Mardi 5 mars 2013 2 05 /03 /Mars /2013 06:57

paul-morand-c-copie-1.jpgPaul Morand

 

Paul Morand rencontra Chanel en 1921, avant qu’elle ne connaisse la célébrité. Avant qu’elle ne devienne autoritaire, violente, agressivement tyrannique. Ces épithètes ne sont pas de moi, mais de Morand lui-même, que l’amitié n’aveuglait pas. Le romancier reconnut en elle un personnage et il arriva que ce personnage lui dicte un livre.

Hiver 1946. Morand et Chanel se retrouvent à Saint-Moritz dans un hôtel. Des soirées durant, Chanel se raconte à l'écrivain et celui-ci, de retour dans sa chambre, prend des notes que, bientôt, il oubliera et qu’un hasard lui fera  redécouvrir beaucoup plus tard. Ces notes donneront naissance en 1976 à ce livre : L’Allure de Chanel (1).

Dans L’Allure de Chanel, l’auteur s’efface complètement devant son personnage ; Chanel y parle à la première personne et aborde de multiples sujets : la solitude, son enfance, ses débuts de couturière, son travail, etc. Elle a l’art de la formule et se hisse quelquefois à la hauteur d’un moraliste. Morand parle dans sa préface de « ses aphorismes tombés d’un cœur de silex, débité par le torrent d’une bouche d’Euménide. » Il jure que rien n’est de lui.  Mais rien ne nous oblige à le croire. Pour ma part, je prends plutôt ce serment comme un pieux mensonge – une délicate et incomparable preuve d’amitié : en écrivant L’Allure de Chanel, Morand fait don à son amie, pour lui rendre hommage, de ce qu’il a de plus précieux : son talent d’écriture (1).

Morceaux choisis.

 

chanel-def.jpgPar Georges Hoyningen-Huene, en 1935

 

La tenue esthétique n’est jamais que la traduction extérieure d’une honnêteté morale, d’une authenticité des sentiments.

Il faut se méfier de l’originalité : en couture, on tombe aussitôt dans le déguisement et en décoration, on verse dans le décor.

L’extravagance tue la personnalité. Tous les superlatifs rabaissent.

Si j’avais des filles, je leur donnerais, pour toute instruction, des romans. On y trouve écrites les grandes lois non écrites qui régissent l’homme.

Rien ne repose comme de travailler, et rien n’épuise plus que l’oisiveté.

Un homme s’améliore généralement en vieillissant, alors que sa compagne se détériore. La figure d’un homme mûre est plus belle que celle d’un adolescent. L’âge, c’est le charme d’Adam et la tragédie d’Eve.

Ce qui perd les femmes, c’est d’avoir appris ; ce qui perd les plus jolies, c’est d’avoir appris, non seulement qu’elles le sont, mais d’avoir appris à l’être.

La tenue morale, l’art d’une présence charmante, le goût, l’intuition, le sens interne des êtres de la vie, rien de tout cela ne s’apprend : nous sommes, tout jeunes, entièrement constitués ; l’éducation n’y change rien.

Un intérieur, c’est la projection naturelle d’une âme et Balzac a eu raison d’y attacher autant d’importance qu’à l’habit.

Je ne suis jamais contente de moi ; pourquoi le serais-je d’autrui ? (…) Et puis j’ai beaucoup de pudeur. Je crois que la pudeur est la plus jolie vertu de la France. Le manque de pudeur me gâte les gens ; je veux leur en rendre. Quand, devant moi, on manque de pudeur, c’est comme si on m’ouvrait mon sac, de force, pour le cambrioler.

Les femmes ne s’habillent pas pour plaire aux hommes, mais pour plaire aux pédérastes, et pour étonner les autres femmes, parce qu’elles aiment ce qui est outré.

La couture est une technique, un métier, un commerce. Qu’il arrive qu’elle sache l’art, ce qui est déjà beaucoup, qu’elle émeuve les artistes, qu’elle monte dans leur voiture, en route pour la gloire, qu’un bavolet à rubans s’immortalise dans un dessin d’Ingres, ou un bibi dans un Renoir, tant mieux, mais c’est un hasard ; c’est comme si une libellule avait pris les Nymphéas de Monet pour une vraie barque et s’était posée dessus. Qu’une toilette cherche à s’égaler à un beau corps de statue ou à souligner une héroïne sublime, c’est parfait, mais cela ne justifie pas le couturier à penser, à se dire, à s’habiller, à poser à l’artiste… en attendant d’échouer en artiste.

C’est parce qu’il est une chose maudite que l’argent doit être gaspillé.

La richesse n’est pas l’accumulation ; c’est tout le contraire : elle sert à nous libérer ; c’est ce « j’ai tout eu et ce tout n’est rien » de l’empereur philosophe. De même que la vraie culture consiste à flanquer par-dessus bord un certain nombre de choses ; de même que dans la mode, on commence généralement par la chose trop belle, pour arriver au simple.

On peut être élégant sans argent.

La mode est un don que la couturière fait à l’époque.

Presque tous nos malheurs sentimentaux, sociaux, moraux, viennent de ce que nous ne savons renoncer à rien.

Rien ne ressemble à un bijou faux comme un très beau bijou. Pourquoi m’hypnotiser sur la belle pierre ? Autant porter un chèque autour du cou.

Pas plus que l’étoffe chère et tissée de matières précieuses, le bijou riche n’enrichit la femme qui le porte ; si celle-ci est pauvre d’aspect, elle le restera.

Les femmes veulent voter, fumer, se servir d’armes qu’elles ne connaissent pas ; elles conduisent des camions ; si encore elles allaient au fossé ! Mais non, elles les conduisent très bien, c’est là la vraie catastrophe.

Les femmes cachent leurs défauts au lieu de les tenir pour un charme de plus. Il faut savoir jouer, ruser avec ses défauts, si on sait bien s’en servir, on obtient tout. Il faut cacher ses vertus si on en a, mais qu’on sache qu’elles sont là.

Les femmes sont frivoles, alors que je suis légère, mais frivole jamais.

Il y a plus de gens qui vivent du gaspillage des femmes que de gens qui en meurent.

Si j’avais été intelligente (et à plus forte raison intellectuelle) j’étais perdue ; mon incompréhension, mon désir de ne pas écouter, mes œillères, mon entêtement, ont été les vraies causes de mon succès.

Une robe n’est ni une tragédie, ni un tableau ; c’est une charmante et éphémère création, non pas une œuvre d’art éternelle.

Il y a une élégance Chanel, il y a une élégance 1925 ou 1946, mais il n’y a pas de mode nationale. La mode a un sens dans le temps, aucun dans l’espace.

La mode n’est pas un art, c’est un métier. Que l’art se serve de la mode, c’est assez pour la gloire de la mode.

Il vaut mieux suivre la mode, même si elle est laide. S’en éloigner, c’est devenir aussitôt un personnage comique, ce qui est terrifiant. Personne n’est assez fort pour être plus fort que la mode.

Une fois découverte, une invention est faite pour être perdue dans l’anonyme. Je ne saurais exploiter toutes mes idées et ce m’est une grande joie que de les trouver réalisées par autrui, parfois plus heureusement que par moi-même. Et c’est pourquoi je me suis toujours séparée de mes confrères, pendant des années, sur ce qui pour eux est un grand drame, et ce qui pour moi n’existe pas : la copie.

Plus la mode est éphémère et plus elle est parfaite. On ne saurait protéger ce qui est déjà mort.

Si ces couturiers sont les artistes qu’ils prétendent être, ils sauront qu’il n’y a pas de brevets en art, qu’Eschyle n’a pas pris de copyright et que le Shah de Perse n’a pas poursuivi Montesquieu en contrefaçon.

A la page d’un plagiat, il y a admiration et amour.

Si je construisais des avions, je commencerais par en faire un trop beau. On peut toujours supprimer ensuite. En partant de ce qui est beau, on peut ensuite descendre au simple, au pratique, au bon marché ; d’une robe admirablement faite, arriver à la confection ; mais le contraire n’est pas vrai. Voilà pourquoi, en descendant dans la rue, la mode meurt de sa mort naturelle.

Il peut y avoir des révolutions dans la politique, qui est une chose pauvre (…) et qui n’a pour se mouvoir qu’un hémicycle, une droite et une gauche ; mais il ne peut y avoir de révolution dans la couture, qui est une chose riche, nuancée et profonde, comme les mœurs dont elle est l’expression.

L’homme est né fonctionnaire, on ne peut le changer. Il codifie tout ; il endigue tous les fleuves et les religions finissent dans des cartons verts.

Les gens du métier ne sont pas faits pour penser à l’excentricité, mais bien au contraire, pour remédier à ce qu’elle peut avoir d’exagéré. J’aime mieux le trop comme-il-faut. Il faut cultiver les moyennes ; une femme trop belle fait de la peine aux autres et une trop laide attriste le sexe fort.

Pourquoi vouloir toujours, au lieu de plaire, étonner ?

Pour être mal élevé de façon élégante, il faut d’abord avoir été bien élevé.

Le plus beau don que Dieu m’ait fait, c’est de me permettre de ne pas aimer qui ne m’aime pas.

Je n’ai jamais tiré sur moi de chèque sans provision.

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1. Sur la genèse de L'Allure de Chanel, on peut se reporter au tome 2 du Journal inutile de Paul Morand, année 1976, 12-13-14 octobre;11-30 novembre; 6 décembre.  

Par Le Chouan - Publié dans : Personnalités
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