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9 décembre 2010 4 09 /12 /décembre /2010 07:29

Pierre Drieu la Rochelle (1893-1945)

 

drieu-et-breton.jpg Breton et Drieu

 
Drieu, c’était un physique : grand (1,85 ou 86), souple (« une silhouette de jonc », selon plusieurs contemporains), un air boudeur (« sa moue de roi détrôné », dit Jacques Chardonne), le cheveu blond et rare, les yeux bleus. C’était aussi un style vestimentaire, que sa biographe Dominique Desanti résume ainsi : « (…) flanelle aux tons éteints, souliers comme des miroirs, feutres mous sur des cheveux tirés, chemises, cravates, chaussettes rappelant le bleu de l’œil. » (1) Une élégance toute britannique – car cet écrivain qui se fera le chantre de l’Allemagne nazie était anglomane ! « Il a l’air de sortir d’Oxford ! » s’écria Roger Martin du Gard en voyant s’approcher Drieu de la barre des témoins au fameux procès Barrès instruit en 1921 par ces farceurs de surréalistes.

 

drieu-desanti.jpg


Drieu, c’était surtout un dandy – tempérament lymphatique ; esprit goûtant en dilettante les spéculations intellectuelles audacieuses (2) -, mais un dandy dévoyé, qui se laissa prendre au piège de l’action et de l’engagement : « Ce qui me gêne dans la position de dandy et m’en a écarté, c’est le puritanisme déguisé, le noli me tangere. On s’abstrait de la vie, des taches, des bavures. Après tout, j’aime mieux m’être roulé dans la boue avec les autres », a-t-il écrit pendant la guerre.

 

drieu-dandy.jpg

Sitôt qu’il apprit qu’il allait être arrêté pour collaboration avec l’ennemi, il se suicida au gaz. Il avait 52 ans. Il avait dépassé de deux ans la limite qu’il s’était fixée pour lui-même dès ses vingt ans : « Je m’étais mis dans la tête qu’il ne fallait pas mourir plus tard que cinquante ans. » 

 
Jacques Rigaut (1898-1929)

 

jacques-rigaut-1923.jpgJacques Rigaut en 1923. 

 
Ami de Drieu, qui l’a pris pour sujet dans trois textes : une nouvelle, La Valise vide, un roman, Le Feu follet (3), une sorte de court  in memoriam, Adieu à Gonzague. Ensemble, ils écumaient bars et bordels. Rigaut, homme insaisissable, à la personnalité désunie. Homme à femmes – il avait le physique pour ça : grand, brun (« tes beaux cheveux vivants », Drieu), la peau mate, l’œil clair, le sourire ravageur. Kleptomane, et de quelle manière : il coupait les boutons de livrée et d’uniformes dans les métros et les hôtels. Une manie si particulière, ça vous pose son personnage ! Les surréalistes, prompts à s’emballer à la première excentricité venue pourvu qu’elle ressemble à un pied de nez antibourgeois, ont bien sûr adoré. Drogué – jusqu’à l’extrême dépendance. Ecrivain, mais sans œuvre – la sienne étant sa vie (4). En cela dandy – et, aussi, dans son refus de prendre un état, dans son goût de la pose, dans son appréhension (dans tous les sens) littéraire de l’existence. Drieu, qui sait de quoi – et de qui – il parle, balise le terrain : « Oui apparemment rien de plus chrétien que toi. Ne t’étais-tu pas mis, sans le savoir, à l’école des dandys : un parfait gentleman chrétien. L’automate, formé d’une cravate impeccable, impeccante, qui démontre l’existence de l’âme par son absence. Brummell buvait et baisait comme toi. »

 

jacques-rigaut-guetres.jpg

 
Suicidaire – il écrivit : « Essayez, si vous le pouvez, d’arrêter un homme qui voyage son suicide à la boutonnière » – et – faisant mentir l’adage selon lequel ceux qui en parlent ne le font pas – suicidé : ce 6 novembre 1929, une balle tirée en plein cœur suffit à l’affaire (5).

 
René Crevel (1900-1935)

 
Poète et, surtout, romancier et essayiste. Issu d’une famille bourgeoise. Un beau profil de garçon dessiné par Cocteau. Homosexuel. Toxicomane et malade – tuberculeux. Certaines images le représentant – dont un portrait de Christian Bérard – témoignent de son goût pour une élégance teintée de préciosité (6) :

 

rene-crevel-pochette.jpg

rene-crevel-portrait.jpg

 

La mort hante sa vie. Son père se suicide alors qu’il n’a que quatorze ans. A vingt-cinq ans, voici comment il répond à une enquête des surréalistes – ses pairs – sur le suicide : « (…) la plus vraisemblablement juste et définitive des solutions ». Il y recourra dix ans plus tard. Sur le motif de son acte, les avis divergent ; pour les uns, c’est parce qu’il n’aurait pas réussi à surmonter la contradiction née de son double engagement – politique (auprès des communistes) et spirituel (auprès des surréalistes) ; pour les autres, c’est parce qu’il avait appris la veille que, alors qu’il se croyait définitivement guéri, il souffrait d’une tuberculose rénale.

 
Klaus Mann (1906-1949)

 

klaus-mann.gif 

Fils de Thomas Mann.

Il fut, un temps, un ami intime de René Crevel.

Il s’engagea sans attendre contre l’hitlérisme mettant ainsi un terme à une jeunesse dominée par l’influence de l’esthétisme corrompu et raffiné « fin de siècle ». Sa conception de l’artiste (« (un) moi radicalement solitaire dans un isolement tragique ») rappelle, comme un écho ténébreux et profond, celle de Baudelaire. Son maître, alors, se nommait Stefan George :

 

stefan-george.jpg

Son goût – dandy – de la révolte lui fit revendiquer sa différence sexuelle : sa Danse pieuse (1926) est le premier roman allemand explicitement homosexuel.

Tourmenté, dépressif et drogué, il finit par se tuer en avalant une forte dose de barbituriques.

 
Romain Gary (1914-1980)

 

romain-gary-jane-seberg.jpgAvec Jane Seberg, qui fut sa femme

 

romain-gary-gilet.jpg


J’ai hésité à retenir ce nom. Elégant, Gary ? A mon sens, l’attention qu’il prêtait à son apparence témoignait davantage du goût de la parade que de la passion du style. Ses portraits le montrent toujours différent. Dans la mosaïque d’images qu’il nous a laissées de lui, quelle est celle qui lui est la moins infidèle ?  Le Caméléon : c’est le titre de la biographie que lui a consacré Myriam Anissimov.  Bien vu ! Cet homme changeait de costume comme un comédien change de rôle. Il joua aussi avec les pseudonymes. Sous celui d’Emile Ajar, il publia La Vie devant soi, ce qui lui permit d’obtenir pour la seconde fois le Prix Goncourt – cas unique dans l’histoire de ce prix. Cette mystification pas drôle (Gary disait qu'il avait de l'humour... mais ceux qui en ont vraiment ne le disent pas) le dépassa bientôt et finit par le broyer.

Il se tua d’un coup de revolver dans la bouche, laissant sa vie - ses vies - définitivement derrière lui. Auparavant, il avait enfilé une robe de chambre rouge. Pour que le sang ne se voie pas.

 
Philippe Jullian (1921-1977)

 

philippejullian.jpg

 

De Philippe Jullian, je n’ai lu qu’un livre : sa biographie d’Oscar Wilde. Je me souviens… J’avais vingt ans. J’étais en week-end à Paris. J’avais emporté ce livre au cas où je m’ennuierais. Et, dans ma petite chambre d’hôtel, je l’ai dévoré en quelques heures. Grâce à Jullian, je peux dire que j’ai un peu partagé la vie du grand Oscar. Sorry, dear Alfred ! Je me souviens de la photo de l’auteur sur la quatrième de couverture. Je me souviens surtout d’une phrase qui – allez savoir pourquoi – m’a beaucoup marqué : «  Un homme élégant préfèrera  toujours un seul costume bien coupé à toute une garde-robe improvisé. » Voyez comme Olivier Barrot (tiens ! il faudra que je consacre un billet à ce journaliste à l’élégance discrète) présentait en 2000 la réédition de cette remarquable biographie.

La consultation de Wikipédia m’apprend que Philippe Jullian est aussi l’auteur de biographies de Robert de Montesquiou, Jean Lorrain et d’Annunzio : une famille se dessine. Et qu’il se suicida le 25 septembre 1977 dans sa résidence secondaire de Senlis. Ainsi, cet amoureux des auteurs décadents se réserva le sort que s’étaient réservé un bon nombre d’entre eux.

__________________________________________________________________________________
1. Drieu la Rochelle ou le séducteur mystifié, Dominique Desanti, Flammarion, 1978.
2. Il aurait pu dire comme Gide : « Tous les extrêmes me touchent.» A la fin, son dilettantisme reprit le dessus : son journal de  guerre témoigne de son intérêt ultime pour le communisme (« Staline… enfin un maître ») et pour le bouddhisme. Si, comme l’affirmait Cocteau, se contredire est un luxe, alors Drieu était milliardaire !
3. Beau et court roman dont Louis Malle a tiré un non moins beau film. Les admirateurs de ce film forment une sorte de confrérie secrète. L’interprétation profonde et sobre de Maurice Ronet est fascinante, inoubliable.
4. Philippe Soupault, à propos de Rigaut : « La postérité jugera les surréalistes sur leurs œuvres. Pour nous, ce fut notre vie. Jacques Rigaut fut alors  - les actes important plus que les paroles – l’un de nous, à part entière. »
5. Pour aller plus loin – beaucoup plus loin -, il faut consulter le blog Rigaut signé Jean-Luc Bitton. Celui-ci travaille depuis quatre ans à une biographie de Rigaut. Son blog se présente comme un journal illustré et documenté de sa recherche. Les deux portraits de Rigaut qui accompagnent mon billet en sont tirés. Merci à Jean-Luc Bitton de m'avoir autorisé à les reproduire.
6. Rigaut, Crevel... et Breton, et Leiris : les surréalistes avaient le goût de l'élégance. Il faudra que j'en reparle.

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Publié par Le Chouan - dans Personnalités
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Le Chouan 16/12/2010 21:36


J’ai regardé le 2 décembre sur F2 un documentaire sur Romain Gary (Romain Gary, le roman du double). Voici comment Paul Pavlowitch (son cousin, qui joua le rôle d’Ajar) parle des tenues portées par
Gary dans les années 70 : « Il avait des gilets mexicains, des bottes en cuir absolument impossibles. Il avait des blue-jeans, des battle-dress américaines et il était dans un excès total. Il se
maquillait outrageusement. Les gens étaient sidérés. »
Si vous avez l’occasion de visionner le film, vous constaterez qu’à un moment les mimiques de Gary évoquent irrésistiblement celles de Gainsbourg – ou plutôt de Gainsbarre. Cela se passe très
exactement au moment où Gary dit : « Je suis juif à part entière et je l’ai toujours été. »


Nicolas 13/12/2010 22:18


Merci du prétexte de l'élégance pour nous "présenter" ou "représenter" ces écrivains.
Merci aussi de la continuité de votre ligne éditoriale à un moment où certains blogs se perdent dans l'apologie des marques, les éloges d'Arlequins fats, de tatoueurs de souliers...
Nicolas


Dan 11/12/2010 22:04


... Où l'on constate que le vêtement et l'élégance ressortissent de la pensée, de la culture, de l'art et de la vie.
Merci pour ces billets brillants - comme d'habitude.


philippe booch 11/12/2010 19:27


Merci encore, je vais me ruiner en livres.
A suivre.


L'Amateur professionnel 10/12/2010 23:14


Je me suis sans doute mal exprimé. Non, je n'envisage pas le dandy comme un matérialiste. Mais je ne discerne pas non plus en lui, je le reconnais, beaucoup de spiritualité. (Je parle bien sûr du
dandy pur et dur, à la Brummell, pas de l'artiste dandy à la Baudelaire, ou les écrivains que vous évoquez.)

Pour moi, il y a plutôt, chez le dandy, la tentation du nihilisme : nihil mirari. A quoi on pourrait ajouter nihil credere, nihil timere, nihil sentire et nihil amare.

En cela, on pourrait dire que le mythe du dandy nous fascine comme nous fascine le mythe du mort vivant. Car le dandy, dans son stoïcisme extravagant, est un être qui n'appartient plus tout à fait
à ce monde, ni encore à l'au-delà - ou au néant ? Il est entre deux. C'est là, je dirais, que réside son paradoxe premier, ontologique, pour ainsi dire. Et c'est en cela, je pense, qu'il nous
subjugue.

Bon, je constate qu'une fois de plus, je me suis pas mal éloigné du propos initial...


Almotché 10/12/2010 12:39


Excellent article qui donne envie de se plonger dans les ouvrages de ces écrivains ! Merci.


Virgile 09/12/2010 23:02


Excellente suite à votre premier billet sur le sujet.

Je profite du commentaire de L'Amateur Professionnel pour vous soumettre une question (en référence aussi à votre billet sur le dandy vs. l'élégant): un dandy peut-il être considéré comme un
misanthrope élégant? Ou y-a-t-il d'autres éléments qui entrent en ligne de compte selon vous?

Je vous remercie,

Amicalement,

Virgile (de For The Discerning Few)


Le Chouan 10/12/2010 20:42



Misanthrope ? Je ne dirais pas ça. Le misanthrope est insociable et le dandy asocial. Face au monde, la position du second est paradoxale : il se retranche et il s’expose.


Amitiés.



L'Amateur professionnel 09/12/2010 09:01


Un billet comme je les aime : votre passion pour l'écriture se perçoit dans le fond et dans la forme.

En vous lisant m'est venue cette question : le dandysme, le vrai, celui que vous décrivez (et pas cette débauche ostentatoire que, communément on prend trop souvent pour tel) n'est-il pas déjà en
soi une forme de suicide moral ? Cette façon de se retrancher du monde (anywhere out of the world), de dédaigner la création (voire de la nier tout à fait), de ne s'attacher qu'aux aspects les plus
contingents de l'existence...

Bravo et merci ! Tout simplement.


Le Chouan 10/12/2010 20:43



Un homme adapté à la société ne peut pas être un dandy. La phrase de Montherlant,  que j’ai déjà citée : « Je n’ai que l’idée que je me
fais de moi pour me supporter sur les mers du néant », est celle d’un dandy. « Je n’ai que l’idée… » : c’est
dire la fragilité de l’esquif.


Olivier, je ne suis pas sûr d’avoir bien compris la fin de votre commentaire : « (…) de ne s’attacher qu’aux aspects les plus contingents de l’existence ». Pensez-vous
cela du dandy ? On dirait que vous parlez d’un matérialiste.



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