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9 novembre 2010 2 09 /11 /novembre /2010 07:25


 

Tous les cinéphiles épris d’élégance le connaissent. George Sanders a campé le plus convaincant type de dandy cinématographique qui soit. Il resta lui-même dans tous ses rôles (… toute règle souffre des exceptions : dans un de ses derniers films – The Kremlin letter, 1970 -, il se livra à un numéro de travesti dans un bar homosexuel de San Francisco ! – mais les dandys, on le sait depuis Brummell, vieillissent souvent mal). Pour cette raison, ceux qui l’ont catalogué « snob » n’ont rien compris. « Le dandy, explique Emilien Carassus dans Le Mystère dandy, impose à autrui sa propre image ; il la bâtit dans l’imagination d’autrui par ses moyens propres ; le snob se réfère d’abord à des images qu’on lui impose ». En cela, oui, George Sanders fut un authentique dandy.

Dandy, il le fut encore en instillant dans ses rôles – du moins dans les plus remarquables – une dose mortelle d’ironie. Revoyons, notamment, le film qui lui valut son seul Oscar, All about Eve de Joseph Mankiewicz, sorti en 1950. Il y joue l’arrogant, cynique et néanmoins élégantissime Addison DeWitt. Il y joue ? Non, il y est !



Cinq ans auparavant, il incarna Lord Henry dans Le Portrait de Dorian Gray d’Albert  Lewin. Celui-ci tenait absolument à Sanders pour ce rôle emblématique. Bien lui en prit : Sanders, en Lord Henry, est inoubliable.

Dandy, il l'était aussi dans la vie. Je ne saurais trop conseiller la lecture de son autobiographie joliment intitulée Mémoires d’une fripouille. Son humour froid, son détachement y font merveille. On y lit cet aveu : « A l’écran je suis d’habitude suave et cynique, cruel envers les femmes et immunisé contre leur manque d’égards et leurs caprices. Cela est mon masque (…) Mais, en réalité, je suis un sentimental, surtout concernant moi-même – facilement ému jusqu’aux larmes par des émotions superficielles (…) J'ai choisi de protéger ma nature si aisément vulnérable et ultrasensible en adoptant ce masque particulier. » Pour Barbey, les dandys « boivent dans leur masque leur sang qui coule, et restent masqués.»  Ailleurs, Sanders parle de « (ses) traits, irrévocablement et définitivement moulés dans l’expression d’élégante scélératesse. »

 


Ce masque l’abonna aux rôles de méchants supérieurement pourvus en élégance et en QI. De nombreux réalisateurs lui firent endosser l’uniforme nazi. Dans le genre, son interprétation la plus bluffante reste celle de Quive-Smith dans le remarquable Man Hunt de Fritz Lang. « Ma méchanceté, écrivit-il dans ses Mémoires, était d’un genre nouveau. J’étais infect mais jamais grossier. Une espèce de canaille aristocratique. Si le scénario exigeait de moi de tuer ou d’estropier quelqu’un, je le faisais toujours de manière bien élevée et, si j’ose dire, avec bon goût. En plus, je portais toujours une chemise impeccable. J’étais le type de traître qui détestait tacher ses vêtements ; pas tellement parce que je redoutais d’être découvert, mais parce que je tenais à demeurer propre sur moi. »

Son charme singulier résidait dans un accord subtil entre son physique d’intellectuel jouisseur, sa voix de baryton basse, aux intonations délicieusement traînantes, et sa gestuelle sophistiquée d’aristocrate – qu’il était. Ce que Lister et Barbey disent de Brummell peut étonnamment s’appliquer à lui. Lister : « Il y avait dans toute sa personne une expression de finesse et d’ironie concentrée, et dans ses yeux une incroyable pénétration. » Barbey : « Sa voix magnifique faisait la langue anglaise aussi belle à l’oreille qu’elle l’est aux yeux et à la pensée. »

Il traversa la vie comme un monarque en exil, insatisfait du monde, des autres et de lui-même.

Dans un drolatique passage de ses Mémoires, il raconte comment il lui fallut essayer six psychiatres avant de trouver le bon. Il faut croire que le septième ne fut pas plus efficace que les précédents : on retrouva le corps inanimé de George Sanders le 25 avril 1972 dans une vulgaire chambre d’hôtel de la banlieue de Barcelone. Il avait mis fin à ses jours en ingérant un mélange de Nembutal et de vodka. Dans un mot d’adieu, il expliqua : « Je m’en vais parce que je m’ennuie. » L’ennui : « le fond de tout et de tous », affirmait Barbey, qui ajoutait : « et à plus forte raison pour une âme de Dandy. »  

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Publié par Le Chouan - dans Personnalités
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commentaires

Le Chiffre 29/05/2013 01:19

Comme toujours, excellent billet empreint de culture. Bel hommage à Sanders, que j'apprécie également même s'il ne fait partie de mes acteurs préférés. Il aurait pu faire une excellente adaptation
d'Olrik à l'écran, qui aurait sûrement plu à E.P. Jacobs !...

Bien à vous.

patrick lesueur 10/11/2010 11:32


Je suis un peu désolé d'avoir lancé ce débat sur l'Allemagne nazie, ce qui nous éloigne cher Chouan de notre intêret commun. Mais pour affiner un dernière fois le fond de ma pensée je partage
l'avis de Monsieur Orgel(?)une fois pour toute il ne peut y avoir de notion de gentleman ou d'élégance pour quiconque (Civile ou militaire) a fréquenter d'une manière militante et enthousiaste
l'infecte régime national socialiste. Célèbrons plutôt les glorieux justes ceux qui ont refusés cette intimité
Bien cordialement
Patrick Lesueur


Orgel 10/11/2010 11:01


Moui... un officier allemand aux ordres d'un nazi reste cependant un rouage du nazisme et, partant, un nazi lui-même. La distinction entre la "bonne" vieille armée régulière et les très vilains
escadrons spécialisés n'est pas bien claire. On pourra me rétorquer la loyauté sans faille à l'autorité des aristocrates prussiens, ça ne les dédouane pas pour autant, bien au contraire. Seuls ont
grâce à mes yeux ceux qui ont résisté, dont on ne parle jamais assez. Les autres, hein, se sont laissés berner par une utopie pangermaniste, qu'ils aient été politiquement nazis ou non. Bref. Il
n'en reste pas moins que les Allemands ont poussé à l'extrême l'esthétique de la guerre et qu'il faut malgré tout reconnaître une élégance dangereuse de leurs uniformes. Un billet sur la mode
militaire comme vecteur d'une idéologie serait effectivement très intéressant, et délicat, ô combien!(mais la délicatesse est une des qualités de M. le Chouan)


GiorgioFilippo 09/11/2010 23:17


Juste une petite précision... Ne confondons pas "officier nazi" avec "officier allemand"... Si le premier n'est qu'un instrument d'une dictature inhumaine, l'autre a souvent été un gentleman
(Rommel, von Paulus...) que l'Histoire a mis du mauvais coté... Exemple cinématographique : le major Paul Kruger (Robert Vaughn)dans "Le pont de Remagen", un véritable (et élégant) héros...
Cher Chouan, pourquoi ne pas écrire un article éclairé (comme toujours) sur l'élégance militaire ?


L'Amateur professionnel 09/11/2010 14:15


Un beau portrait, un bel hommage. "Il traversa la vie comme un monarque en exil." C'est tellement cela. J'applaudis !

Votre billet me donne envie de voir et de revoir bien des films...

Merci !


Orgel 09/11/2010 13:02


Ah, Monsieur Lesueur, on aurait bien aimé que tous les officiers nazis eussent été empreints de bestialité brute; hélas, beaucoup d'entre eux, aux belles manières et au bagage intellectuel
aristocratique, ont commis des horreurs. C'est en cela que j'aime bien les interprétations d'officier allemand par Sanders ; elles troublent les tentatives moralement apaisantes de diabolisation du
méchant, et enfoncent un clou douloureux dans la plaie déjà béante du genre humain : les atrocités ne sont pas l'exclusivité des brutes.


Philippe Booch 09/11/2010 10:36


Merci pour ce billet.
Sanders était élégant, en effet.
Et quel accent, quelle diction, c'était un régal.


For The Discerning Few 09/11/2010 10:08


Une fois encore, un excellent billet empreint de culture.

FTDF.


PATRICK LESUEUR 09/11/2010 09:25


Je partage votre opinion sur la magnifique élégance de George Sanders, mais n'oublions pas que comme nombre de ses collégues "exportés" pour la bonne cause aux Etats-Unis comme Cary Grant ou David
Niven par exemple, notre homme est d'origine britannique, ce qui explique certainement la culture vestimentaire de l'homme. Par contre je ne le trouve pas vraiment convaincant en tant qu'acteur
interprétant un officier nazi,car dans ce cas précis son flegme d'outre manche et son phrasé typique transparait bien trop facilement et ne correspond nullement à la bestialité brute de ce type de
personnage.
Bon courage pour la suite
Bien cordialement
Patrick Lesueur


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