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17 juin 2011 5 17 /06 /juin /2011 06:32

Georges Pompidou avait deux visages. Il y avait le Pompidou des villes et le Pompidou des champs. Le Pompidou des villes avait fait Normale sup’, été reçu premier à l’agrégation de lettres, cultivé un certain dandysme, collectionné très jeune des œuvres d’art moderne, écrit une remarquable anthologie de la poésie française, consacrant plusieurs pages à Paul-Jean Toulet, ce subtil et fantaisiste poète béarnais qui, même à Paris, ne quittait jamais son béret basque :


paul-jean-toulet.jpg     Paul-Jean Toulet

 

Et puis, il y avait le Pompidou des champs, issu de vieilles familles paysannes du Cantal, aimant les bêtes et la campagne, citant volontiers cette phrase de Montesquieu : « J’aime les paysans. Ils ne sont pas assez savants pour raisonner de travers. »

Le Pompidou des villes savait s’habiller : costumes gris bien coupés, vestes droites à trois boutons, chemises blanches ou bleu clair, étroites cravates sombres et, parfois, pochette blanche rectangulaire. Une élégance Mad men – typée années 60.


georges-pompidou-villes.jpg


Le Pompidou des champs se reconnaissait à sa voix rocailleuse, à ses sourcils broussailleux, à son éternelle cigarette plantée au coin des lèvres. Il y avait aussi ce nom qui fleure bon le terroir, la France profonde. En ce temps-là, le cyclisme avait Poulidor – dit Poupou – et la politique avait Pompidou – dit Pompon. A Colombey-les-deux-églises, Charles de Gaulle restait sanglé dans d’austères costumes sombres. A Cajarc – son fief -, Georges Pompidou revêtait de confortables tenues aux tons automnaux : gilet de laine sur pull à col roulé ; pantalon feu de plancher laissant apparaître – heureuse touche de fantaisie – des chaussettes jaunes. A Colombey, la caméra était interdite. Elle entre dans la maison de Cajarc sur les conseils, sans doute, du publicitaire Michel Bongrand. Cela dit, Pompidou en paysan (1) – l’image ne fait pas fabriquée et une grande partie de la France d’alors pouvait s’y reconnaître.


georges-pompidou-loisirs.jpg


J’ai écrit que Georges Pompidou avait deux visages. C’est trois que j’aurais dû dire. Il y eut encore le Pompidou de Saint-Tropez. Le banquier Guy de Rothschild, qui avait fait de Pompidou le directeur général de sa banque, l’introduisit dans le petit milieu de la jet-set. Il se lia d’amitié avec Françoise Sagan, Jacques Chazot, Annabelle et Bernard Buffet… Il roula en Porsche (certes d’occasion), apprit à nager, sa femme devint une habituée des grands couturiers, elle osa la minijupe (au grand dam de tante Yvonne), lui s’habilla de blanc.


georges-pompidou-porsche.jpg

 

georges-pompidou-blanc.gif

 

Ses fréquentations people faillirent lui coûter très cher. A l’aide de rumeurs et de grossiers montages photographiques, on tenta de l’impliquer dans l’affaire Markovic. De Gaulle ne leva pas le petit doigt pour défendre son ancien premier ministre, qui lui avait fait de l’ombre lors des événements de mai 68. Pompidou garda de cet épisode une inextinguible rancœur à laquelle il donna libre cours dans ses mémoires posthumes (2). Il retint la leçon, renonça à passer ses vacances sur la Côte d’Azur et choisit la Bretagne.

Homme de la terre et intellectuel, banquier et amateur de poésie, attaché aux traditions et chantre de l’industrialisation, mondain et simple, Georges Pompidou avait une personnalité riche, complexe. Il mourut en stoïcien, cachant le mal qui le rongeait aux Français et à sa femme même, qu’il aima au-delà de tout. 

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1. Visionner surtout de la 5e à la 12e minute.
2. Pour rétablir une vérité, Georges Pompidou, Flammarion.

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Publié par Le Chouan - dans Personnalités
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commentaires

Dona 06/11/2011 10:14


je l'aimais bien.


Julien Scavini 18/06/2011 23:21


Très intéressants ces deux portraits déjà! Je suis avec attention.


nicolas 18/06/2011 15:13


Pour ma part je n'ai pas oublié son anthologie de la poésie française, qui fait partie de mes livres de chevet et que j'ouvre à toute page, chaque fois avec délectation.
Nicolas


Le Chouan 18/06/2011 19:39



Ah ! oui ! Précédée d'une excellente introduction.



Toukandèle 18/06/2011 13:38


@ Orgel : votre vision des "trente glorieuses" est originale. Regardons ces années 50's 60's et 70's assorties du progrès et de hausse de niveau de vie utiles après 2 guerres terribles de la
première moitié du XXème siècle.
Certes, il y a des dommages collatéraux (écologiques, sociaux, ...) mais difficile de refaire l'histoire et celle-ci n'est pas la pire.
En ce qui concerne G. Pompidou, il faut admettre que c'est une charnière idéologique entre grand classicisme et approche de modernité ! Dans les deux cas avec des excès curieux, mais on sent bien
que les lignes bougent à cette époque.


Le Chouan 18/06/2011 19:38



L’admiration qu’avait Pompidou pour les peintres et les poètes de la « modernité » (Baudelaire, « le peintre de la vie moderne », Apollinaire, « J’aime la
grâce de cette rue industrielle », Cendrars, Larbaud…) explique pour une large part, je crois, certains de ses aveuglements.


L’homme politique s’est parfois pris pour un poète de la modernité « en action(s) ». Mais quand le poème s’intitule « le front de Seine », on  paierait cher la gomme magique…



Orgel 17/06/2011 17:34


Une personnalité complexe, certes. On aurait préféré retenir de lui son anthologie de la poésie française plutôt que sa vision débridée de l'industrialisation; hélas, quand tous ont oublié la
première, chacun vit désormais dans la seconde... Le combat désormais est de détricoter le vilain tissu de Pompidou, tout en béton, voitures, pesticides et autres joyeusetés. On aurait attendu d'un
brillant intellectuel comme lui une vision à plus long terme. Il portait bien le costume 3 pièces, certes. Mais son bilan, et celui des 30 glorieuses tout entières, est désastreux.


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