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12 juin 2013 3 12 /06 /juin /2013 07:29

Il y a un an jour pour jour disparaissait Hector Bianciotti. En 1987, dans son ouvrage De l’élégance masculine, Tatiana Tolstoï fit un portrait de cet écrivain. Il y était désigné par son seul prénom, mais il était aisé de le reconnaître. J’ai vu quelquefois Hector Bianciotti à la télévision et je ne me souviens pas d’avoir été frappé par son élégance. Mais la vérité compte moins que la légende. L’essentiel, ce n’est pas qu’Hector Bianciotti ait été ou non élégant dans la vie réelle; c’est qu’il le soit dans le portrait de Tatiana Tolstoï.


hector-bianciotti-copie-1.jpg Hector Bianciotti en Académicien français

 

« Pauvre Hector ! Il ne connaîtra jamais le luxe, son luxe : se passer des autres. Car la propriété au sens classique, il ne la goûte pas. A la rigueur un Tintoret… oui, à la réflexion, s’il avait un Tintoret chez lui, fatalement, il pourrait rester couché devant. Pas dans n’importe quelle pose, vous pouvez lui faire confiance. Ce partisan de la simplicité a toujours préféré au naturel le culte de l’apparence. Question de dignité, surtout l’âge venant. Mais attention, à condition de ne rien laisser entrevoir des efforts que cela coûte. C’est que, pour lui, l’élégance se pratique comme un ascétisme.

On lui fait tout le temps des remarques sur ses vêtements, il ne comprend pas pourquoi. Il n’a pas de tailleur, il achète ses vêtements comme ci, comme ça. Aujourd’hui il porte une veste Saint Laurent (…). Eh bien, il l’a trouvée en soldes, une toute petite veste en coton bleu marine ; il s’est dit : Ca sert toujours. Ce matin, il a mis cette chemise à rayures et puis il a trouvé une cravate, juste comme ça, peut-être que ça ne va pas très bien ensemble, parfois c’est plus réussi… D’ailleurs, il a très peu de vêtements dans sa garde-robe, quatre complets seulement, quelques blazers, quelques tenues de sport ; et, pour les cravates, ça bouge, parfois il en porte qui ont dix, quinze ans, sinon, quand elles ne lui plaisent plus, il les jette… (…) Non, vraiment, qu’on fasse attention à sa tenue, il ne comprend pas du tout. Est-il besoin de préciser que cette sorte de perplexité s’accompagne généralement d’yeux grands ouverts, certaine tradition exigeant qu’ils soient bleus ? Bien qu’Argentin d’origine italienne, Hector a poussé la délicatesse jusqu’à naître blond aux yeux bleus. Quant à sa silhouette savamment entretenue, elle l’autorise à s’exclamer que, s’il fume, « c’est parce que j’ai faim ! », d’un air de désolation capable de réveiller un cœur de mère chez un douanier soviétique.

Et de repousser une mèche de cheveux avant de laisser tomber un bras sur le faîte du canapé dans lequel il disparaît à moitié, croisant négligemment les jambes, renversant la tête en arrière de temps à autres pour rire – posture à la fois distante et familière de qui se sait observé. ( …) Il aime la solitude, les excentriques, la gratuité, les chats. Il n’aime pas le sport, la pochette, la grossièreté, les chaussettes courtes.

(…) On peut se le figurer marchant dans sa tenue préférée, un costume croisé de couleur sombre – c’est une tenue impossible, il faut se tenir très droit sinon les revers se cassent -, glissant le long des arcades d’une villa palladienne. Toutefois cet amoureux des perspectives veille à ce que l’on n’oublie pas que ce tableau comporte un point de fuite : un morceau de pampa. Mais il ne le dira pas. Ce qu’il apprécie tant, chez les Anglais, c’est l’understatement : l’art d’exprimer moins que ce que l’on ressent. En ce sens, dit-il, il y a du dandysme en eux. » 

                                         Tatiana Tolstoï, De l'élégance masculine, L'Acropole, 1987

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Publié par Le Chouan - dans Personnalités
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commentaires

Le Chiffre 17/06/2013 20:22

"Il aime la solitude, les excentriques, la gratuité, les chats. Il n’aime pas le sport, la pochette, la grossièreté, les chaussettes courtes."
Hmmm... ça fait un peu M Le Magazine du Monde je trouve...

Xavier 15/06/2013 21:31

Votre conception de l'élégance donne assurément à vos textes une pertinence, une dimension philosophique certaine qui manque cruellement sur la majorité des autres sites. L'élégance ne doit être je
crois, qu'une manière d'exprimer une richesse intérieure et intellectuelle. Je garde toujours à l'esprit que l'élégance matérielle, même si noble et digne d'intérêt, restera malgré tout quelque peu
superficielle. Il me semble qu'être bien habillé, mais demeurer aussi ennuyé par sa tenue, relève d'une profonde sagesse. L'apparence sans profondeur, ne sera jamais qu'un ornement triste et
menteur.
Il est certain que nos civilisations sont aujourd'hui en déclin. L’eschatologie mais aussi les réflexions philosophiques sur le sort des sociétés et des hommes convergent d'ailleurs de manière
affolante. Il me semble alors que "l'élégance" de son âme est à privilégier.

Concernant Eric Rohmer, je me permets de le juger sur deux de ses films. La Collectionneuse que j'ai apprécié moyennement ainsi que Ma nuit chez Maud qui m'a déçu au plus haut point. Je ne
fournirai pas ici une critique détaillée et subjective de ce film, mais disons simplement que Pascal n'a pas été, je trouve, abordé avec passion. L'ingénieur joué par Trintignant, un catholique
bourgeois, n'est pas animé par un idéal de grandeur. Il dira d'ailleurs lui-même qu'il ne souhaite pas devenir un Saint. Il reste alors avachit lâchement dans le stade esthétique kiekegaardien.

Mon idéal restera pour moi le cinéma italien de l'âge d'or. Je chéris les films de Dino Risi et notamment "Il Sorpasso" dont je ne compte plus le nombre de visionnage. Mais aussi "I Soliti Ignoti"
de Monicelli, un chef-d’œuvre d'une intelligence et d'une rare drôlerie.

La citation de Proust est belle est juste. Pourvu qu'un grand nombre d'élégants s'en souviennent. Le philosophe Gracián disait aussi : "Il y a des gens qui n'ont que la façade. L'entrée sent le
palais, l'intérieur la cabane".

Pardonnez la longueur de ce commentaire et ses nombreuses digressions. Je réessayerai Rohmer, promis.

Le Chouan 17/06/2013 19:25



Quel réalisateur actuel donnerait à entendre, comme c'est le cas dans Ma nuit chez Maud, des dialogues sur Pascal ? Ce que je me rappelle le mieux, c'est les images de Clermont-Ferrand
la grise à travers les vitres de la voiture conduite par Jean-Louis Trintignant et c'est la dernière scène, à la plage, si simple et poétique. Je me souviens aussi de Marie-Christine Barrault -
son physique solaire de jeune fille catholique. Aujourd'hui, un tel physique lui fermerait à coup sûr toutes les portes des "castings" !



Xavier 14/06/2013 18:29

J'apprécie beaucoup le principe "d'élégante ascèse" qui fait écho à votre article sur Albert Cossery. De trop nombreux hommes se perdent selon moi dans cette quête sans limite de l'élégance
matérielle. Il peut y avoir je crois, un glissement pervers qui découle de ce genre de démarche. L'intérêt pour une élégance matérielle, lorsqu'elle devient abusive et prônée sans réserve, peut
très vite se rapprocher d'une mode quelconque. Une certaine "mode de l'élégance" vantée par une petite élite qui dissimule pour se justifier, l'acte d'achat d'un vulgaire consommateur sous le
vernis luisant de l'élégance.

Dans "La Collectionneuse" d'Eric Rohmer (un cinéaste que je n'apprécie pas particulièrement), un protagoniste rétorque très justement lors d'une discussion : "J'ai toujours regretté de n'être pas
riche. Mais si j'étais riche, ce que vous appelez mon dandysme serait de la facilité. Ça manquerait totalement d'héroïsme. Or je ne conçois pas un dandy sans héroïsme."

Lorsqu'une élégance vestimentaire limitée vient à s'ajuster à l'allure d'un corps et à la beauté d'un esprit, on commence peut-être à toucher au véritable dandysme.

Le Chouan 14/06/2013 20:41



Je vous rejoins.


Vous connaissez ma conception de l’élégance et vous savez que la part matérielle y joue un rôle minime.


Vous citez une réplique d’un film de Rohmer. Contrairement à vous, j’apprécie ce cinéaste aux films très « littéraires » ; « Le Genou de Claire » est même l’un
de mes films préférés.


Comme en écho à cette citation, je vous propose ces phrases de Proust : « Si Albertine possède beaucoup moins de vêtements que la duchesse, elle les comprend, elle les apprécie et
les aime bien davantage. La pauvreté, plus généreuse que l’opulence, donne aux femmes bien élevées bien plus que la toilette qu’elles ne peuvent pas acheter, le désir de cette toilette, et qui en
est la connaissance véritable, détaillée, approfondie. »



amator 13/06/2013 15:48

merci de faire remonter à la mémoire ce joli texte ...un an déjà que Hector Bianccioti est entré dans son éternité.

Dans son hommage, le secrétaire perpétuel de l'Académie, madame H. Carrère d'Encausse concluait :
"La mort a répondu aux questions que se posait Hector Bianciotti. Elle lui a aussi rendu la paix et elle nous le rend tel que nous l’avons connu, si beau et élégant, dans la plénitude de son
intelligence, de son bonheur de vivre avec les mots, dans la « maison des mots », dans son ardeur académique et son sens de l’amitié. C’est cet Hector Bianciotti dont nous allons garder l’image.
C’est aussi cette image que la mémoire académique conservera de lui à jamais."

G. 12/06/2013 18:03

Tatiana Tolstoi écrit sur l'élégance de la même manière que les magazines pour fashionistas parlent de mode ; dans un style surchargé de mots à l'emploi inapproprié et dont la sonorité ne suffit à
masquer la vacuité du propos. Tout au plus réussit-elle à me rendre antipathique ce Monsieur Hector. Il n'est pas donné à tout le monde de rédiger sur l'élégance comme sait le faire le Chouan.

J'ajoute au demeurant que nonobstant l"application avec laquelle elle s'efforce de donner à son style une tournure élégante, Mme Tolstoi ne se gêne pas pour recourir à des poncifs pesants ; la peau
claire de son sujet sud-américain semblant l'étonner. Peut-être faudrait-il lui apprendre que la bourgeoisie sud-américaine traditionnelle se distingue par la clarté de sa couleur de peau,
particulièrement en Argentine et en Uruguay, pays les moins "indiens" du continent. Au surplus faudrait-il également l'informer que les Italiens ne sont pas tous des "terroni" et qu'il est même
fréquent de trouver des blonds aux yeux bleus en Sicile, l'ile ayant été conquise par les Vikings il y a plusieurs siècles.

Veuillez m'excuser pour la longueur de ce commentaire, mais j'ai pensé que cette citation d'un ouvrage de Mme Tolstoi jurait trop avec la ligne directrice et stylistique de ce blog.

Bonne journée à vous le Chouan.

Le Chouan 12/06/2013 19:03



C’est vrai, il y a beaucoup d’afféterie dans ce portrait. De clichés aussi. Et un abus des « ça » : Marguerite Duras a fait beaucoup de mal ! 



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