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9 février 2015 1 09 /02 /février /2015 06:52

 

pieds.jpgPhoto de Sean Lee

 

Le pied n’est pas une partie du corps comme les autres. C’est un peu comme s’il avait une vie propre. La preuve, ces orteils dont nous ne contrôlons pas complètement le mouvement. Difficile d’admirer un objet de la sorte, comiquement terminé par cinq excroissances ongulées… Il faut aussi faire avec la forme que la nature nous a donnée : pied égyptien, grec, romain – comme si, par définition, le pied était un corps étranger… Tout le contraire de la main : ma main m’appartient, elle me ressemble. Au creux de ma main, mon avenir a déjà tracé son sillon. Lit-on les lignes du pied ?... Ridicule ! Mon pied n’a rien à m’apprendre ; il ne sait rien de moi. C’est un fruste, un mal dégrossi, juste bon à me soutenir, à me faire avancer. Ma main, elle, est civilisée. On dirait que l’évolution n’a pas marché du même pas pour mes extrémités du haut et du bas : combien de milliers d’années séparent les unes des autres ?...

Le pied ne va pas toujours avec la tête. Greta Garbo avait un visage divin et d’interminables pieds que les metteurs en scène s’efforçaient de dissimuler…. Dans Le Testament de Charles Baudelaire, Bernard-Henri Lévy imagine pour l’ « ange » du poète, madame Sabatier, un « pied boudiné au gros orteil renflé et au petit doigt recroquevillé »… J’ai remarqué que, souvent, les plus sublimes mannequins avaient des pieds maigres, hideux. Et que dire du pied des danseuses ? La perversité seule peut expliquer l’obstination des chorégraphes contemporains à exhiber à longueur de spectacles les pieds malmenés, déformés, torturés de ces êtres pleins de grâce.

La gêne que j’éprouve chez le chausseur ne tient pas seulement au fait que, en me servant, il soit à mes pieds, mais aussi que je lui présente l’une des parties les plus intimes – et indignes - de mon anatomie. Ma défiance envers le pied explique que je lui réserve le maximum d’attention : le paradoxe n’est qu’apparent. Le bijou ne vaut rien ? Eh bien ! l’écrin sera tout ! J’entoure mes pieds de belles chaussettes et je glisse le tout dans des souliers de prix que j’ai à cœur d’embellir encore grâce aux soins réguliers que je leur prodigue. La culture joue pleinement son rôle quand elle supplée aux insuffisances et bizarreries de la nature.

« Cachez ce pied que je ne saurais voir ! » Le pied est bête, définitivement bête. Mais, comme l’a justement dit Olga Berluti, « le soulier », lui, « a une âme »

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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Quidam 06/03/2015 18:20

Cher Chouan,

Etant itou amateur de beaux souliers, je me suis souvent questionné sur la raison philosophique ou spirituelle de tant d’attention à nos petons. J’ai donc lu avec beaucoup d’intérêt votre tribune, votre réquisitoire pour bien chausser le pied laid come le pied-bot, votre absolution pour les cors et les orteils en marteau. Cependant, j’aimerais proposer d’autres perspectives à votre billet et offrir à vos lecteurs un point de vue complémentaire.

C’est bien ce pied qui a permis à Lucy de cueillir des fruits plus hauts que ceux atteints par ses ancêtres singes, c’est lui qui a permis l’homme de devenir bipède et, par cette démarche singulière, initier la civilisation. L’élégance qui se réclame parfois comme le stade le plus raffiné de cette civilisation resterait donc profondément soutenu par la plante de nos pieds.

Par ailleurs, si l’on peut trouver ridicule de chercher à lire les lignes du pied, les respectueux sages de la médecine orientale voient dans le pied toutes les lignes d’énergie du corps. Ils soignent ainsi de nombreux maux en ayant recours à la trituration des seuls arpions.

Si l’on aime entouré cette excroissance marchante de box-calf, de bout durs, de lisses rondes , de couture petit points (sous gravure), et j’en passe, est-ce pour la dissimuler ou la sublimer ? D’ailleurs plus que la qualité de la facture, on pourrait reconnaitre les grand chausseurs par la qualité de leur ‘chaussant’. C’est-à-dire pouvoir offrir à votre pied la forme dans laquelle il se sente bien, au-delà de celle dans laquelle il est le plus mis en valeur.

Poussant au paroxysme ce débat, certains argueront même que nos petons sont né pour marcher nus sur une blanche plage plutôt que qu’enfermés dans du cuir sur un trottoir gris.

Bref, apportant mes quelques filets d’eau à votre moulin, je vous remercie de vos analyses poétiques et fines sur le monde et son habit. Je continue à vous lire avec un réel plaisir.

B

luciole 83 25/02/2015 21:28

MDR ! Je suis morte de rire...... Quelle prose ! superbement enlevée, avec bcp d'humour ! Je raffole....
Merci pour ce divertissant article ...

Bises

Cédric 17/02/2015 13:49

Quel dommage que vous trouviez vos pieds "indignes" ! Que feriez-vous sans eux ? Hauts les cœurs, foncez chez un pédicure, passez du temps à vous faire masser, et vous les apprécierez à leur juste valeur!

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