Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 octobre 2012 1 15 /10 /octobre /2012 06:45

 

le-monde-mode.jpg

 

Si j’en juge à partir du récent « Supplément mode du Monde » (28/09/12), la mode masculine est en passe de devenir hermétique à quiconque ignore les arcanes du langage de l’explication littéraire. Il n’y est question, à longueur de colonnes, que de « vocabulaire et grammaire de la mode », de « discours », de « lexique », de « contresens », de « dialecte », de « distanciation », de « polysémie », de « sous-entendus », de « sous-texte », de « premier degré », de « registre de langue »

De journalistes aussi savants, au moins serait-on en droit d’attendre un usage parfait de la langue. Certaines phrases sèment le doute – au point qu’on se demande si le service de relecture du Monde est aussi exigeant avec les articles sur la mode qu’avec ceux qui traitent de sujets plus sérieux. Par exemple : « Au regard de la vague néoclassique qui donne de sages apparences à la mode masculine de l’hiver, les accessoires viennent assouplir les codes d’une garde-robe sous contrôle. » Ou encore : « Ce retour aux fondamentaux de la garde-robe masculine fait avant tout figure de bonne nouvelle. »…

Voilà pour la forme. Qu’en est-il du fond ? J’y ai appris qu’un modèle d’homme serait né – l’Homo estheticus. Emilie Constant, directrice du cabinet de conseil Tendancesociale.com, explique : « Aujourd’hui il existe des masculinités plurielles, cette identité prend l’apparence d’un " grouillement vital " : le schéma archaïque a fusionné avec une nouvelle énergie. Dans un mélange de genres, d’époques, de styles, on assiste à la naissance de l’Homo estheticus, qui succède à l’Homo oeconomicus. »

Peut-on être plus clair ?

L’Homo estheticus raffole, nous dit Le Monde, d’une figure de style que, volontairement, je n’ai pas encore citée : l’ « ironie ». Mais, ce faisant, ne se contente-t-il pas de reprendre à son compte la figure centrale de la langue de bois du bobo ? Encore un peu, et cet Homo estheticus me fera perdre mon latin… Une chose en tout cas est certaine, c’est que l’ironie de l’un n’est pas plus méchante que celle de l’autre ; ce n’est pas elle qui, telle celle d’un Voltaire, fera trembler la société sur ses bases. Prenez cet exemple, extrait de l’article : « Un adolescent rebelle en cravate ( …) s’approprie l’un des codes vestimentaires des hommes de pouvoir pour se moquer d’eux, pour les provoquer, le sous-texte est le suivant : " Moi aussi, je peux me mettre cet objet autour du cou et je me moque de la position sociale, voire morale. " »

Avec des Ado estheticus rebelles de cet acabit, les patrons du Cac 40 peuvent dormir sur leurs deux oreilles…

Une caractéristique essentielle de l’Homo estheticus serait sa virtuosité à « réinterpréter les classiques », à « s’inventer un nouveau vestiaire »  (il lui serait venu à l’idée d’en inventer un ancien, sûr que c’eût été autrement inédit !) C’est, je cite encore Le Monde, « un être complexe, raffiné et stylistiquement éduqué. »

L’Homo estheticus existe peut-être mais je ne l’ai pas rencontré. Dans la rue, je ne vois que des hommes en baskets, et pas en souliers ; en tee-shirt, et pas en chemise ; en blouson, et pas en manteau.

Mais j’habite la province…

Un jour prochain, je débarquerai à Paris. J’arpenterai les rues une lampe torche dans une main et, dans l’autre, mon « Supplément Mode du Monde ». A ceux qui me demanderont ce que je fais ainsi, je répondrai, tel un nouveau Diogène :

- Je cherche un Homo estheticus !

Partager cet article

Repost 0
Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
commenter cet article

commentaires

Z 16/10/2012 08:17

N'oubliez pas que la moquerie peut faire plus mal que les coups. Jules César, guerrier pourtant viril, était mortifié par les plaisanteries populaires sur sa calvitie ; d'où la couronne de laurier,
car César était aussi un dandy.
Cela dit, la prétendue ironie de ces adolescents (que personne n'a jamais vu de surcroît) ne porte pas bien loin, moyennant quoi nous avons tout loisir de se moquer des moqueurs eux-mêmes.

Olrik 15/10/2012 20:57

Comment dire ? Je n'aurais pas dit mieux !
Bravo pour vos articles et votre analyse.

Julien Scavini 15/10/2012 13:08

C'est sûr qu'on est loin de la fraction armée rouge dans de tels articles, le cac 40 peut continuer tranquille, les rebelles sont au biberon :)

Olivier 15/10/2012 09:04

"faitS miens" !

Olivier 15/10/2012 08:52

D'accord, la forme laisse à désirer. Mais quant au fond, l'ironie en tant que forme d'expression privilégiée par l'"homo estheticus", voilà une idée qui ne me semble pas dépourvue de sens. Une idée
que le ton de votre billet, cher Chouan, vient d'ailleurs appuyer, n'est-ce pas ?

Ironie ?... Encore fautdrait-il s'entendre sur ce mot. Ironie n'est pas humour. Elle suppose, à mon avis, une distanciation, certes, mais pas seulement une distanciation entre soi et autrui, entre
soi et le monde, mais aussi (voire surtout) entre soi et soi. J'ai souvent constaté que la culture francophone privilégie davantage le sarcasme, cet héritage de la dialectique médiévale, de la
"disputatio" envisagée comme une véritable machine de guerre capable d'asseoir les prétentions politico-religieuses de l'Eglise.

En comparaison, les anglo-saxons sont plus enclins à se moquer d'eux-mêmes. "Ridicule", ce film de Patrice Leconte basé sur l'excellent scénario de Rémi Waterhouse, montre bien cette différence
fondamentale qui distingue le "bel esprit" à la française (très offensif) de l'humour britannique (dont le ressort est le sens de l'absurde et la distanciation entre soi et soi).
Se moquer de soi-même, n'est-ce pas l'une des expressions les plus raffinées de l'élégance ?

J'ai toujours aimé ces mots de Benard de Clairvaux, docteur de l'Eglise et dialecticien par excellence (justement !), et que j'ai fait miens : "Spernere mundum,spernere neminem, spernere se
ipsum,spernere se sperni." "Se moquer du monde, ne se moquer de personne, se moquer de soi-même, se moquer du fait qu'on se moque (ou qu'on est moqué.)"

Amitiés,
Olivier

Le Chouan 16/10/2012 16:46



Entre le "bel esprit" à la française et l'"humour britannique", je sais où va votre préférence.


L'ironie, cent fois oui. C'est s'habiller avec ironie qui me laisse songeur. Je ne suis pas loin de voir dans cette contorsion post-moderne encore un coup du démon de la perversité !


Moi, quand je m'habille, c'est toujours au premier degré. Mais je suis un être primaire. Cela dit sans ironie. Bien sûr.


Amitiés.



Présentation

  • : Le chouan des villes
  • : L'élégance au masculin : réflexion(s) - conseils - partis pris.
  • Contact

Recherche

Me contacter

lechouandesvilles{at}gmail.com

Liens Amis

Catégories