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25 juin 2011 6 25 /06 /juin /2011 07:13

François Mitterrand n’avait pas le sens du vêtement. Ministre de la IVe (et combien de fois !), il portait d’épais et lourds costumes croisés. Aux pieds, de grosses chaussures dont les semelles étaient souvent de crêpe.


mitterrand-ministre.jpg 

 

Il conserva, à quelques minimes évolutions près, cette  apparence peu réjouissante durant les années 60. La décennie suivante le vit suivre la mode. Costumes droits mal coupés aux inévitables vestons à revers trop larges et pantalons à pattes d’éléphant.

En 1974, lors du fameux débat de l’entre-deux-tours qui l’opposa à Valéry Giscard d’Estaing, la supériorité de celui-ci fut aussi vestimentaire : je ne sais qui des deux avait « le monopole du cœur », mais celui de la classe, c’était Giscard !


mitterrand-1974-copie-1.jpg Lors du débat de 1974. A noter, la largeur des revers.

 

Mitterrand passait mal à la télévision et il refusa longtemps l’aide de professionnels. Conscient néanmoins de ses insuffisances, il finit par solliciter les services d’un conseiller en communication, Jacques Séguéla. Celui-ci chargea le tailleur Marcel Lassance de moderniser la garde-robe de l’éternel candidat. Cifonelli prit la suite, quand Mitterrand accéda enfin à la magistrature suprême.

Mitterrand n’était pas facile à habiller : petit, épais – l’apparence d’un pot à tabac… Cifonelli fit le nécessaire pour allonger, autant que faire se pouvait, la silhouette. Il eut recours au costume droit deux boutons largement échancré sur le devant. A l’arrière, deux généreuses fentes étaient chargées de faire oublier la générosité du fessier.


mitterrand-cifonelli.jpgLa coupe Cifonelli, reconnaissable entre toutes.

 

Malheureusement, François Mitterrand cassait la ligne de ses vestons en chargeant les poches poitrine intérieures d’objets divers. De même, s’ingéniait-il à nouer ses belles cravates Marinella de telle manière qu’elles apparaissaient  toujours trop longues.

Certains codes lui étaient inconnus. Ainsi se plaisait-il à accompagner un chesterfield marron ou beige d’un feutre noir ou d’une casquette – l’un et l’autre posés trop haut sur le front.


francois-de-grossouvre-et-mitterrand-copie-1.jpgAvec François de Grossouvre, un courtisan.    

 

Son absence de goût personnel se manifestait surtout dans le choix de ses tenues de loisirs. Il faut voir comment (merci l’Internet ! merci l’INA !) il osa s’attifer certaines années pour grimper la roche de Solutré !


 mitterrand-solutre-pull.jpgAvec Jack Lang, un autre courtisan.

 

Et que dire de cette casquette de marin breton chipée à son ami l’écrivain Paul Guimard, qu’il lui arrivait de mettre avec des tenues de campagne ? Son goût pour le beige et le marron le faisait ressembler à n’importe quel Français très moyen en retraite.

Il y avait encore ces étranges tenues signées Michel Schreiber, inspirées de tenues de travail, qui lui donnaient des airs de Grand Timonier.


mitterrand-hucleux.jpgMitterrand par le peintre hyperréaliste Hucleux.

 

S’il n’avait pas le sens du vêtement, François Mitterrand avait, en revanche, celui du symbole. Sens qu'il appliqua logiquement à sa mise. L’écharpe rouge évoquait la révolution et le feutre noir la figure de Léon Blum. Efficace pour marquer visuellement un ancrage à gauche que d’aucuns jugeaient de circonstance.


mitterrand--chapeau-noir.jpgAvec Jacques Attali, encore un  courtisan.    

 

Fait remarquable : la physionomie de François Mitterrand se transforma durant ses deux septennats. Le visage qu’il affichait dans les années 70 n’était guère rassurant.


francois-mitterrand-copie-1.png

 

« Lui achèteriez-vous une voiture d’occasion ? » avait lancé Kennedy à propos de Nixon. La même question aurait pu valoir pour Mitterrand. Les paupières papillonnantes, le regard torve, il avait toujours l’air de préparer un mauvais coup, de sortir d’un mauvais lieu… Avec ça, quelque chose de sale – le menton bleu, le cheveu gras, la rouflaquette populaire… La fonction exhaussa l’homme. Il acquit de la dignité et, même, de la noblesse.


mitterrand-fin.jpg

 

Dans cette métamorphose, la vieillesse joua sûrement un rôle. Et la maladie, contre laquelle il lutta avec courage. Il se raidit. Ses traits s’affinèrent. Le visage se fit masque - un masque parcheminé qu’animait un regard fiévreux, à l’intensité inquiète et profondément humaine. L’ultime échéance se rapprochait, auprès de laquelle la plus importante des échéances électorales a des allures d’aimable partie de campagne.

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Publié par Le Chouan - dans Personnalités
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commentaires

Le thuriféraire 09/01/2013 00:48

Cher Chouan,
Vos commentaires sur l'élégance impressionnent certains. Personnellement, ce qui m'intéresse dans l'élégance, c'est de voir les mises de ceux-là même qui derrière leur computer donnent, les bons et
des mauvais points. Je serai simplement curieux de voir le niveau et l'audace de votre élégance. En image please. Merci

Dexter 28/06/2011 21:01


Même si faire le mouton est souvent haissable, je ne peux que me joindre à tous pour vous féliciter pour ces portraits . Notamment ce dernier sur Mitterrand que j'ai trouvé extraordinaire pour ma
part .Plus qu'aucun autre président, le coté calculateur de cet homme a beaucoup rejaillit sur son apparence . Un point important dont vous n'avez pas parlé dans vos billet est très symbolique :
notez combien l'actuel président a souvent sa veste ouverte, non boutonnée, ce qui contraste beaucoup avec Mitterrand dont tous les manteaux, vestes et cabans sont hermétiquement fermés .Volonté du
secret qui transparait jusque dans l'habit ?
A quand ce genre d'analyse sur les acteurs " bien habillés" ( ou pas toujours )...il y a le choix


Toukandèle 28/06/2011 18:01


Cher Chouan,

Extraordinaire description sartoriale de ce président de la Vème, probablement le plus secret, curieux, manipulateur de tous...
Le sujet s'y prête, mais l'analyse progresse dans une finesse dont vous seul êtes capable. Cette serie sur des hommes ultra-connus démontre bien le lien entre caractère et la mise de ceux-ci.

Encore Bravo, impatient de lire les billets sur Chirac et Sarkozy !


Julien Scavini 27/06/2011 19:49


Ah très bien! Je ne m'étais jamais tellement interrogé sur l'élégance de Mitterand, alors que j'aime scruter les mises de nos politiques, passés ou présents.

Jamais tellement interrogé même si en effet j'étais à la fois interloqué par certains vêtements 'casual' et admiratif devant les vests Cifonelli. J'étais spectateur sans avoir, comme vous venez de
le faire, l'esprit de synthèse.

Nicolas a peut-être raison, il mystifie assez bien la réalité, si bien que je ne m'étais pas interrogé sur la cohérence vestimentaire, alors même que je sentais quelque chose clocher ? sans que
cela me choque.

Finalement, tonton était habillé comme papy...


Le Chouan 28/06/2011 10:50



James Darwen a écrit que Mitterrand "témoign(ait) d'une élégance discrète et délicate." Il ne pensait sûrement pas aux tenues "casual", comme vous dites.


Amitiés.



Paul Castaing 26/06/2011 12:44


Excellent portrait, bravo. Cette série sur les présidents est tout à fait réjouissante ! Vivement Chirac et Sarkozy.

Évidemment, cela représente un travail de recherche conséquent, mais je serais ravi de lire de votre plume l'équivalent de cette série pour les présidents américains, les capitaines d'industrie,
voire les sportifs les plus emblématiques de leur discipline... Il y aurait presque un concept d'émissions à produire sur ce thème : 5 minutes pour analyser la mise d'hommes célèbres.


nounours501 26/06/2011 10:43


belle série sur les présidents, c'est vrai que feu Mitterrand était difficile à vétir. Il faisait 1m70 je crois,plus grand que notre président actuel?


ArdaParaSUbire 25/06/2011 23:11


Belle série de billets


nicolas 25/06/2011 18:29


Je n ' aime pas Mitterrand. Mais je crois qu'il ne cessera jamais de me fasciner.Son aura ne réside pas dans sa prestance ni son élégance, mais sans doute dans son habilité à se jouer des faits.
Cet homme entretenait un rapport mystique avec la vérité.

Nicolas

Nicolas


Olivier 25/06/2011 12:53


Mon cher Chouan,

Si je n'ai pas commenté jusqu'ici, c'est peut-être parce que j'apprécie en général assez modérément les portraits de personnalités regardées sous le seul angle de leur apparence. Sauf, bien sûr, si
elles font profession, justement, de leur apparence. Et sauf, bien sûr, si le portrait, flatteur, se veut un hommage. L'éreintage de l'apparence des personnalités publiques me paraît être  un
sport bien franco-français. (Vous me pardonnerez cette critique, je l'espère, comme je me l'autorise  moi-même, étant moi-même, après tout, à moitié français.) Les Britanniques et les Italiens
me semblent, en comparaison, moins adeptes de ce genre de discours. Du moins ceux que je connais. Bref.

Cela dit, et je passe maintenant à l'antithèse (ou à la thèse tout court plutôt), je dois admettre que vous excellez à débusquer les petites (ou grandes) failles en matière vestimentaire chez nos
contemporains. (Car les autres n'est-ce pas, ils s'habillaient bien. - Heureux âge d'or ! Ou alors le travail de l'Oubli a fait son oeuvre et ils ne méritent pas qu'on les en tire, de l'oubli.)
Mais vos billets, fort heureusement, vont bien au-delà. Car on y trouve, omniprésent, ce souci de cohérence qui vous incite à faire coïncider les détails vestimentaires avec les traits et le
parcours de la personnalité dépeinte. En outre, votre érudition en la matière m'impressionne chaque fois. J'apprends toujours tout un tas de choses. Par exemple, mais je vais sans doute faire
figure de béotien, ou de cancre, j'ignorais jusqu'à l'existence de M. Schreiber...

Décryptage. Certains n'hésitent pas à utiliser eux-mêmes ce terme un peu pompeux pour intituler leur propre travail d'analyse, d'ailleurs souvent bien maigre en comparaison. (De peur, sans doute,
que le lecteur passe à côté de la profondeur et de l'importance de leur travail d'interprétation.) Mais avec vous, le terme réacquiert sa signification. Le Chouan, sémiologue du vêtement,
herméneute de la coupe, exégète du sur-mesures... bref, n'y allons pas par quatre chemins :  l'Umberto Eco de la mise masculine ! Et puis bon, quelle belle langue aussi !

Bref (bis). J'aime décidément  beaucoup ce que vous faites. :)


Le Chouan 28/06/2011 10:48



C'est trop !


Les Inrocks ont récemment consacré un hors série à Mitterrand, trentième anniversaire du 10 mai oblige. Trois tailleurs de Mitterrand sont interrogés - Jean Grimberg (Arnys), Lorenzo
Cifonelli et Michel Schreiber. Intéressant mais trop court.


Amitiés. 



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