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22 septembre 2014 1 22 /09 /septembre /2014 07:09

 

« Enfin la maladie, qui rend tout plus sordide,
Et le corps fatigué qui se mêle à la terre,
Le corps jamais aimé qui s’éteint sans mystère »

Michel Houellebecq, La Poursuite du bonheur

 

Fin août, Arte a diffusé un téléfilm de Guillaume Nicloux intitulé L’Enlèvement de Michel Houellebecq. L’œuvre est étrange et inclassable ; elle m’est surtout apparue poignante en raison de la dégradation physique de son acteur principal, Michel Houellebecq lui-même.

Son visage est émacié, ses yeux sont creux, sa mâchoire supérieure n’a plus de dents (1), ses membres sont grêles. Sa fragilité lui donne quelque chose d’un enfant. Il parle bas, quoiqu’à de rares moments sa voix s’élève. On s’étonne alors de son coffre et de l’énergie que recèle encore ce pauvre corps à la dérive.

Ses portraits les plus récents font peur. En comparaison, le Houellebecq du film a presque l’air en bonne santé. « Il était dans un état de délabrement qui effrayait, l’un des hommes les plus vieux que j’aie jamais vus. » Ces lignes de Georges Bataille qui évoquent Antonin Artaud à son retour de Rodez s’adaptent étonnamment bien à celui qu’est devenu Houellebecq. Je le soupçonne d’ailleurs de cultiver la ressemblance en jouant, notamment, de ses cheveux, qu’il laisse longs.


 hoellebecq-artaud.jpgMichel Houellebecq, août 2014    

 

artaud-houellebecq.jpgAntonin Artaud

 

Dans plusieurs scènes du film, Michel Houellebecq pratique l’autodérision : la scène où on le voit s’initier au fight est hilarante, comme celle où, positivement imbibé, il se met en colère, le visage dissimulé derrière un masque de carnaval…

La dérision et l’autodérision ont envahi nos modes de vie. L’art contemporain en est plein. On déboulonne les statues, nos idoles se déboutonnent. On aime à se rappeler avec Montaigne que, si haut qu’on soit assis, ce n’est jamais que « sur son cul » et, avec la génétique, qu’on diffère à peine du singe. On se vautre dans le physiologique. La porte des toilettes, qu’on ne ferme plus, laisse voir le seul trône à la mesure de l’homme moderne.

Justement, à un moment du film, Michel Houellebecq, soumis à des problèmes gastriques, demande à ses geôliers la permission de s’ « y » rendre. Je crains que la caméra ne l’ « y » accompagne comme – ça me revient d'un coup – elle « y » accompagnait un Hervé Guibert moribond dans une bizarrerie filmique antérieure, La Pudeur et l’Impudeur. Mais non. Ce trash nous sera épargné.

La déchéance qui se met complaisamment en scène n’éveille ordinairement en moi aucune pitié. Les pitreries alcoolisées d’un Gainsbourg, par exemple, avaient le don de m’agacer. Pour être d’un autre ordre, l’autodérision dont fait preuve Houellebecq dans ce film n’en est pas moins déplacée ou – pour utiliser une épithète qu’il affectionne – déplaisante. Malgré tout, je ne peux m’empêcher d’y voir aussi, par-delà l’indignité qu’elle révèle, l’expression d’une profonde – et touchante - détresse.

A un autre moment du film, à l'un de ses geôliers qui l’interroge sur son éventuelle peur de mourir, Houellebecq répond que « c’est suffisant », autrement dit, pour citer Hugo, qu’il a bien assez vécu. Tout à coup, j'ai lu - ou cru lire -  en Michel Houellebecq comme dans un de ses livres ouverts ! A l'heure de l'hédonisme et du corps sain triomphants, cette vie qui confesse sa lassitude et ce corps qui expose sa misère sont notre mauvaise conscience. Le corps ruiné de Michel Houellebecq anéantit nos illusions (2).

_______________________________________________________________________________
1. "Sans dents", Michel Houellebecq, mais millionnaire !
2. Sur Houellebecq, Houellebecq. L'air de rien.

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Publié par Le Chouan - dans Personnalités
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commentaires

qtrg 21/03/2015 17:22

c'est amusant les deux commentaires de lecteurs : ils confondent le visage, qui a certes subi un vieillissement prématuré, avec le corps, qui semble intact, et peut-être même bien plus en forme que celui de nombre de contemporains du même âge. On reconnaît bien là, il me semble, l'éducation chrétienne : seule doit exister la tête, siège de l'"esprit", de l'"âme", dans l'imaginaire chrétien, tandis que le corps, siège des passions, donc du pêché, doit être ignoré

Stéphane P. 24/09/2014 14:27

Touchant ? Sans doute. Ses traits confessent une peine certaine. La photographie est ici sans appel.

Un corps qui se déforme, s'affaisse.

Ce n'est pourtant pas là le chant d'un cygne : où est le bec ?

qtrg 21/03/2015 17:06

le visage s'affaisse, mais pas le corps

Dominique 22/09/2014 20:02

je ne voulais nullement remettre en cause votre perception de cet homme, je respecte votre sensibilité et ne me permettrait pas de la juger, si vous l'avez perçu ainsi , j'en suis désolée .

AU contraire ,j'ai voulu y confronter la mienne pour enrichir le débat avec autant de convivialité et d'élégance que possible.

à bientôt peut-être

Le Chouan 22/09/2014 21:01



Merci. A bientôt, je l'espère.



Dominique 22/09/2014 13:41

j'apprécie la poésie de Michel Houellebecq mais connais peu ses romans , la littérature n'est donc pas ici mon propos.

Le nouveau Houellebecq , contrairement à vous ne m'a pas émue.
Je suis assez dubitative devant son nouveau personnage , vieilli, certes ,(nul n'y échappe)mais dont la dégradation accélérée me parait mise en scène à dessein .

A l'heure où le monde se repait d'images à des fins aussi peu honorables qu'artistiques ,j'y vois une forme de communication désolante , qui insulte le genre humain .

La vieillesse peut être acceptable pour peu qu'on n'en exagère pas les inconvénients , on peut aussi les taire ou au moins en parler avec discrétion , comme d'une douleur qu'on tait pour épargner
son entourage .

C'est une forme de pudeur qui rend la vie elle aussi acceptable et qui participe de l'élégance , domaine que vous maitrisez , je crois .

S'il voulait partager la douleur qui semble être la sienne , pourquoi ne se sert-il pas des mots ,lui qui sait si bien les manier ?
Ces mots qui verbalisent si bien les ressentis, qui manquent si cruellement à cette époque et qui soulageraient
peut-être mieux sa mélancolie !

Ce qui m'aurait intéressée c'est "l'intérieur" plutôt que l'apparence : serait-il un Dorian Gray à l'envers par exemple ? et pourquoi pas!

Non je suis happée spontanément par le dégout , non pas de ce corps somme toute, bien banal ( il y en a de tels dans la rue)mais par ce qu'il en fait et par l'énergie qu'il emploie à le porter aux
nues et à l'utiliser .

l'élégance est aussi affaire de comportement, peut-être plus encore que l'apparence, et nous embellit la vie , ne nous en privons pas et de grâce laissons fermée la porte des toilettes.

« La vie n'est qu'un mauvais quart d'heure composé de moments exquis. »
Oscar Wilde ; Aphorismes (1854-1900)

Le Chouan 22/09/2014 18:03



Je comprends vos réserves. Mes remarques sont tout de même plus nuancées que votre commentaire le laisse croire. Au fond, c'est notre perception qui diffère : pour vous, H. joue (il est, c'est
vrai, bon comédien !); pour moi, il est sincère quand il nous dit - et nous montre - sa fatigue d'exister. Mais peut-être suis-je sa dupe !


Son vieillissement accéléré nous change en tout cas des rajeunissements miraculeux auxquels les célébrités nous ont habitués !



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