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1 octobre 2014 3 01 /10 /octobre /2014 06:59

Chère jeune lectrice,

 

Vous m’avez écrit : « (…) j’avais pris en irritation le fait qu’on puisse nous définir à cause de nos vêtements – surtout, le fait qu’on ne puisse pas se taire, et qu’on soit obligé de donner des informations sur nous-mêmes en nous habillant ; bref, que la seule neutralité possible – la nudité – soit un engagement encore plus évident que le silence, qu’il n’y ait pas de non-langage possible. » Vos remarques m’ont troublé. L’enfer serait donc notre apparence, qui nous livre forcément en pâture au regard et au jugement d’autrui.

La nudité n’est certes pas la solution, n’en déplaise à quelques naturistes naïfs qui recréent, hors de portée des voyeurs, d’impossibles édens. Des camps ! Il fut un temps très lointain où, c'est vrai, la nudité était belle : « L’homme et sa femme étaient nus, sans se faire mutuellement honte », nous dit Le Livre. La suite est désolante. J’ai beau la savoir inévitable, à chaque fois que je lis ce récit, j’espère qu’un miracle va, là – sous mes yeux -, la changer. Mais non. La femme et l’homme mangent de l’arbre ; ils découvrent, piteux, qu’ils sont nus ; Dieu châtie les inconséquents, et, comme saisi de pitié, il s’improvise tailleur et les revêt de « tuniques de peau ».

Voilà comment s’habiller devint le propre de l’homme. Les animaux, impeccables dans cette très regrettable affaire, échappèrent logiquement au courroux divin (… hormis le serpent, ce Judas, que Dieu condamna à ramper) ! A eux l’innocence de la vie à poil ! Qui veut humilier un animal n’a qu’à le déguiser en homme. Voyez les singes qu’au cirque on costume pour faire rire. Mais qui veut humilier un homme l’oblige à se dévêtir – à se mettre en tenue d’Adam !

Exit, donc, la nudité. Face à cette maudite nécessité de se vêtir, quelle attitude alors adopter ? La suite de votre message en propose une. Vous dites, je vous cite : « Il m’arrivait de rechercher le style le plus banal, le plus neutre, le plus minimal qui soit. » Votre choix a sa cohérence, mais c’est le choix d’un(e) vaincu(e) ! A l’autre extrémité, il y a l’orgueilleux qui renverse la malédiction à son avantage exclusif. Par l’extravagance de ses tenues, celui-là va au-devant du jugement de ses semblables. Ses fanfreluches sont son armure. Admirez-le, il fera semblant de ne pas vous voir ; moquez-le, il vous plaindra de le jalouser. On pourrait aussi concevoir une solution rationnelle : puisque s’habiller est notre lot commun, faisons-le tous de la même manière ! Au vrai, l’idée eut déjà cours ; elle fut même mise en œuvre à des époques et sous des climats divers à des fins plus ou moins louables. Pas de différences, pas de jugement, serait-on enclin à penser. Mais c’est faux. Habillés pareillement, Mao et Chou En-Laï sont tout de même dissemblables : le second seul est élégant.

 

mao.jpgMao Tse Toung


Chou-en-lai.jpgChou En-Laï

 

On peut aussi suivre la mode. La mode rassure et divertit. Ne brille-t-elle pas pour vous, qui êtes si jeune, d’un éclat invincible ? « Il vaut mieux suivre la mode, même si elle est laide, disait Chanel. S’en éloigner, c’est devenir aussitôt un personnage comique. » Quoique je ne sois pas bien sûr que toutes les modes nous préservent du ridicule !... Autre moyen dont nous disposons et qui se situe, en quelque sorte, à l’opposé du « non-langage » dont vous rêvez : charger son vêtement de parler pour soi. Le choisir en fonction de son sens, réel ou supposé. Daniel Halévy, par exemple, portait toujours une veste de velours marron. « Le velours, expliqua-t-il un jour à Roger Martin du Gard, est ce qu’il y a de commun aux destinées humaines. Ces destinées sont différentes et j’estime ces différences, je les aime même, mais il y a une souche commune qui est la vie laborieuse, artisanale, dont le vêtement de velours que portent le garde-chasse, le chasseur, le charpentier, peut être tenu pour le signe. » A tant faire que d’être jugé, autant que ça le soit pour une bonne raison, non ? Ayons soin toutefois que le signe n’obscurcisse pas trop la chose signifiée ! Henri de Régnier, expert en symboles, ne se trompa pas, en tout cas, sur le sens de la tenue de Halévy : « Il y a chez ce descendant des Bréguet de l’artisan, écrivit-il dans un de ses Cahiers. Je le revois sur la plage de La Baule, avec sa barbe de prolétaire, son complet de velours, son caban à la Péguy, esprit distingué d’ailleurs. »

Se vêtir, c’est choisir, et choisir, c’est s’exposer. Cette évidence peut irriter, mais à quoi bon perdre son énergie à pleurer sur la fatalité ? Moi, ma façon de faire avec tient en quelques mots… et se répète d'un billet à l'autre de ce blog dont je sais que vous avez fait récemment la découverte ; c’est de m’inventer, dans le respect des traditions et d’autrui, une silhouette personnelle et avantageuse (… enfin, autant que je peux en juger et que la chose est possible !) qui me permette, sans honte, de me regarder dans la glace. Dit plus brièvement encore – et même d’un mot, pris dans le sens où Balzac l’entendait : c’est de m’habiller !

« La brute se couvre, le sot se pare, l’homme élégant s’habille ».

… Et c’est ainsi, chère jeune lectrice, que la vie élégante est grande et que Balzac est son prophète !

Et moi je suis votre ami.

 

Le Chouan

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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commentaires

Muskar 03/10/2014 09:49

La comparaison Mao / Chou En-Laï est imparable, et me rappelle que lors de mon service militaire, certains faisaient retailler leurs treillis. Faire au mieux me parait une bonne solution.

Justin 02/10/2014 19:25

La nudité est un costume !

ad 02/10/2014 11:19

Les naïfs ou les hurluberlus qui pensent que la nudité nous rendrait tous égaux sont bien stupides. En effet, même face à la nature nous sommes pas tous égaux. Il y a des corps à la plastique
sculpturale, d'autres flétris etc...
Sans parler des différences sociales qui ont une incidence sur nos silhouettes : le travailleur manuel qui n'a pour unique capital sa force musculaire sera plus musclé que celui qui exerce une
profession intellectuelle. Toutefois le jeune cadre dynamique qui veut prendre soin de son corps par l'alimentation et l'exercice physique sera mieux portant que le membre d'une famille très pauvre
dont les modes de vie ne peuvent être aussi sains faute de moyens financiers et d'une éducation approprié.
Enfin, les différences culturelles et morphologiques entrainent des rapports aux corps différents entre les habitants de notre planète. Les américains sont par exemple plus costauds et charpentés
que ces malheureux français.

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