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8 juillet 2010 4 08 /07 /juillet /2010 07:34

Voilà une décennie que le bobo domine la scène urbaine. Il tient son appellation d’un oxymoron – entendez, rapprochement de deux mots dont les sens sont opposés : bourgeois et bohème. Appellation ambiguë, donc, et, par là, parfaitement adaptée à son sujet.

Bohème, le bobo ? Voire… Sa vie, en tout cas, n’a rien à voir avec celle de l’artiste maudit du XIX° siècle, familier de la bohème… c’est-à-dire de la misère. Du mot, le bobo retiendrait plutôt ses connotations artistiques, qui flattent d'ailleurs ses activités et ses prétentions.

Son monde, c’est celui de la culture. « Vaste monde ! » aurait dit le fabuliste. Monde sans frontières – monde moderne. Plusieurs professions lui semblent dues ; lui préfèrera parler d’une extension de ses champs d’intervention : il est chanteur et comédien, designer et plasticien, architecte et sculpteur… Comme Socrate, il n’est d’aucune Athènes  mais « du monde ». Le métissage est un de ses concepts favoris, qui donne des couleurs à ses aspirations, à ses inspirations.

Les miroirs médiatiques le reflètent à l’infini. Ses créations s’y montrent aux yeux du bon peuple, éberlué devant tant d’audace et d’intelligence.

L’intelligence ! Elle est de son côté. Cela ne se discute pas. De l’autre côté, il y a les beaufs. Frontière infranchissable, qu’il ne s’agirait pas - celle-là – de chercher à abolir. Son catéchisme sans Dieu déroule un chapelet de certitudes : haine du racisme, éloge des plaisirs convulsifs, mépris de l’ordre, goût pour la transgression. S’il croyait encore aux sortilèges de la rime, il ferait volontiers s’embrasser « progresser » et « provoquer ». Il ne juge pas du tout le moi haïssable – et encore moins le sien, dont il sait qu’il n’aurait pas assez de mille vies pour épuiser les richesses. Il se croit unique.  Ne voit-il pas les clones -  les clones tristes - qui l’entourent ?


stephane-guillon.jpgStéphane Guillon

 

romain-duris-ok.jpgRomain Duris


Qu’un téméraire ose prétendre devant lui que, peut-être, ses certitudes le rendent parfois un peu intolérant, le châtiment ne se fait pas attendre : le téméraire est illico qualifié de « réactionnaire  » ou de   «fasciste » - et on n'en parle plus... Comment le bobo pourrait-il être intolérant puisque l’intolérance est étrangère à ses principes ? Il dit, croyant citer Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire. » Mais il pense avec Saint-Just : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté. » Cette douce schizophrénie ne l’empêche pas de dormir sur ses deux oreilles.

Sa culture puise aux sources – un peu troubles (forcément) – des sciences humaines et de la psychanalyse. Son langage s’en ressent. Ses phrases sont ponctuées de « ça », d’ « espèce de », de « sorte de »… chargés d’égarer les simplistes qui en sont encore à croire que ce qui se conçoit bien s’énonce clairement.

De la bohème, il affiche la couleur : le noir. Son imaginaire en a accaparé la richesse symbolique : noir, couleur du mystère, de la souffrance, de la profondeur, du deuil – de l’anarchie. Il éprouve au plus haut degré le sentiment du tragique de l’existence. Les horreurs du XX° siècle sont passées par là. Il se demande si, décemment, on peut s’habiller de couleurs après Auschwitz. C’est un homme précaire. « La garde-robe bobo, dit Farid Chenoune, accompagne des visages mal rasés, un peu fatigués, des coiffures hirsutes comme si l’on avait été tiré du lit par une sirène d’alarme. C’est la mode d’un état d’alerte, à la veille d’une catastrophe. »


vincent-delerm.jpgVincent Delerm, une coiffure... catastrophique.

 

Catastrophe sociale : les injustices aiguisent la conscience politique du bobo. Il a beau avoir le cœur bien accroché (à gauche), il supporte mal les attaques antidroits-de-l’hommistes du libéralisme triomphant. Toute agression contre ses idéaux humanistes le voit sur le pied de guerre. Il lutte. Il pétitionne, il manifeste. Il bat le pavé plus souvent qu’à son tour, de la Bastille à République, le poing levé, son Libé menaçant de tomber de sa poche.

Catastrophe environnementale : il pense avec Al Gore (et, accessoirement, avec Evelyne Dhéliat) que la planète court à sa perte à la vitesse d’un sprinteur anabolisé. Il n’est pas loin de voir dans le réchauffement climatique le signe avant-coureur du feu de l’Apocalypse. Il résiste : il consomme bio et fait du vélo.  Il se bat pour les éoliennes … et contre pas mal de moulins à vent.

Dans son constat de l’instabilité des choses, le bobo rejoint l’homme baroque. Mais les conclusions esthétiques de l’un et de l’autre sont diamétralement opposées : l’art baroque exaltait l’ostentatoire, la démesure, la profusion ; le bobo, lui, se réfugie dans le maigre, le minimaliste, le décharné. Esthétique concentrationnaire ou post-atomique. L'homme baroque appartenait au monde ancien – un monde qui pouvait encore s’offrir le luxe de croire en la beauté.

Alors, bourgeois, le bobo ? Vous voulez le faire rire ? De toute façon, vous n’y arriverez pas. Il ignore le rire franc, rabelaisien, qui déploie la gorge et brise le cristal. Parfois, dans certaines circonstances qui ne sont comiques que pour lui, il vous déclenche un rire hénaurme, aussi improbable que la rencontre fortuite d’Arielle Dombasle et de Carla Bruni au rayon « produits frais » du Leclerc de Saint-Jean-de-Monts. Il n’est pas avare, en revanche, de ses sourires dont il adapte l’ironie à son interlocuteur. Des sourires qui semblent dire : « Admirez mon intelligence ! »


julien-dore-def.jpgJulien Doré

 

Frederic-beigbeder_.jpgFrédéric Beigbeder

 

edouard-baer-bobo.jpgEdouard Baer

 

Son maître mot : le « décalage ». Son humour, son look, son mode de vie… tout se doit d’être décalé. On saisit mieux, alors, la passion aveugle qu’il voue à l’art contemporain : cet art est fait pour lui – et, d’ailleurs, c’est souvent lui qui le fait. L’art contemporain ne peut être autre chose que drôle, puissant, profond, puisque les beaufs le jugent sinistre, débile et insignifiant. Le bobo pousse le principe du décalage à son comble lorsqu’il décrète subversif et révolutionnaire un art officiel, profitant d’aides publiques et objet de spéculations de la part de multimilliardaires.

Apparemment, le bobo n’a rien, en effet, d’un bourgeois. Il ne correspond pas au cliché du bourgeois traditionnel dont il ne partage ni le mode de vie ni la grille de pensée. Mais les apparences sont faites pour être dépassées. Celles du bobo sont pensées pour être trompeuses. Il avance en tenue camouflée. Cher, ce qu’il porte ? « Allons donc ! » s’exclamera le candide. L’initié, lui, sait que son look-loques est estampillé « Ecole d’Anvers », que ses pulls sont en cachemire, que ses lunettes à épaisses montures noires sont des Mikli, qu’il porte une Jaeger en platine à son poignet (« Hein ! C’est pas de l’acier ? ») et qu’il se chausse Rautureau. Il fuit le m’as-tu-vu, pratique l’understatement à mort et, par là, s’épargne les scrupules de classe : à première vue, les pauvres pourraient presque le prendre pour l’un des leurs. Du grand art !

Son nomadisme planétaire et sa bio-manie l’éloignent définitivement du vulgum pecus. Son contentement de soi, ses certitudes, sa bonne conscience, son hypocrisie en font bien, pourtant, le nouveau Monsieur Prudhomme de ce début de millénaire.

L’hypocoristique et assez niais « bobo » désigne beaucoup plus qu’un look : une manière d’être au monde, ici et maintenant.  

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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commentaires

Baptiste 26/11/2010 18:57


Excellent article digne d'un grand journaliste, plein de mordant et de finesse. Félicitation! (Tu as oublié Zadig et Voltaire)


Chloé 20/07/2010 21:23


Je suis assez désappointée par cet article, les remarques pertinentes sont malheureusement souvent amenées avec une aigreur un brin manichéenne ...
N'est-ce pas facile de cracher sur le bobo? C'est quasiment devenu sport national ces derniers temps... d'autant plus que comme ça à été dit plus haut on parle d'une catégorie au contours plus que
flous : la plupart des Bobos se défendent de l'être et de plus en plus le terme désigne au sens très larges toute personne n'ayant pas de problèmes financiers et qui s'intéressent à la culture.


Olivier 16/07/2010 00:01


J'aime ce billet, qui pourrait être l'amorce ou le plan d'un essai sur la question... La conclusion, pourtant, m'étonne un peu, par son caractère ramassé et un peu abrupt. Vous êtes-vous contraint,
au dernier moment, à faire court ?


benj 13/07/2010 00:04


certainement, l'un des articles les plus censé que j'ai pu lire ici


Euterpe 12/07/2010 23:22


C'est génial ! Mais qu'est-ce que ca donne au féminin ? :-)


bour benoit 11/07/2010 11:27


il vaut mieux que vous en restiez à vos billets sur l'art vestimentaire (très bons par ailleurs) ; "boboland" est une catégorie aussi large que la dette des états africains (ou européens
maintenant) : nous sommes malheureusement tous le bobo de quelqu'un d'autre...
bref, en un mot comme en cent, c'est une concept qui ne mène nulle part, à peine utile pour rédiger un roman.


Erwan 10/07/2010 01:51


Jubilatoire, trés vrai et avec le style; bravo pour votre article!


Isaac 09/07/2010 07:17


Vous voilà en très grande forme.
Je nuancerai, en rabat-joie, le chapitre sur l'art contemporain.
Le bobo se croit hyper calé, car abonné aux Inrocks, à Beaux Arts Magazine ou à Télérama. L'art officiel. L'art des bobos, sans aucun doute. Je vous renvoie donc à l'art défendu par artpress.
Un art qui n'est pas une posture, lui.


lordbyron83 08/07/2010 11:27


très bon article...une petite lecture pour rester dans le thème avec humour
http://trucsdebobo.wordpress.com/


Taho 08/07/2010 10:27


Une analyse subtile, vraiment intelligente et pertinente, l’indispensable touche d’ironie qui distancie et objective le sujet traité juste comme il faut et une belle écriture au service du
tout.
Du grand art, le Chouan, du grand art !


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