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19 février 2012 7 19 /02 /février /2012 06:06

Fin des années 60, au Congo Brazzaville. Des jeunes gens se distinguent en portant les vêtements les plus luxueux possibles. Ce mouvement, d’abord appelé Lutte, va prendre le nom de Sape. Sape : acronyme de la Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes. Les adeptes sont les sapeurs ou sapelogues. Leur spécialité : la sapelogie.
 

sapeur.jpgSapeurs en action

 

L’histoire de ce mouvement confine à la légende. Tant mieux pour le poète. Tant pis pour l’historien. « L’homme blanc a peut-être inventé la mode, mais nous, nous en avons fait un art », a dit le musicien congolais King Kester Emeneya qui, avec Papa Wemba, contribua dans les années 70 à la popularité du mouvement. On aurait tort de réduire la sape à un vulgaire folklore. Ou, si folklore il y a, c’est au sens étymologique de science des peuples.

Pour l’apprenti sapeur, le vêtement est initiation. Quête. Le luxe est ailleurs – loin de Brazzaville. Il est à Bruxelles et, surtout, à Paris. Paris : le sapeur possède d’abord la ville en rêve. Il se renseigne sur ses quartiers, apprend les bonnes adresses. Et puis, c’est le départ. Il devient un Aventurier. A Paris, il fait sa Gamme – entendez qu’il réunit les vêtements avec lesquels il accomplira sa Descente, c’est-à-dire son retour à Brazzaville. Alors, sacré Parisien, il connaîtra la Proclamation. Il s’exhibera dans des Défis – des défilés. Il sera acclamé, célébré, chanté.

Parfois, bien sûr, la réalité casse le rêve. L’Eldorado parisien peut se transformer en enfer. Parfois encore, l’Aventurier ne va pas plus loin que l’aéroport. Cas dit du Parisien refoulé. De retour au pays, il se promènera avec le papier attestant son refoulement mais prouvant qu’il a tout de même tenté l’aventure. De la sorte, il jouira un temps d’une certaine estime.

Cette initiation touche au religieux. Papa Wemba est surnommé le Pape des sapeurs. Certains sapeurs ont droit à des titres honorifiques comme Archevêque ou Grand Commandeur. Le sapelogue a sa prière et ses commandements – le premier étant : « Tu saperas avec les hommes et avec Dieu après la mort. » Le vêtement est un peu appréhendé comme un fétiche. L’objet a une âme.

Par l’objet, le sapeur se construit. Il prend son destin en main. Sans doute n’est-il pas exagéré de dire que pour le sapeur - comme pour le dandy selon Barbey - « paraître, c’est être ». Construction d’une identité personnelle, donc, et construction d’une identité nationale et citoyenne. La sape peut être vue comme une forme de revanche à l’égard de l’Occident, ancien colonisateur, et de résistance vis-à-vis des autorités congolaises. Le sapeur s’habille mieux que le blanc et mieux que ses gouvernants : à eux l’argent, mais à lui la classe !

Car la quête du sapeur est aussi – et peut-être même avant tout – d’ordre esthétique. Posséder la plus belle gamme ne suffit pas. Encore faut-il connaître l’art d’assortir harmonieusement les pièces d’une toilette. Cette délicate opération a pour nom le Réglage. Comment nouer sa cravate ? Comment ajuster la pochette ? Comment faire chanter les couleurs ? Comment porter le chapeau ?... Le diable se cache dans les détails – l’élégance aussi. Le geste sublime la mise. Le défi est chorégraphie. La Danse des griffes, par exemple, consiste à «  ouvrir largement (en tenant un revers du bout des doigts) la veste » ou à « tirer légèrement le pantalon à partir du genou pour montrer la griffe d’une paire de chaussettes ou de chaussures » (Daniel Gaudoulou, Entre Paris et Bacongo, 1984.)

Nos défilés de mode sont d’un autre genre. La présentation à Paris du prêt-à-porter homme automne-hiver 2012-2013 vient d’en donner une nouvelle illustration. Sur les podiums, des spectres anorexiques qui tirent la gueule. Pas – ou presque pas - de couleurs. Une recherche de l’originalité et de l’astuce plus que de l’esthétique.


berluti-vetement.jpgCollection Berluti

 

L’occidental est riche et sa mode est triste. Le sapeur congolais est pauvre, mais il a su faire de l’habillement une fête. A voir nos contemporains dans les rues, on comprend que se vêtir ne représente pour eux qu’une pesante nécessité. Bizarrement, la sape n’a pas inspiré les créateurs. « Pas encore », se console l’optimiste ! Il y eut bien Paul Smith et sa collection printemps-été 2010. Encore cette collection était-elle destinée aux femmes. Hormis cela, rien.

Les sapeurs ont beaucoup appris de nous. Le moment est peut-être venu de nous interroger sur ce que nous pouvons apprendre d’eux (1). 

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1. Un grand merci à Sébastien Le Gal, dont la documentation m'a beaucoup aidé à rédiger ce billet.

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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commentaires

Salim Cardine 23/10/2012 02:03

Combien de fois G usité "sapé" sans connaître l'histoire, quL article bien écrit en plus. Il existe cpdt un axiome de l'élégance: couleurs vives en hivers/ couleur sobre en été. Mon tailleur
sénégalais se surpasse qqfois ds la coupe d'un pantalon, mais la silhouette n'est pas un détail, les meilleurs culottiers étaient d'europe centrale où d'Afrique du nord, question de climat et de
commerce. Je suis un sapeur, amateur, car j'aime casser les codes.

Salim Cardine 21/10/2012 18:51

Je suis fasciné par les bicolores notamment les derby bout golf de mon père bordeaux et blancs, ultra classiques ds la forme et les couleurs (bout, lacets et talons de couleur, revoir Bonnie and
Clyde) et pourtant tellement osé, bien plus chic que l'ostentatoire peau exotique. Mais C com les rayures tennis, difficile à porter, il faut de la classe (anglaise ou africaine) de la patine, pas
de glaçage, bref, tout un art. Cher Chouan et Sébastien merci pour cet article qui nous rappL que certains noirs ont du goût qd il n'en font pas trop, que nos compatriotes sont tristes à pleurer
surtout en automne. Cette fois, C vous qui me donner envie de m'habiller, de communiquer, vous êtes un remède magique. Je maintien cpdt que le summum C humphrey et pas Gatsby question climat
preferons Casablanca à la Californie sauf pour Banderas et la belle Zeta Jones. Je vs laisse en plein hors sujet car G retourné ma veste, ce soir ce sera plutôt Lord Bret Sinclair car les gentlemen
sont de moins bons acteurs que les voyous (Connery mis à part) même dans son déguisement, j'aurais aimé prendre sa place, juste une nuit.

G. 24/02/2012 19:18

Bien joué décidément le Chouan. Bcp d'amis en étaient. Mais attention fêtes sans doute mais...paraître était l'essence même du truc. Quitte à arborer les marques en...premier.
Amicalement,
Sly.

Philippe Booch 22/02/2012 21:33

Ha les sapeurs... Je me souviens de leurs folies, j'aimais les regarder "défiler" sur les grands boulevards où ils avaient leurs boutiques, vers la rue Montmartre, le boulevard Bonne nouvelle.
J'étais épaté par leurs pantalons gigantesque, dans l'esprit zoot suit, ils les portaient très haut, avec des ceintures très fines. L'étiquette indiquant la griffe du couturier n'était souvent pas
enlevée sur la manche de leur veste ou de leur manteau. Ils étaient fanatiques des Weston entre autre, ils mangeaient du riz pendant des semaines pour pouvoir se payer la dernière paire.
Je me souviens d'eux, j'aimais bien parler avec eux.

nicolas 22/02/2012 20:55

Je connais les sapeurs depuis longtemps. J'apprécie l'esprit qui les anime.
Tenues colorées,souvent chinées, assumées, arborées joyeusement et sans rogue.
De manière générale, je trouve que les africains s'habillent avec gout dans les proportions et l'assemblage des couleurs.

Nicolas

PaulE 20/02/2012 19:05

La joie de vivre qui émane des sappeurs est impressionnante.
Se pavaner avec cette aisance et cet enjouement !
J'aime beaucoup.

Salutations
PE

un conservateur éclairé 19/02/2012 21:45

Je suis très curieux de vous lire !
Amitiés élégantes

Le Paradigme de l'Elegance 19/02/2012 21:29

Justement cher Chouan, la conclusion du billet que vous évoquez est que la discrétion ne doit plus forcément être vestimentaire, mais morale, c'est-à-dire dénuée d'arrogance et encline au partage
de la passion Sartoriale qui nous anime.

Mais, discrétion ou non, j'ai toujours été ouvert aux différentes interprétations de l'élégance : cela enrichit mon opinion et mes réflexions plutôt que de les diluer.

un conservateur éclairé 19/02/2012 20:50

Cher Chouan,
Moi non plus je ne connaissais pas cet art de vivre si coloré… Quel dommage qu’il soit presque occulté par la prépondérance de l’horrible « style » (sic !) rappeur et la vulgarité du « steet wear
»…
Amitiés élégantes

Le Chouan 19/02/2012 21:05



Le style "rappeur", oui...


Cher conservateur éclairé, quelque chose me dit que mon prochain billet risque de ne pas vous plaire : c'est une question de choix... et de couleur.


Amitiés.



Le Paradigme de l'Elegance 19/02/2012 16:57

Cher Chouan,

Je ne connaissais pas du tout le mouvement des 'sapeurs', et vous remercie de me les faire découvrir. Ils ont l'air d'être non seulement source d'inspiration esthétique, mais nous aident également
à jeter un regard nouveau sur l'élégance, avec bonne humeur de surcroit ! Une douce brise tropicale bienvenue en ces temps de bise sartoriale.

Amicalement,

LPDE

Le Chouan 19/02/2012 21:00



On est loin de la discrétion évoquée dans un de vos récents billets !


Ce qui m'intéresse ici, c'est l'utilisation de la couleur et l'habillement vécu comme une fête.


Amicalement.



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