Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
27 novembre 2010 6 27 /11 /novembre /2010 07:27

Une idée reçue veut que la quête de l’élégance n’accapare que des âmes superficielles. Comment le goût des chiffons pourrait-il faire bon ménage avec des préoccupations d'ordre existentiel et métaphysique ? La singulière galerie qui suit prouve pourtant le contraire. Elle est exclusivement composée de portraits d’écrivains suicidés qui, venant d’horizons très éloignés, avaient pour point commun de prêter une grande attention à leur mise. « L’humour est la politesse du désespoir », disait Boris Vian. Il faut croire que l’élégance peut l’être aussi.

 
Raymond Roussel (1877-1933)

 

Raymond-roussel-un.jpg

 

Un excentrique plutôt qu’un élégant. François Caradec nous apprend que, ayant la phobie de la saleté et l’horreur des choses lavées, Raymond Roussel portait ses faux cols une seule fois, ses cravates trois fois et ses chapeaux quinze fois (1). Ses moyens, infinis, lui permettaient ce genre d’extravagances.

Il succomba à une trop forte prise de barbituriques.

 

Raymond-roussel.gif

 
  Jacques Vaché (1895-1919)

 

jacques-vache.jpg

 

« L’homme que j’ai le plus aimé et qui, sans doute, a exercé la plus grande et la plus définitive influence sur moi », confiera André Breton en 1949 (2). C’est en 1916, à Nantes, que Breton fit la connaissance de ce « jeune homme très élégant aux cheveux roux ». Vaché cultivait un esprit d’indépendance et de provocation très « dandy ». « Je promène de ruines en villages mon monocle de cristal », écrivit-il en juin 1916. Et, à Théodore Fraenkel, en août 1918 : «  Je rêve de bonnes Excentricités bien senties, ou de quelque fourberie drôle qui fasse beaucoup de morts, le tout en costume moulé très clair, sport, voyez-moi les beaux souliers grenat ? » Son goût de la pose imprégnait aussi sa prose.

Il succomba à une overdose d’opium le 6 janvier 1919 à seulement 24 ans : cette « fourberie drôle » qui fit deux morts (lui et l’ami qui l’accompagnait) fut-elle volontaire ou accidentelle ? Breton conclura au suicide. Ne discutons pas : le « pape du surréalisme » est infaillible.

 
Arthur Cravan (1987-1918)

 

arthur-cravan-chapeau-def.jpg

 

« Le poète aux cheveux les plus courts du monde » : c’est ainsi qu’Arthur Cravan se définissait. On pourrait ajouter, en le paraphrasant : « Le poète à l’œuvre la plus mince du monde ». Mais ce serait facile et d’ailleurs erroné. Qu’importe, au reste : Cravan est une légende avant d’être un écrivain. « Ah ! devenir un légendaire ! » soupirait le fragile Jules Laforgue. Cravan, ce colosse de deux mètres et de 105 kilos, réalisera son rêve : neveu d’Oscar Wilde, champion de France amateur de boxe, ayant combattu dans un match plus ou moins truqué le champion du monde des poids lourds Jack Johnson, grand voyageur, provocateur (3), précurseur de Dada et du surréalisme, disparu en mer au large du Mexique dans des circonstances non élucidées (accident ? suicide ? « L’hypothèse la plus vraisemblable, dit Philippe Sollers, (est) qu’il a dû finir par rencontrer l’ennui sous sa forme définitive. ») – Cravan fut tout cela et bien plus encore.


arthur-cravan--cravate.jpg

Il sera pour Guy Debord – le fondateur du situationnisme -  l’équivalent de Jacques Vaché pour André Breton. Debord aussi se suicidera. Mais je mets quiconque au défi de me trouver une seule photo qui montre un Debord élégant (4).


Henry de Montherlant (1895-1972)

 

henry-de-montherlant-pochette.jpg

L’élégance fut une préoccupation de sa jeunesse. A dix-neuf ans, il s’essaie à la mèche et au port de tête de Maurice Barrès, l’auteur du Culte du moi :


maurice_barres_et_h.de.Mont.jpg  Maurice Barrès et Henry de Montherlant

 

Au même âge, il fait parler ainsi un de ses personnages, que sa mère oblige à ne pas rejoindre le front : «  Je suis celui pour qui la guerre n’existe pas et n’aura pas existé. Je mets des gants beurre frais, je pince le pli de mon pantalon, je reproche aux blessés de sentir mauvais, aux officiers de n’avoir pas lu Nietzsche (5). » Très vite, Montherlant se compose le masque d’un empereur romain. En vieillissant, la mise se banalise :


henry-de-montherlant-photo-.jpg(Vital/Paris-Match)

 
Sa mort fut celle d’un stoïcien : « Je deviens aveugle, je me tue », écrit-il en guise d’explication. Cyanure plus revolver : il avait bien pris soin de ne pas se rater.

 
Vladimir Maïakovski (1893-1930)

 

maiakovski-jeune.jpg

 

maiakovski.jpg

 

Vladimir Maïakovski, issu d’une famille pauvre, s’inventa une jeunesse de dandy. Coiffé d’un haut-de-forme et vêtu d’une blouse jaune canari, il devint la vedette des soirées poétiques qu’organisait alors l’avant-garde futuriste. Un physique impressionnant : 1,96 (selon Elsa Triolet) ; un visage taillé à la serpe ; un regard brûlant ; une voix de stentor. Et quel verbe ! Imagé, inspiré, torrentiel, étourdissant. Plus tard, avec Lili Brik, son grand amour (6), il dépensera à Paris l’argent du gouvernement soviétique chez Old England et Weston ! Les relations qu’il entretint avec le pouvoir furent orageuses. Certains y trouvèrent une raison suffisante à son suicide, le 14 avril 1930, d’une balle dans la poitrine dans un studio moscovite du passage de la Loubianka. C’était aller un peu vite en besogne. Car Maïakovski, qui avait un tempérament suicidaire, se trouvait confronté alors à de multiples difficultés personnelles. Sa fulgurante trajectoire fut traversée de plusieurs dépressions qui le conduisirent à chaque fois à des tentatives de suicide : « Le cœur bondit vers la balle / la gorge rêve au rasoir » (7).

__________________________________________________________________________________
1. Vie de Raymond Roussel, François Caradec, Jean-Jacques Pauvert, 1972.
2. André Breton, lettre à la soeur de Jacques Vaché, 1949.
3. Un goût – dandy - de la provocation à rapprocher de celui de Jacques Vaché. Jugez plutôt : en 1914, au début d’une conférence, pour obtenir le silence,  Cravan tire quelques coups de pistolet. A la première des Mamelles de Tirésias d’Apollinaire, trois ans plus tard, Vaché, déguisé en officier anglais, menacera de tirer sur le public.
4. Pour en savoir plus, cliquez ici. Où, pour l’anecdote, vous apprendrez que Cravan, dès les années 10, portait les pans de sa chemise sur le pantalon
: nos "fashionables" n'ont rien inventé !
5. L'Exil. Pièce écrite en 1915 et publiée en 1929.
6. Lili Brik était la soeur d'Elsa Triolet.
7. Une biographie de Maïakovski vient de sortir, signée Bengt Jangfeldt. Pour visionner des portraits de Maïakovski,
cliquez ici. 

Partager cet article

Repost 0
Publié par Le Chouan - dans Personnalités
commenter cet article

commentaires

Nicolas 14/12/2010 21:35


Merci. Grâce à vous, j'ai eu l 'envie de me plonger dans les Diaboliques de Barbey (auteur fréquenté en classe de Khâgne). C'est d'une misogynie raffinée et perfide que nul ne peut s 'autoriser
aujourd'hui. Un bonheur.
Nicolas


Le Chouan 16/12/2010 21:32



Il faut se méfier des clichés. Zola, défenseur des opprimés, possédait une sorte de château à Médan. Barbey, ardent royaliste et dandy haut en couleur,
vivotait dans un deux pièces rue Rousselet.


Zola avait les moyens de satisfaire son goût de la vie confortable et bourgeoise. C’était un peu la gauche caviar avant l’heure !


Merci, Nicolas. « Le Bonheur dans le crime » : ma diabolique préférée !



Narcisse-Honoré de Balssa 07/12/2010 00:39


J'ai deux photos qui montrent un (jeune) Debord élégant. Que gagne-t-on si je vous les scanne?


Le Chouan 07/12/2010 20:39



Ah çà ! je demande à voir ! Un Debord très jeune alors... encore habillé par sa mère ?



Nicolas 05/12/2010 16:33


Merci pour cet éclairage littéraire très intéressant.

Nicolas


Kling 30/11/2010 21:56


Sujet original, mais par trop sinistre à mon goût. Le goût du beau et de la vie me tiendront en éveil, éloigné de la mort aussi longtemps qu'il se pourra.


Erwan 29/11/2010 20:10


Quel feu d'artifice Le Chouan! Il éclaire d'une lumière crue mon ignorance. Cravan et Maïakowski (quelle trogne!)méritent le détour.


philippe booch 28/11/2010 19:04


Merci pour ce billet qui me donne envie de me documenter afin de connaître mieux ces personnes.

C'est bien l'élégance, la culture aussi, c'est pourquoi je reviens ici.
Si ce n'était que pour regarder du tissu hors de prix et des chaussures exagérément colorées, j'irais ailleurs.


http://unregardunpeuconservateur.over-blog.com/ 27/11/2010 21:22


Remercions le Chouan qui, dans sa bataille pour l’élégance, nous aides à contrer tous les fâcheux qui considèrent que « élégance » ne rime pas avec « intelligence » !
La véritable élégance est celle qui traduit dans le choix de ses vêtements sa propre façon de penser. Une pensée élégante correspond à un habillage élégant. Effectivement trop souvent les ignorants
considèrent une mise correcte comme un signe d’attitude superficielle. Loin de là ! Un habit de qualité témoigne à la fois du soin qu’on porte à soi même et de l’amour pour les belles choses, pour
les belles matières et le travail bien fait. Pour quelle raison l’homme intellectuel (ou que se dit tel) devrait mépriser les habits de bonne facture et s’habiller en clochard (comme par exemple le
très controversé dernier prix Goncourt) ?
D’autre part (et j’ai la prétention de croire que notre ami Le Chouan pense pareillement), on ne peut que sourire avec indulgente commisération (j’ai failli écrire « on ne peut que condamner »,
mais ce serait trahir l’esprit de bienveillance et légèreté de cet aimable blog) des freluquets pour qui le beau vêtement n’est qu’une fin en soi. On remarquera par ailleurs que dits inoffensifs
personnages ne font que « suivre la mode » avec des fort dispendieux efforts, tandis que l’homme élégant habille son corps avec « style ». Et, si on veut aller encore plus loin : si toute
expression humaine est considérée comme une matérialisation de l’esprit, il faudrait considérer l’élégance des vetements et du portement au même rang que les beaux arts, la musique ou la
littérature. Pour revenir à notre opposition « freluquets » et « hommes élégants » : les premiers achètent ce que propose l’offre commerciale du moment, les seconds choisissent et souvent portent
les mêmes types des vêtements (voir les mêmes vêtements) pendant toute une vie entière (personnellement mon dressing n’a pas varié depuis vingt cinq ans…). Je m’aperçois avoir parlé d’élégance et
de portement… Les suiveurs de la mode, si on les observes, sont toujours un peu mal à l’aise, pour être « in » s’imposent des oripeaux souvent inconfortables (on observe souvent des jeunes hommes
au cou emprisonné par des monstrueux cols de chemises qui vont des oreilles aux épaules ou des jeunes femmes en équilibre sur des talons aguilles leur donnant des allures de flamands roses…) ;
l’homme élégant est à l’aise et confortable dans un costume rayé en flanelle trois pièces ou dans un tweed rugueux car son corps habite son vêtement, car l’image qu’il offre au monde reflète celle
de sa personnalité.
Sans élégance de l’âme, il n’y a que des « asini vestiti a festa » (savoureux dicton italien qu’on peut traduire « des ânes endimanchés).
Amitiés élégantes


Jean 27/11/2010 19:11


J'ai une affection particulière pour la plume de Montherlant, dont certains personnages — comme le fameux Pierre Costal — étaient de véritables Dandy.


Le Chouan 27/11/2010 20:03



Roger Peyrefitte aussi avait une affection particulière pour la plume de Montherlant…


(Très) mauvaise blague à part, oui, Montherlant était un fameux styliste ! J’aime particulièrement la phrase qui conclut « La Chevalerie du néant » : « Je
n’ai que l’idée que je me fais de moi pour me soutenir sur les mers du néant ».



Présentation

  • : Le chouan des villes
  • : L'élégance au masculin : réflexion(s) - conseils - partis pris.
  • Contact

Recherche

Me contacter

lechouandesvilles{at}gmail.com

Liens Amis

Catégories