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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 06:34

Les vêtements de travail – aussi appelés, chez nous même, workwear – sont à la mode. Dans son numéro de rentrée, Monsieur écrit : « Issus de l’univers du chantier, de l’usine ou des garagistes, les vêtements workwear envahissent le dressing masculin depuis quelques années. Cette saison, c’est un raz de marée. Alors, en septembre, on ressort ses Indy’Boots de charpentier, son jean brut selvedge et sa chemise à carreaux de bûcheron… »


  chemise-de-bucheron.png

 

L’intérêt de la mode pour le vêtement de travail n’est pas nouveau. Edmonde Charles-Roux voit en Gabrielle Chanel une pionnière : « Chanel devance ceux qui, aujourd’hui, en affectant une prédilection pour les tenues de travail (maillots de marins, tee-shirts de débardeurs, veste blanche de plâtriers) croient innover. Elle a, la première, fait une mode de l’antimode (1). »

 

chanel-habits-de-travail.jpgChanel en pantalon et veste de toile blanche, avec Lucien Lelong, en 1931. Source : Le Temps Chanel.

 

L’ « aujourd’hui » évoqué par Edmonde Charles-Roux dans ces lignes, ce sont les années 70, qui virent les étudiants contestataires hanter les AG en « vareuses d’artisan en moleskine, en coltins blanc de peintre ou noir de bougnat, en vestes de boucher pied-de-poule bleu et blanc de chez Adolphe Lafont (2). »

C’est le temps où les costumes inspirés des tenues d’ouvrier créés par Michel Schreiber et Patrick Hollington séduisent une intelligentsia idéologiquement à gauche.

 

hollington-et-schreiber.jpgLes compères Hollington et Schreiber

 

Plusieurs décennies plus tôt, Ernesto Thayaht tenta, avec sa célèbre Tutade faire d’une combinaison de travail au patron rationnel et simplissime un vêtement pour tous les jours et pour toutes les situations.

 

thayaht.jpeg

 

Mais ni sa tentative, ni celle du duo Schreiber Hollington ne provoquèrent les « révolutions vestimentaires » espérées. Sans doute ces propositions étaient-elles trop radicales et leur esthétique trop discutable.

Les mêmes raisons expliquent que, malgré des essais répétés, la salopette ne s’imposa jamais – ni pour l’homme ni pour la femme. Qui s’en plaindrait ? L’écrivain Michel Butor, qui en a fait son unique habit au motif qu’elle est pratique, fait figure d’original.

 

michel_butor.jpgMichel Butor. Photo : Philippe Bonan. Avec son aimable autorisation. 

 

La salopette, plus pratique qu’un costume classique, c’est à voir, mais moins esthétique, c’est tout vu.

Des vêtements de travail plus adaptables ont rencontré, en revanche, le succès dans des proportions néanmoins variables. Citons le pull Guernesey, cher à Bernhard Roetzel, le pull marin breton boutonné sur une épaule, la marinière, introduite dans le vestiaire des élégants dans les années 30, la chemise de bûcheron à carreaux, le pantalon de charpentier, dont Marité et François Girbaud firent un classique de leurs collections ; citons encore le Barbour, porté initialement par les paysans anglais ; citons surtout, bien sûr, le jean, né au milieu de XIXe siècle, adopté d’abord  par les prospecteurs de la ruée vers l’or, puis par les constructeurs des gratte-ciel de New York au début du XXe siècle, puis, dans les années 50, par une jeunesse en mal de liberté, puis, rapidement, par tout le monde. Yves Saint Laurent, qui détourna de nombreux vêtements de travail (cabans, marinières, combinaisons de garagiste…), avoua : « Mon seul regret, c’est celui de n’avoir pas inventé le jean. »


guernesey.jpg 

barbour-livre-rouge.jpgDeux pages de L'Eternel masculin de B. Roetzel

 

 

Pourquoi certaines greffes prennent et d’autres pas ? Rares sont les vêtements de travail qui, tels quels, peuvent entrer dans le vestiaire d’un homme élégant. Des adaptations sont presque toujours nécessaires. La sensibilité rechigne, mais la raison s’impose : authentiques, ces vêtements sont du genre immettables. Refuser de l’admettre, c’est s’exclure de soi-même du champ de l’élégance. Qui se souvient d’Helmut Schmidt, de François Mitterrand, du romancier Paul Guimard, du poète breton (de Carnac) Guillevic coiffés de leur casquette de marin sait de quoi je parle.

 

helmut-schmidt.jpg Helmut Schmidt

 

francois-mitterrand-casquette-marin.jpg François Mitterrand

 

guillevic.jpgGuillevic. Photo : Dupont-Sagorin.

 

Etre élégant avec un vêtement « authentique », c’est possible – à condition d’être aussi authentique que son vêtement. A propos du Barbour, Tatiana Tolstoï a écrit joliment : « Je ne pense pas que ses premiers utilisateurs, des paysans anglais, se soient jamais pris pour des hommes élégants. Ils devaient l’être, sans quoi le Barbour n’aurait pas remplacé la cape dont les chasseurs recouvraient leurs vestes de tweed quand il pleuvait. Ils devaient l’être, en portant cette grossière veste de toile huilée aux couleurs de la campagne, pour une raison capitale : la véritable élégance est innocente ; en cela réside sa grâce. Les paysans du Tyrol en veste de laine et en culotte de peau, les cowboys dans leurs jeans et leurs bottes texanes, ou les matelots en pull marin sous leur caban ne recherchent pas davantage l’élégance, voilà pourquoi ils pourraient précisément y prétendre (3) Je confirme : j’ai vu des pêcheurs bretons être très élégants en vareuse et pantalon Le Glazik de toile rose. Des pêcheurs de tous les jours – fériés compris -, pas des pêcheurs du dimanche. Sur Eric Tabarly, le pull marin touchait au sublime.

 

tabarly.jpg

 

Et il faut être un terre-neuva pour espérer ressembler dans un ciré jaune à cette description d'Anita Conti : «  Avec son suroît qui est un vrai casque jaune d'or, son ample vareuse huilée, coupée comme une tunique dont la taille basse est retenue par une ceinture avec un coutelas fiché comme une épée dans sa gaine, ses bottes souples, gantelets orange, larges épaules, (le terre-neuva), bardé, botté, ganté, semble un chevalier doux et terrible (4)»    


terre-neuva.JPG

 

« La sagesse est fruit de l’expérience », disait Léonard de Vinci. Et il est des expériences qui font mûrir plus rapidement que d’autres. Il y a plus de vingt ans, j’avais acheté d’un coup, dans une pittoresque boutique de l’Ile aux moines, deux vareuses et une veste de quart 100 % authentiques. L’iode m’avait rendu fou. Quelques jours plus tard, dans ma veste de quart et au bras de ma femme, j’arpentais fièrement le quai de La Trinité-sur-mer. Il y avait, ce jour-là, un rassemblement nautique auquel participaient plusieurs navigateurs célèbres. Il arriva que, pour mon malheur, nous croisâmes Loïck Peyron, qui avait eu l’idée saugrenue de revêtir la même veste que la mienne. Lui, la peau tannée et la veste usagée ; moi, tout pâlichon dans ma veste flambant neuve. « Tu l’as reconnu, c’est Loick Peyron ! » dis-je à ma femme. « Et tu as vu, on a la même veste ! » Je n’ai jamais oublié le regard de compassion qu’elle me lança alors – ni le « Marin d’eau douce, va ! » qui l’accompagna.

J’ai remisé ma veste au grenier. Et la vogue pour le workwear ne me la fera pas ressortir. Si, par hasard, dormaient dans vos placards des Indy’Boots de charpentier, un jean brut selvedge, une chemise à carreaux de bûcheron… n'allez surtout pas les réveiller ! Pardon Monsieur !

Les vêtements de travail sont, à l’instar de ceux issus des sports, une source inépuisable d’inspiration pour les stylistes et les créateurs. Le phénomène n’est pas nouveau, mais il acquiert quelque chose de paradoxal aujourd’hui que ces vêtements sont de plus en plus souvent délaissés par ceux pour lesquels ils ont été conçus.

__________________________________________________________________________________
1. Le Temps Chanel, Edmonde-Charles Roux, Chêne-Grasset.
2. Des modes et des hommes, Farid Chenoune, Flammarion.
3. De l’élégance masculine, Tatiana Tolstoï, Acropole.
4. Les Terre-neuvas, Anita Conti, Chêne.

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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commentaires

Anne-Elise plink 30/07/2015 11:29

Votre article est une excellente leçon d'histoire sur le vêtement de travail au sens large. Je pense qu'on retrouve ses valeurs expérience, expertise et qualité dans les vêtement lafont, la célèbre marque française !

Vêtement de travail 02/12/2014 14:13

Excellent article sur l'histoire du vêtement de travail!

Image & Corporate Solutions 19/11/2013 17:17

Ces informations sont très intéressantes, malheureusement, ces derniers temps on ne se soucie plus beaucoup du confort dans les vêtements de travail et on cherche plus l'élégance....

Téo 09/02/2013 00:27

Si le costume noir est le workwear du cadre moyen, une authentique veste élimée dont l'aspect satiné témoigne des heures passées sur une chaise, une chemise blanche dont le tissu, de sueur, a
imprimé les déboires de son propriétaire, ou encore des souliers abîmés par les métros bondés, le tout porté par un "authentique" cadre (lunettes fines, cheveux courts, Blackberry, agitation
nerveuses de la jambe) ne font-ils pas de cet homme un candidat à l'élégance ?

eugene 03/11/2012 19:22

Nous vivons une époque indifférenciée, je veux dire qu'il n'y a plus d'uniformes, plus de destination d'usages dans le vêtement, même les sexes sont indifférenciées ( jeans, chemises, sweaters
etc...). D'où le succès des séries comme Mad Men ou Boardwalk Empire, monde ultra-codifié et différencié : uniforme d'ouvrier, d'artisans, d'homme d'affaire, d'homme et de femmes des bureaux,
etc... chacun à sa place.
Le monde reste nostalgique. Si on compare les tenues des parisiens et des parisiennes au travail dans les films de Bresson par exemple ( Pickpocket) avec la rue parisienne d'aujourd'hui, on se rend
compte de cette évolution.
Il n'y a qu'à voir le prix des vestes d'ouvrier en moleskine vendues par des marques comme Mister freedom qui surfent sur ce fantasme d'authenticité et de destination...
Jamais l'idée ne serait venue à mon grand-père de s'exhiber en veste de moleskine en dehors du travail. Il penserait sans doute que nous vivons là une époque de grand désordre...

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