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8 avril 2015 3 08 /04 /avril /2015 07:11

Parmi les accessoires oubliés de l’élégance masculine, il en est un qui, dans l’imaginaire des amateurs, tient une place à part : le monocle. Wikipédia lui consacre une page qui renseigne sur son histoire. J’y ai appris notamment l’origine de son succès chez les officiers supérieurs : les « binoclards » ne pouvant accéder à ce rang, un officier britannique eut l’idée de contourner l’interdiction grâce au port du monocle.

Dans La Grande illusion, Jean Renoir en fait porter un au capitaine (puis commandant) Von Rauffenstein – joué par Eric Von Stroheim – et un autre au capitaine de Boëldieu – joué par Pierre Fresnay. Cet accessoire signe aussi l’origine aristocratique de ces deux militaires, au même titre que leurs gants blancs.

 

pierre-fresnay.jpgPierre Fresnay

 

von-stroheim.jpgEric Von Stroheim

 

L’excellent Paul Meurisse en fait un tout autre usage dans la série des « Monocle ». Il y incarne le commandant Théobald Dromard. Sa prestation seule a permis à ces films de ne pas tomber dans l’oubli. Le monocle complète à merveille son jeu maniéré et ironique.

 

paul-meurisse-monocle.jpgPaul Meurisse

 

Cet accessoire fut aussi prisé dans les milieux littéraires, ce qui ajoute grandement à mon intérêt pour lui. Il semble que Leconte de Lisle soit à l’origine de ce micro-phénomène.

 

leconte-de-lisle.jpegLeconte de Lisle

 

Pour Leconte de Lisle expliqué par Sartre (Dandies, Roger Kempf), « l’homme devrait être un monocle, cette vitrification du regard absolu clouant le regardé au mur comme un papillon sur un bouchon. » Le monocle qui tue ! Henri de Régnier se contentait de se servir du sien pour garder ses distances. Dans Venises, Paul Morand le croque en quelques lignes expressives : « Personne ne portait le monocle avec autant de hauteur que Henri de Régnier, tête rejetée en arrière ; le sien était une sorte d’œil-de-bœuf creusé dans le dôme de son crâne poli, pareil à une sixième coupole de Saint-Marc. » Bernard Quiriny, dans l’excellent livre qu’il a consacré à cet écrivain oublié (Monsieur Spleen, Le Seuil), explique : « Pour bien porter le monocle, il faut demeurer impassible. Régnier l’adopte dans ce but, et aussi pour former un écran entre le monde et lui, comme un bouclier miniature. »

 

Henri-de-Regnier.jpgHenri de Régnier

 

L’exemple de Régnier contredit en tout cas une assertion de Wikipédia selon laquelle l’inconfort du monocle serait un préjugé. Quiriny nous apprend en effet qu’ « à plus de cinquante ans, Régnier ne maîtris(ait) pas encore parfaitement (…) l’art de savoir garder son monocle. » A l’occasion de la réception de René Boyslève à l’Académie, il écrit pour lui-même : « Je n’ai pas trop mal lu et j’ai lu sans que mon monocle ait quitté mon œil un instant. Cela, c’est bien, et j’en ai quelque fierté. »

 

rene-boysleve.jpgRené Boyslève. Une barbe à rendre verts de jalousie nos amis hipsters !

 

Les artistes Dada et les surréalistes s’approprieront le monocle pour en faire une marque de dérision ; « Je m’ennuie derrière mon monocle de verre » écrit Jacques Vaché, que son ami Breton appelle « Papillon Glacial du Monocle. »

Au hasard de mes nonchalantes recherches, je suis tombé sur une étonnante explication du monocle de Tzara.

 

tzara-monocle.jpgTristan Tzara

 

Elle est signée Henri Béhar et provient du numéro XVII des Cahiers du Centre de recherche sur le surréalisme. Je lis : «" O = monocle = néant ". Le monocle forme exactement sur le visage l’insigne du néant. » Ainsi donc, son monocle aurait permis à Tzara d’afficher de façon quasi subliminale son nihilisme !

Cette explication se fonde-t-elle sur des écrits ou propos de Tzara ? A-t-elle été entièrement forgée par Henri Béhar lui-même ? Je la trouve en tout cas séduisante.

Les deux derniers écrivains adeptes du monocle furent, à ma connaissance, Albert Cohen et Maurice Druon.

 

maurice-druon.jpgMaurice Druon

 

Le monocle dévoile son porteur (relire, plus haut, les lignes de Morand sur Régnier). « Monoclé », Cohen était affecté et Druon, théâtral.

Pourrais-je évoquer le monocle sans parler de celui qu’arbore le capitaine Haddock dans Les Sept boules de cristal ? Haddock, devenu depuis peu seigneur de Moulinsart, se fait servir le sien sur un plateau d’argent, que lui tend le très dévoué et stylé Nestor, ex-domestique des drôles de Loiseau… 

 

haddock-monocle.jpgTintin, Les Sept boules de cristal    

 

Haddock joue au gentleman en grand enfant bêta et touchant qu’il est ! Son monocle, sans lequel il feint de ne pouvoir reconnaître Tintin, trahit moins de la vanité que de la naïveté. Rien à voir, en tout cas, avec ceux, méchamment portés, des horribles colonels Boris et Sponz !

Plus personne n’ose aujourd’hui le monocle, sauf – dans le cadre, sans doute, d’une fête – l’excentrique Massimiliano Mochia di Coggiola. A-t-il cherché à cultiver ainsi sa ressemblance avec Tzara ?

 

massimilano-mocchia-di-coggiola.jpgMassimiliano Mochia di Coggiola

 

Un retour de cet accessoire clivant, discriminant est inenvisageable dans une société platement égalitariste comme la nôtre. Amis des attitudes et des poses étudiées, pleurez ! Le monocle a fermé l’œil. Définitivement.

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Publié par Le Chouan - dans Accessoires
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commentaires

Hervé 12/04/2015 19:16

Oui c'est un fait, il serait très étonnant de voir le monocle faire son retour. A part si une star -pas trop âgée- venait à s'en emparer...

GM 10/04/2015 22:25

Je crains d'être le "vieux monsieur" que connaît Mazeppa...
Porteur de monocle (à temps très partiel), je trouve cet accessoire bien moins encombrant, en poche, que des lunettes. Il faut savoir que, si les deux yeux exigent à peu près la même correction, celle-ci peut être obtenue en apportant à l'un d'eux une correction un peu supérieure. Ceci explique le succès de cet accessoire pendant une époque ; mais, comme les verres optiques n'étaient alors pas incassables, les monocles, que l'on commandait en nombre, revenaient plus cher que des bésicles et autres lunettes. C'est, je pense, l'une des raisons qui les a réservés à des personnes aisées. Cet inconvénient n'existe plus.
Reste à trouver l'objet ou celui qui sait le fabriquer ; pour un monocle cerclé, à galerie (cf. l'illustration de Wikipédia), on peut s'adresser au site britannique de vente en ligne Darcy clothing, spécialisé dans les vêtements anciens.
Que vos lecteurs n'hésitent pas ; je me sens un peu seul !

Mazeppa 10/04/2015 13:37

Je connais un magistrat au Tribunal administratif - vieux monsieur très élégant par ailleurs - qui porte encore le monocle (mais pas à l'audience).

FMR 08/04/2015 11:34

Ah mais oui, un accessoire important le monocle !

Un acteur et un écrivain :
https://dl.dropboxusercontent.com/s/l1oh6feiv0shz73/Hans_Heinrich_von_Twardowski%2C_1932.jpg
https://dl.dropboxusercontent.com/s/k68r5k9jt1qpcy0/Irving_Penn_~_Barnett_Newman%2C_1966.jpg

Et puis, on ne peut pas ne pas citer deux passages de Proust :

le monocle comme excroissance de l'être :

« Et en ces hommes, au milieu desquels Swann se trouva enserré, il n’était pas jusqu’aux monocles que beaucoup portaient (et qui, autrefois, auraient tout au plus permis à Swann de dire qu’ils portaient un monocle), qui, déliés maintenant de signifier une habitude, la même pour tous, ne lui apparussent chacun avec une sorte d’individualité. Peut-être parce qu’il ne regarda le général de Froberville et le marquis de Bréauté qui causaient dans l’entrée que comme deux personnages dans un tableau, alors qu’ils avaient été longtemps pour lui les amis utiles qui l’avaient présenté au Jockey et assisté dans des duels, le monocle du général, resté entre ses paupières comme un éclat d’obus dans sa figure vulgaire, balafrée et triomphale, au milieu du front qu’il éborgnait comme l’œil unique du cyclope, apparut à Swann comme une blessure monstrueuse qu’il pouvait être glorieux d’avoir reçue, mais qu’il était indécent d’exhiber ; tandis que celui que M. de Bréauté ajoutait, en signe de festivité, aux gants gris perle, au « gibus », à la cravate blanche et substituait au binocle familier (comme faisait Swann lui-même), pour aller dans le monde, portait collé à son revers, comme une préparation d’histoire naturelle sous un microscope, un regard infinitésimal et grouillant d’amabilité, qui ne cessait de sourire à la hauteur des plafonds, à la beauté des fêtes, à l’intérêt des programmes et à la qualité des rafraîchissements. (...)
Le monocle du marquis de Forestelle était minuscule, n’avait aucune bordure et, obligeant à une crispation incessante et douloureuse l’œil où il s’incrustait comme un cartilage superflu dont la présence est inexplicable et la matière recherchée, il donnait au visage du marquis une délicatesse mélancolique, et le faisait juger par les femmes comme capable de grands chagrins d’amour. Mais celui de M. de Saint-Candé, entouré d’un gigantesque anneau, comme Saturne, était le centre de gravité d’une figure qui s’ordonnait à tout moment par rapport à lui, dont le nez frémissant et rouge et la bouche lippue et sarcastique tâchaient par leurs grimaces d’être à la hauteur des feux roulants d’esprit dont étincelait le disque de verre, et se voyait préférer aux plus beaux regards du monde par des jeunes femmes snobs et dépravées qu’il faisait rêver de charmes artificiels et d’un raffinement de volupté ; et cependant, derrière le sien, M. de Palancy qui, avec sa grosse tête de carpe aux yeux ronds, se déplaçait lentement au milieu des fêtes en desserrant d’instant en instant ses mandibules comme pour chercher son orientation, avait l’air de transporter seulement avec lui un fragment accidentel, et peut-être purement symbolique, du vitrage de son aquarium, partie destinée à figurer le tout qui rappela à Swann, grand admirateur des Vices et des Vertus de Giotto à Padoue, cet Injuste à côté duquel un rameau feuillu évoque les forêts où se cache son repaire. »

et le merveilleux monocle vivant de Saint-Loup :

« Il traversa rapidement l’hôtel dans toute sa largeur, semblant poursuivre son monocle qui voltigeait devant lui comme un papillon. (...) le col haut, équilibrant perpétuellement les mouvements de ses membres autour de son monocle fugitif et dansant qui semblait leur centre de gravité (...) Saint-Loup arriva, remuant dans tous les sens, laissant voler son monocle devant lui ».

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