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4 février 2013 1 04 /02 /février /2013 06:48

L’antienne est connue : l’élégance résiderait dans l’invisibilité. Brummell la chanta le premier : « Pour être bien mis, il ne faut pas être remarqué. » La voie ouverte - et par quel pionnier ! -, nombreux furent ceux qui s’y engouffrèrent. Baudelaire : « La perfection de la toilette consiste (…) dans la simplicité absolue, qui est (…) la meilleure manière de se distinguer. » Eugène Chapus, dans le Manuel de l’homme et de la femme comme il faut (1861), cite un élégant célèbre qui expliquait à des fashionables : « Vous serez élégants, messieurs, lorsque, dans les rues, vous passerez sans être remarqués. »

Ce grand commandement (l’invisibilité, donc ; Barbey dira : « être irremarquable ») fut gravé à jamais sur la table des lois de l’Elégance - puisque soufflé par son Dieu lui-même, Beau Brummell.

 

brummell.gifBrummell

 

Grand commandement … et beau cliché. La supercherie se pare ici des habits - voyants - de l’hyperbole et du paradoxe : que l’élégance se réduise à rien,  c’en est trop ; que l’invisibilité soit la meilleure manière de se faire remarquer, mais c’est faux ! Pourquoi multiplierait-on les efforts pour aboutir au même résultat que Monsieur Tout-le-monde ? Brummell lui-même aurait-il sacrifié quotidiennement à la cérémonie épuisante du nouage de cravate s’il n’avait su que la perfection laborieusement atteinte allait signer sa distinction ? Un visiteur s’étonna de le retrouver, un matin, au milieu d’une marée de bandes de mousseline ; « Ce sont nos échecs »,  aurait-il dit en se tournant vers son valet.

Attirer l’attention du tout venant n’entre certes pas dans les intentions de l’homme élégant : il laisse cela aux victimes du look et de la mode. Admettons tout de même que l’audace peut avoir son charme : pour avoir été tapageuse, l’élégance de certains dandys n’en fut pas moins réelle. Il est dans la nature du dandy d’être rebelle. Tous n’ont pas souscrit au jansénisme de Brummell. Qu’on se souvienne, par exemple, des limousines de roulier normand doublées de soie noire de Barbey (qui, à l’instar de son ennemi Rousseau, ne faisait pas ce qu’il disait !) ou des gilets violets de Wilde. Mais attention : de telles audaces étaient le fait d’esprits supérieurs.


barbey-d-aurevilly.jpgBarbey d'Aurevilly

 

Faites glisser le paradoxe et l’hyperbole, et la vérité vous apparaîtra toute nue : l’homme élégant est en quête de visibilité, mais il a choisi son public, composé d’initiés. Il faut en être un pour apprécier le roulant d’un revers dont la pointe pose délicatement sur l’étoffe, l’irrégularité parfaite d’une boutonnière milanaise, le positionnement idéal du bouton principal d’une veste… La complicité demeure tacite : entre gens élégants, on applique les us.

A la question : « Pour qui vous habillez-vous ? », Bruce Boyer a un jour répondu : «  Je m’habille pour impressionner les quelques hommes qui savent reconnaître un revers bien coupé. » (Source, The Sartorialist). Cette réponse me plaît. Elle est mieux que sincère. Elle est vraie.  

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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commentaires

Un conservateur éclairé 04/02/2013

Merci, cher Chouan, de nous proposer une réflexion sur les mots du «Beau » Brummel , nous permettant pendant un instant de fermer nos portes aux « sujets de sociétés » consternants qui nous
entourent (allant du mariage pour tous aux débats sur la fiscalité).
La question que nous nous posons est dons la suivante : la règle d’or de Brummel est-elle toujours applicable ? Comme vous le savez, je place très haut le sens de l’Histoire, c'est-à-dire la
compréhension des faits du passé en les inscrivant dans l’esprit du temps qui les engendra. Or, la maxime citée de Brummel nous reporte à une époque où l’élégance (ou ce que la plupart considérait
comme étant telle) était assez outrancière et voyante. Premières années du XIXème siècle : Incroyables, Merveilleuses et autres Lions et gandins explosent dans une fantasmagorie de formes et
couleurs. Si en France le Consulat et l’Empire vont bientôt inonder les salons parisiens de dames dévêtues à la romaine et de sphinx incrustés dans les guéridons, l’Angleterre de la Régence connait
justement le goût débridé du Régent, futur George IV, resté dans toute les mémoires par sa passion du luxe un peu ostentatoire qui le conduira à faire bâtir un palais en style oriental à Brigthon
(http://fr.wikipedia.org/wiki/Brighton_Pavilion). Dans une telle société théâtralisée, quelle justesse dans l’aspiration de Brummel de passer inaperçu au milieu d’une telle douteuse féerie.
Aujourd’hui, si nous appliquons les préceptes du bon gout et de la discrétion, nous voici visibles er remarqués à l’instant même de notre apparition. Dans le sombre monde des costume noir - cravate
noir – derby en plastique noir en semaine et du jeans – basket en week end, toute tenue vestimentaire traditionnelle (et je ne parle que de flanelle et de tweed) est visible comme un coquelicot au
milieu d’un champ de blé. Nous ne pouvons donc plus suivre la règle du Beau ! Et pour répondre à la question « pour qui vous vous habillez ? », ma réponse est une et une seule : pour moi-même !
Amitiés élégantes.

Muskar 06/02/2013

Je comprends cette "irremarquabilité" comme une élégance d'une parfaite harmonie, sans rien en particulier qui attire l'oeil, et ou l'ensemble se révèle avec naturel et dicrétion.
Le diable est dans les détails, et la diablerie suprême est de n'en montrer aucun.
Bruce Boyer me semble effectivement un bon exemple de cette élégance.

Z 07/02/2013

Presque partout dans le monde, de nos jours, porter le costume européen traditionnel vous rend immédiatement "visible", là où vous eussiez été invisible à l'époque de Barbey. C'est vrai. Je pense
pourtant que cela dépend de votre "style de vie", pour employer une expression galvaudée. Il est certain qu'une position subalterne dans l'administration française ou un poste de gratte-papier dans
une "boîte du tertiaire", couplés à une hypothétique passion pour les petits bistrots ou les concerts de rock, s'accommoderont mal de l'élégance smaltesque, caracenique ou cifonelleuse. Mais alors,
n'est-ce pas s'habiller au-dessus de ses moyens ? Un gros banquier du Triangle d'Or, un avocat renommé, le chef de cabinet de M. le ministre devront-ils, eux aussi, affronter force regards lourds
de sens en allant travailler ? En sortant du bureau, s'ils vont à l'opéra ou chez Laurent (le restaurant), seront-ils "hors contexte" dans leur beau costume à milanaise ? J'en doute. Ils seront
même... invisibles. A moins, bien sûr, de céder au mauvais ton d'une mode italianisante et criarde, qui fera froncer plus d'un sourcil dans notre bonne bourgeoisie. C'est alors que les préceptes de
Brummell prennent, plus que jamais, leur sens.

Un conservateur éclairé 08/02/2013

Je tiens à rassurer ce cher « Z » quant à mon statut et mes fréquentations. Ni grand patron ni gratte papier (beau slogan, par ailleurs), mais simplement personne qui pense et s’habille avec sa
propre tête ; ne fréquentant nullement bistrots du coin ou concerts de rock Or, même aux échelons intermédiaires du tertiaire, la triste uniformisation règne absolue. Ce n’est pas une question de
rang social ou de revenu, mais de culture. La culture du patrimoine, héritée des parents, grands-parents, arrière-grands-parents forge une personnalité et lui permet de bénéficier de critères de
choix et de comportements éthiques et esthétiques. Si, en revanche, on ignore tout ça, voilà qu’on prend pour bon ce que tout le monde porte ou pense. « Z » nous cite des personnages comme « le
banquier du Triangle d’Or », « le grand avocat », « le chef de cabinet », en citant leurs lieux de retrouvaille. Or, dans combien de conseil d’administration, de ministères et autres endroits
peuplés par l’ « élite » de la nation, règne la pensée unique, sous toute ses déclinaisons ! Nous nous concentrons sur le vêtement, argument supposé argument frivole (ah, sottise !) : notre ami le
Chouan a consacré plusieurs bons articles sur le désolant aspect de nos hommes politiques actuels (tous pour la plupart issus de l’ENA ou avocats, donc en bonne position pour incarner les
personnages chers à « Z »), en nous montrant leurs habits consternants. Au printemps, la photo de famille du nouveau gouvernement présentait sa petite galerie des horreurs, avec, primus inter
pares, Laurent Fabius avec son pantalon en accordéon sur les chevilles… J’avoue avoir peut être exagéré sur la « remarquabilité », nécessaire toutefois dans le contexte de mon commentaire au
percept de Brummel. Reposons donc le problème : le constat quotidien de l’aplatissement des esprits, en tout domaine, rend les esprits indépendants singuliers. Bonheur lorsqu’ils se rencontrent au
hasard d’une conversation.
Amitiés élégantes

philippe booch 10/02/2013

La réflexion de Bruce Boyer est sincère, un cri du coeur même. Elle dénote aussi de la vanité de la démarche de l'élégant élitiste : n'être pas compris par par la plèbe et les béotiens, n'être jugé
que par ses seuls pairs.
Vanité, dans toutes les acceptions du terme.

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