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Les vieux messieurs chic : je les admire depuis mon enfance. Je me souviens d’un ami de mon grand-père qui portait de magnifiques costumes pied-de-poule blanc et noir avec de vieux richelieus bruns et des chaussettes jaunes. Il roulait en Lancia Flaminia bicolore. Ces images m’ont marqué. Pourquoi ? La naissance ou la révélation d’un goût est une chose mystérieuse.
Je me rappelle avoir accompagné plusieurs fois mon père chez son tailleur ; c’était un vieux monsieur impeccablement mis, costume croisé, chemise bleu ciel, cravate marine. Mon père aussi savait être chic. Et il était âgé. Je ne l’ai jamais vu, sauf en été, sans cravate. Il piqua longtemps les siennes d’une perle et il porta jusqu’à la fin son Hombourg.
Coquetterie suprême : il manquait à mon père l’index de la main droite ; peu avant de disparaître, il expliqua à ma mère comment, sur son lit de mort, il voulait qu'on croise ses doigts afin de masquer son handicap.
Tout enfant, j’adorais feuilleter de vieux magazines d’actualités ou de cinéma. Mes idoles s’appelaient Maurice Chevalier ou Fernand Gravey. On pourra bien dire que j’étais un enfant de vieux et que, comme tel, j’avais des goûts de vieux. Je laisserai dire – et je me répèterai : j’ai eu la chance d’être le fils d’un homme qui avait du goût et d’avoir contracté très tôt l’amour des belles choses.
« Il faut une vie pour apprendre l’élégance », dit Tatiana Tolstoï, qui ajoute : « (…) les sommets de l’élégance s’observent plus fréquemment sur de vieux messieurs que sur de plus jeunes (1) ». Et pour cause : il faut du temps pour acquérir les codes, trouver son style, se construire un vestiaire raisonné. Un vieux monsieur chic porte son costume comme une seconde peau. Il est à l’aise, sûr de lui, il n’a rien à prouver. Il peut se permettre des audaces qui, sur un plus jeune, seraient signes d’affectation.
Notre société a fait de la jeunesse une valeur. Certes, la jeunesse peut être valeureuse, mais elle n’est pas en soi une valeur. La vieillesse, à l’inverse, a été dépréciée. Les vieux se sont conformés à l’image négative qu’on a voulu donner d’eux. Face au jeunisme tout-puissant, ils se sont faits tout petits, tout discrets, comme si, conscients de leur défaite, il s’agissait pour eux de disparaître avant l’heure. Quelques-uns ont pactisé avec le diable : ils tentent de tout faire pour rester dans le coup, pour paraître plus jeunes. Ils se sont crus les plus malins ; ils ne sont que pathétiques.
Je voudrais que les vieux n’aient plus honte de l’être. En matière de style au moins, la vieillesse, pour peu qu’elle sache, peut encore beaucoup. « Dans ma jeunesse, il n’y en avait que pour les vieillards ; il n’y en a plus, aujourd’hui, que pour les jeunes. Nous l’avons bien voulu, en dénonçant les vieux », regrettait dès 1971 Paul Morand.
Paul Morand ! Un modèle pour tout admirateur de vieux messieurs chic ! « Tu auras beau dire et faire, lui disait sa femme, tu n’es pas fait pour être un vieillard. » Lui au moins ne renonça jamais. Ainsi, à 82 ans, il écrivait dans son journal : « Cherché une voiture qui marche vite, ait la direction assistée et, en même temps, ne soit pas la grosse américaine, implaçable sur le trottoir de l’avenue Charles-Floquet. Je m’arrête à une Commodore Opel, à deux carburateurs, injecteurs électroniques, 197 km/h au compteur (2) » !
J’admire les vieux messieurs chic et ma femme est émue par les vieilles dames coquettes. L'’amour fait décidément bien les choses.
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1. "De l'élégance masculine", Tatiana Tolstoï, L'Acropole.
2. "Journal inutile", Paul Morand, Gallimard.
lechouandesvilles{at}gmail.com