions de la vieille angleterre qui nous fascinaient comme cette
vieille malle au grenier.
je suis au collège puis au lycée et avec mes amis nous sommes les rois du monde et l'avenir s'ouvre à nous dans son immense infini, mais patatras, on se prend les années 90 en pleine poire et
subitement le monde n'est plus aussi beau qu'il nous semblait alors, pire il devient plus triste et plus ennuyeux.

franck

Toukandèle 02/01/2013 23:08

Cher Chouan, tout comme vous, j'ai vieilli et porte ma cinquantaine depuis l'an 2012.
Tout comme vous, j'ai ressenti ce besoin d'élégance vers 17/18 ans donc au début des 80's, en particulier après les "terribles 70's" en la matière, telles que vous les avez décrites.
Depuis, je n'ai eu de cesse d'être surtout "bien dans ma peau" et allie toujours de l'ancien (parfois usé voire très usé) avec un ou deux trucs neufs. Ma mise se veut intemporelle, et surtout,
l'âge et l'assurance venant avec lui, je n'ai aucune crainte de ce que l'on peut penser de moi, si je ne souhaite pas non plus choquer mais demeurer élégant sans que cela se remarque : je peux
porter des souliers très anciens et patinés avec un costume dont le fond de pantalon sera rapiécé (ça ne se voit pas) et les manches de veston un peu lustrées, ma chemise sera alors neuve et sur
mesure, presque toujours en fil-à-fil bleu ciel très clair, à cols français, italien ou anglais... Vous constaterez que je suis européen en matière de cols...
Lorsque cravates il y a (souvent mais pas toujours) elles peuvent avoir plus de 20 ans ou achetées de la veille, de plus en plus unies ou à pois et de couleur bleu également (du ciel au marine) à
motifs rouges lorsque rayures ou pois; je suis de plus en souvent adepte du papillon pour sa légèreté et son originalité (bleu marine à pois blanc quasi exclusif) et surtout l'esprit de liberté et
de bien être qu'il faut ressentir pour le porter sans ostentation.
Voilà ce que je pense avoir acquis depuis les 80's et leurs friperies : je ne suis pas collectionneur ou fétichiste, j'use et mixe vieux et neuf, n'ai pas un budget fringues hors du commun, mais
aime les belles choses qui durent et ne "suis pas assez riche pour acheter bon-marché" comme disait ma Grand-Mère.

D'avance heureux de vous lire tout a long de cette nouvelle année que je vous souhaite bonne et heureuse !

Karim 02/01/2013 20:11

Rien que pour la mode du fluo, les années 80 peuvent être considérer comme le summum de l'horreur vestimentaire.

Le Chouan 02/01/2013 21:20



Bel exemple de généralisation hâtive !



Muskar 01/01/2013 22:22

"Une élégante économie de mots"! Mais pourquoi ? en principe on économise ce dont on manque.

Nathan 31/12/2012 15:48

Et voila pourquoi je regrette que votre poisson d'avril dernier ne fut que ça. Ce serait tellement plus simple de comprendre la nuance qui existe entre votre idée de l'élégance et son acception
contemporaine en voyant comment vous vous vêtez.

Vous me rétorquerez certainement que votre idée de l'élégance n'admet pas que l'on se donne en spectacle sur l'internet. Il me semble pourtant qu'en tant que votre véhicule pour exprimer votre
conception d'un principe aussi visuel que l'élégance vestimentaire, ce blog ferait une élégante économie de mots à montrer par l'image comment cette conception se manifeste.

Votre plume acérée trouvera si vous en prenez la peine quelque répartie tranchante pour émincer mes arguments et je me considère donc d'ores et déjà mouché ! Sachez néanmoins que c'est le fait que
justement je partage essentiellement vos points de vue qui explique ma curiosité.

Je vous souhaite un excellent réveillon.

Le Chouan 31/12/2012 19:16



Loin de moi le désir de moucher quiconque. Je conçois votre frustration mais essayez de passer outre. Imaginez un instant le pire : que je sois un hipster ou que je m’habille en tee-shirt et
baskets – bref, que je sois un imposteur - , mes propos auraient-ils à vos yeux moins de pertinence ? Tatiana Tolstoï, une femme, a merveilleusement traité de l’élégance masculine et je
vous mets au défi de trouver une seule photo du « maître » James Darwen. Je ne vous suis pas quand vous écrivez : « Ce blog ferait une élégante économie de mots à montrer
par l’image comment votre conception se manifeste ». L’élégance se nourrit de rêve. J’ajoute qu’il y a image et image. A mes yeux, une photographie de l’homme le mieux habillé du monde
ne vaudra jamais une illustration réussie d’un magazine de mode ancien. Même chose avec les figurines de Julien Scavini. L'élégance dessinée est toujours plus séduisante que l'élégance
photographiée. Une phrase du tailleur Chevreuil est devenue à juste titre célèbre : « Un habit, c’est une idée qui flotte autour du corps d’un homme. » L’élégance est
un idéal.


Amitiés.


 



Xavier 31/12/2012 15:38

L'élégance véritable, pour ne pas tomber dans une plate ostentation et une pure vanité, ne doit servir qu'à mettre en avant une beauté naturelle comme celle d'un corps et d'une allure. La majorité
des hommes qui souhaitent atteindre l'élégance, s'en écartent pour la plupart bien souvent. Il existe des hommes, pour paraphraser le philosophe Baltasar Gracián, chez qui "le peu paraît beaucoup"
et qui possèdent un "caractère particulier". Je constate souvent que la véritable élégance apparaît souvent chez des individus qui ne s'en préoccupent pas réellement. Ce recul nécessaire face aux
choses matérielles qui composent une mise élégante, permet d'insuffler à l'ensemble, une distance, un naturel harmonieux entre l'homme et sa tenue.
Le dandy authentique, élégant et raffiné, ne s'habille selon moi, qu'avec un certain ennui. Si, comme l'a dit Baudelaire "ces choses ne sont pour le parfait dandy qu’un symbole de la supériorité
aristocratique de son esprit", il ne regarde un costume qu'avec détachement. La simplicité élégante d'une tenue, chez un homme d'esprit, suffit à démontrer sa singularité. Celui-ci n'a donc pas
besoin de surcharger une mise, de prouver aux yeux de tous qu'il sait s'habiller. La beauté naturelle parviendra toujours à se démarquer, à briller au milieu d'un monde absurde et vulgaire.

Bonne et heureuse année à vous.

Olivier 31/12/2012 12:17

Tout comme vous, cher Chouan, j'ai vieilli. Jeune, on s'imagine que les vêtements "signent" l'homme. Ça a peut-être été vrai pour moi, en partie. Mais aujourd'hui, j'espère que beaucoup d'autres
choses m'identifient aux yeux d'autrui. Je n'aimerais pas qu'on me résume à "ce grand type toujours tiré à quatre épingles". (Ce qui est d'ailleurs faux, vu que je ne porte jamais d'épingle,
fût-elle de cravate.) Oh certes, j'ai toujours le goût des jolies étoffes et des coupes traditionnelles ! Mais je regarde aujourd'hui la fascination, la passion, voire l'obsession de certains de
mes contemporains pour le "chiffon" avec un amusement mêlé, parfois, je l'avoue, de consternation. Car à mes yeux d'homme vieillissant, se bien vêtir est une chose mais vivre devant un miroir une
autre. À mesure que le temps s'écoule, qu'il "fugit", dirait-on, à toutes jambes, on en vient à regarder différemment les futilités de nos existences (futilis en latin = "qui s'échappe")...
Le temps qui s'enfuit, une image de circonstance qui m'offre la transition rêvée pour vous présenter, ainsi qu'à vos lecteurs, mes vœux de fin d'année. Je vous souhaite une bonne et heureuse
nouvelle année, cher Chouan. Puisse-t-elle vous apporter de grandes joies et de nombreux petits bonheurs.
Amicalement,
Olivier

Le Chouan 31/12/2012 14:00



« Se bien vêtir est une chose mais vivre devant un miroir en est une autre. » Vous n’êtes donc pas (ou plus) un dandy ! Je vous rejoins tout à fait : se transformer
en « meuble de boudoir » ou en « mannequin ingénieux » - pour citer Balzac -, je laisse ça à d’autres ! A ceux de mes amis blogueurs, par exemple, qui
jouent parfois les portemanteaux ! Qu’on me réduise à mon apparence – et que je l’aie voulu – me gênerait beaucoup. Mais je me dois d’être franc ; une référence à un récent
Empreintes consacré à Vincent Lindon va m’aider à y parvenir. Lindon, évoquant son grand-père, disait que celui-ci faisait tout pour ne pas être remarqué. Mais, ajoutait-il, « il
voulait qu’on remarque qu’il faisait tout pour ne pas être remarqué » !


Je me retrouve assez dans cette attitude.


Les fins d’année se prêtent bien aux examens de conscience !...


Joyeuse année 2013 à vous et à tous mes lecteurs.


Amicalement.



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