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14 mai 2014 3 14 /05 /mai /2014 06:54

Certaines activités incitent pour ainsi dire naturellement ceux qui s’y adonnent à s’intéresser, sinon à l’élégance, du moins à l’apparence. La peinture, qui exige un travail sur les matières, les couleurs et les formes, est de celles-là. L’histoire de la mode illustre amplement ce propos. Il y eut l’artiste romantique, tel le peintre Achille Devéria qui, ainsi que l’écrivit Théophile Gautier, avait le « goût des ajustements fastueux comme un Vénitien du XVIe siècle, du satin, des damas et des joyaux. »


achille-deveria.jpgAchille Devéria par Louis Boulanger

 

Il y eut l’artiste « bohème » du Second Empire qui, comme le précise Jean Claude Bologne dans sa remarquable Histoire de la coquetterie masculine (Perrin), « est fier de ses habits de rapin qui témoignent d’un art sans compromission. » Ce style traversa tout le XXe siècle, devenant, à mesure que le temps passait, de plus en plus caricatural et folklorique. On peut en trouver des résurgences aujourd’hui encore du côté de la place du Tertre où, pour complaire aux touristes, des peintres se conforment au cliché du rapin montmartrois – feutre à large bord, casquette gavroche, barbe et cheveux longs, lavallière et cape. La panoplie est rarement complète : un élément suffit le plus souvent, que le peintre adopte et adapte et qui devient comme une seconde signature.

Nombreuses sont les figures de peintres qui, au XXe siècle, vont imposer leur singularité par leur apparence. Il ne s’agit plus, alors, de se fondre dans un groupe par la reprise de codes vestimentaires, mais de revendiquer sa différence – soit son génie – par un habit inédit et volontiers provocateur.

Modigliani porte, écrit André Salmon, « comme un habit royal son costume de velours » (L'Air de la Butte, mémoires, Arcadia) :


modigliani-def.jpg 

 

Picasso (1) et Braque s’accaparent le bleu de mécano. Salmon nous apprend que Braque accompagne le sien d’un « magnifique melon gris ou beige ».


picasso-ouvrier.jpgPicasso en costume d'ouvrier. Source : 100 ans de mode masculine, Eyrolles

 

Van Dongen se distingue en « chandail à manches longues en laine bleu marine, pantalon de grosse toile et pieds nus dans des sandales à lanière » (C. Lepape et T. Defert, Georges Lepape ou l'élégance illustrée, Hersher). Kisling fait sa mue vestimentaire, « léguant, dit Salmon, sa première garde-robe aux figurants de la vie de bohème pour épater Montparnasse avec une silhouette qui se peut dire de zingueur-plombier lapon ». Foujita est le plus extravagant de tous. Il débarque à Paris en 1913 en redingote et casque colonial. Jean Claude Bologne écrit à son sujet : « Son esprit de provocation lui dicte sans doute ses redingotes mauves ou ses cravates à larges motifs. (…) Il amuse la rive gauche familière de ces audaces, mais provoque de véritables émeutes dès qu’il se risque sur la rive droite. Les attroupements nécessitent parfois l’intervention de la police ! La Première Guerre mondiale ne met pas fin à son souci d’originalité : il taille lui-même ses costumes dans des rideaux ou des corsets, coud ses chemises et arbore des bijoux voyants ; la frange scrupuleusement à l’horizontale, le petit carré de moustache et les lunettes rondes qui le distingueront jusqu’à la fin de sa vie contrastent par la rigueur des formes avec l’exubérance de la tenue. »


foujita.jpg

 

En ces temps de foisonnement créateur, certains artistes vont plus loin et rêvent de révolutionner le vestiaire de l’homme : les Futuristes italiens théorisent sur le sujet. Le 20 mai 1914, Giacomo Balla publie le Manifeste futuriste de l’habillement masculin dans lequel il célèbre l’asymétrie, le confort, l’hygiène, les explosions chromatiques. Le vêtement doit s’adapter au monde moderne et urbain. Ernesto Michahelles – connu sous le pseudonyme palindromique de Thayaht – conçoit en 1919 sa célèbre Tuta, vêtement universel – pour ne pas dire totalitaire :


thayaht-copie-2.jpeg

 

Cette rationalisation délirante du vêtement a heureusement fait long feu.

Chez nous, Robert Delaunay et sa femme Sonia inventent le vêtement « simultané ». Apollinaire les appelle « les réformateurs du costume ». Là où souffle l’Esprit nouveau, l’auteur de « Zone » est présent. Ecoutons-le décrire quelques tenues de son ami Robert : « Voici un costume de M. Robert Delaunay : veston violet, gilet beige, pantalon nègre. En voici un autre : manteau rouge à col bleu, chaussettes jaunes et noires, pantalon noir, veston vert, gilet bleu de ciel, minuscule cravate rouge. »


robertdelaunay-gilet.jpg Robert Delaunay en gilet "simultané". Source : Des modes et des hommes.

 

Et quand Delaunay s’avise d’habiller cette « bergère » de Tour Eiffel – selon le mot d’Apollinaire -, c’est d’un habit d’Arlequin !


tour-eiffel-delaunay.jpg

 

Comparés aux peintres précédents, les Dada et surréalistes ont l’air bien sage; ces révolutionnaires sont mis comme de bons bourgeois :


juan-miro.jpgMiro

 

max-ernst.jpgMax Ernst

 

jean-arp-copie-1.jpgJean Arp


rene-magritte.jpgMagritte


Rares sont ceux qui dénotent ; Picabia, un peu :

 

francis_picabia-bicyclette.jpg

 

Tanguy davantage, coiffé comme le seront bien plus tard les punks :


Yves-tanguy.jpg

 

… et, beaucoup plus, l’excentrique Dali :


salvador-dali-moustache.jpg

 

Les fondateurs de l’abstraction ont une mise corsetée :

 

wassily-kandinsky.jpgKandinsky


piet-mondrian-hucleux.jpgMondrian par le peintre hyperréaliste Hucleux


kasimir-malevitch.jpgMalevitch

 

Mention spéciale à Georges Mathieu, représentant de l’abstraction lyrique, dont la figure haute en couleur fut le sujet d’un billet.


georges-mathieu-chemise.jpg" Figure haute en couleur", oui...

 

Chez les figuratifs, citons Balthus et Hockney. Un portrait du premier orne la couverture du livre de Farid Chenoune, Des modes et des hommes.


balthus-chenoune.jpg

 

A propos de Balthus, Philippe Noiret, qui l’a fréquenté, écrit dans ses mémoires : « Dès la première rencontre, j’ai été fasciné par cet homme qui me faisait l’effet d’un prince artiste, beau comme un dieu, élégant, mais d’une élégance tout à fait personnelle, hors des modes. » Cette rencontre eut lieu au début des années 50. Noiret reverra régulièrement Balthus plus tard : « Les vêtements qu’il portait n’avaient rien à voir avec les costumes de la plupart des gens. A Rossinière, en Suisse, où il avait un chalet, il revêtait volontiers un kimono, avec aux pieds des sabots scandinaves. Et par-dessus le kimono, il s’emmitouflait d’écharpes et de châles. Il enfilait aussi de gros pulls de chez Missoni, tricotés dans une laine magnifique, mélangée. Dans son allure, il avait quelque chose d’un saltimbanque. »


balthus-missoni-def.jpgBalthus en Missoni    

 

Avec ses grosses lunettes rondes et ses pulls multicolores, David Hockney a l’air d’un héritier lointain de Foujita :


david-hockney.jpg

 

Peu d’originalité chez les représentants principaux du pop’art :


Roy-Lichtenstein.jpgRoy Lichtenstein

 

robert-rauschenberg.jpgRobert Rauschenberg


jasper-johns.jpgJasper Johns

 

Andy Warhol fit de sa perruque argentée un élément distinctif, à la manière de Dali et ses moustaches pointues.


andy-warhol.jpg

 

L’apport de Warhol à l’histoire de la mode reste, à ma connaissance, limité. On le vit poser pour une publicité Gap. On sait, parce qu’il l’a écrit, qu’il se fournissait chez Mary’s à New York en caleçons classiques de Jockey et qu’il considérait les « Beatle boots » comme des œuvres d’art, l’expression n’ayant pas sous sa plume le même sens que sous la mienne…

Il aimait les pulls à col roulé. Une légende veut qu’il soit l’inventeur du look blazer-jean.

Les tenues de nos artistes contemporains ne sont guère emballantes. Même celles de Christo :


christo.jpgChristo et Jeanne-Claude

 

Soulages se fond dans ses toiles :

 

pierre-soulages.jpg

 

Buren ne porte pas de rayures :


daniel-buren.jpg

 

Jeff Koons ressemble à un homme d’affaires :

 

jeff-koons-copie-1.jpg

 

… et Damien Hirst… à pas grand-chose :


damien-hirst-ok.jpg

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1. Sa biographie vestimentaire mériterait d'être écrite, aussi riche que celle d'un Cocteau.

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Publié par Le Chouan - dans Personnalités
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FMR 14/05/2014 11:50

Quelques (auto)-portraits de peintres : http://imgur.com/a/qs6Kv
Anselm Feuerbach
Hendrik Andersen
George Washington Thomas Lambert (qui aime les robes de chambre, déjà ?)
Duncan Grant
Anton Räderscheidt
Karel Bruckmann
Karl Hutloff
Lucian Freud

Un peu plus ancien, Eugène Delacroix : http://imgur.com/a/QlYFM
le portait par Nadar et deux autres, plus inquiétants, par Riesener. Delacroix qui serait le fils de Talleyrand, auquel il ressemblait étrangement comme note René Huyghe « Notre peintre n'offre
guère de ressemblance dans les traits avec Charles Delacroix, non plus d'ailleurs qu'avec sa mère, tandis que son maintien distant, son port de tête fier et aristocratique, son "sourire bridé", sa
"pâleur d'une teinte jaunâtre", sont visage tout entier évoquent irrésistiblement l'illustre diplomate ; il suffit pour s'en convaincre, de rapprocher leurs portraits. »

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