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24 juin 2014 2 24 /06 /juin /2014 06:12

Jacques Henri Lartigue fut le photographe d'une modernité heureuse. Il aurait pu faire sienne la devise d'Apollinaire, le chantre de L'Esprit Nouveau : « J'émerveille ! » Son merveilleux n'est plus celui des contes : l'automobile a remplacé le carrosse et l'avion, l'oiseau bleu. A la baguette, la fée électricité ! La photographie et le cinématographe ont sacré reine l'image : « Quelquefois, le jeudi, on va au grand magasin Dufayel... On arrive au "cinématographe"...  On y voit toutes sortes de choses du pays des fées... On voit l'inventeur arriver sur la lune. C'est un magicien extraordinaire. Il s'appelle Méliès...(1) » Le petit Jacques est né sous une bonne étoile : à la maison, il peut compter sur un magicien encore plus fort que Méliès : son père. « Papa, il ressemble au Bon Dieu (c'est peut-être même lui, déguisé ?) »  Pour ce père riche et aimant, l'éducation se résume à ce principe unique : rendre ses deux fils heureux. Toutes les prières de Jacques sont exaucées par ce bon Dieu domestique. En 1906, à huit ans, il reçoit son premier appareil photographique. De 1908 à 1914, son frère aîné - surnommé Zissou - invente de drôles de machines roulantes, flottantes, volantes, qui envahissent le château familial de Rouzat. Papa paie, encourage, et Jacques photographie :


zissou.jpgZissou, 1911


lartigue-machine-volante.jpgRouzat, 1909

 

Dix-sept ans : première caméra. Vingt ans : première automobile, une Bébé-Peugeot, « la plus petite voiture du monde et la plus légère aussi, croisement d'un jouet et d'une voiture de course (2). » 

 

lartigue-bebe-peugeot.jpg« La terre entière semblait m'appartenir quand je partais seul au volant de ma petite voiture » 

 

Lartigue gardera toute sa vie la passion de l'automobile. En 1921, son père fait l'acquisition d'une Hispano-Suiza 32 HP, carrossée par Labourdette - « le premier exemplaire en France et le deuxième après celle du roi d'Espagne Alphonse XIII »  -, avec laquelle Jacques va effectuer de nombreux voyages : « L'Hispano est une grande voiture ouverte, sans capote ni pare-brise. Chaque promenade est une prodigieuse aventure à travers les éléments. La pluie. Le vent. Le soleil. Le froid. La griserie de la traversée l'emporte sur le confort. Le voyage (...) doit être vécu totalement et appelle son équipement : un grand manteau de caoutchouc, le parapluie du chauffeur, un serre-tête en cuir, de grandes lunettes en mica qu'on remplace quand il pleut par des lunettes tout en métal avec de petites fentes au ras de l'œil. » 


lartigue-hispano-copie-1.jpg

 

A lui, en 1926, une Amilcar carrossée sur mesure. Bien plus tard, dans les années cinquante, il s'offrira une petite Morgan décapotable pour descendre dans le Sud... et remonter dans le temps !

Lartigue, qui décéda à 92 ans, connut toutes les monstruosités du XXe siècle. Mais il fit comme si elles n'avaient jamais existé. Si quelques-unes apparaissent dans son œuvre, c'est, pour ainsi dire, à titre d'anecdotes. Au fond, il traversa la modernité avec un esprit Belle-Epoque. De la modernité, il ne retint que le visage aimable qu'elle offrait au début du siècle, quand elle se donnait des airs de « nouvelle Renaissance » . La modernité ne fut d'ailleurs pas son souci. On ne peut trouver moins théoricien que lui. S'il partagea l'enthousiasme d'une génération d'artistes pour les progrès de la technique, ce ne fut pas par adhésion intellectuelle, mais parce que, tout simplement, cet enthousiasme rejoignait ses goûts - et, d'abord, celui de la vitesse.

Sa vie et son œuvre sont celles d'un esthète et d'un merveilleux dilettante. Jeune homme, il ne se trouve pas beau : «  A seize ans, je me promenais avenue Victor-Hugo et je me suis aperçu dans une glace. J'ai été très vexé. Je me suis dit : qu'est-ce que c'est que ce type avec les mains qui pendent ? Un seul moyen : faire du sport. » Gymnastique, athlétisme, golf, boxe, tennis, ski... tous les exercices lui sont bons pour roidir ses muscles ! Celui qu'il est devenu à vingt ans ne le satisfait pas encore ; dressant son autoportrait à la troisième personne : «  Au physique : il est grand, pas gracieux, mince (trop), il a des yeux bleus (et en est très content) (...) il lui reste encore quelque chose de l'âge ingrat. » Le conseil de révision l'ajourne pour raisons de santé. Il mesure 1,78 mètre pour 58 kilos et il a un souffle au cœur.


lartigue minceCap d'Antibes, 1918

 

Un autre bon moyen d’améliorer son apparence consiste à s’habiller avec le maximum d’élégance. Il connaît les bonnes adresses : « Le meilleur coiffeur de Paris, c’est Ernest, chez Achille, place de la Madeleine. Le meilleur chemisier : Doucet, rue de la Paix. Le meilleur tailleur : Jasko, rue Tronchet, qui façonne les costumes sans aucun ouvrier et n’habille que les clients qui lui plaisent. Le meilleur bottier, c’est Bunting, rue des Petits-Champs. » Il a conscience que l’élégance naît d’un accord mystérieux entre la tenue et l’environnement. Le passage qui suit, daté de 1921, reflète les hésitations d’un temps où une classe de privilégiés, qui a accès aux loisirs, tâtonne entre respect de la tradition et aspiration à la décontraction : « 24 mai. Cap d’Antibes. Ah ! Tous ces clients de notre hôtel, comme ils sont désolants et désolés, avec leurs costumes de citadins, sous cette lumière ! Pis qu’affreux : ils sont vieux ! Même les jeunes. Guindés, empesés comme leurs cols. Hier, pourtant, j’ai aperçu une femme jeune, en robe blanche, tête nue et souriante sous le soleil. On eût dit une mésange égarée parmi des corneilles. (…) Nous l’avons revue aujourd’hui, accompagnée d’un homme genre « sport », c’est-à-dire en chandail, et en espadrilles, qui vont mieux avec le paysage et la lumière que les bottines craquantes et cirées des messieurs qui ont peur du soleil. »

Sur les clichés de sa jeunesse, Lartigue a l’élégance aérienne d’un Fred Astaire :


lartigue-couleur.jpgJacques Henri, gilet orange, 1913

 

lartigue-saut.jpg1914

 

lartigue-bateau.jpg1918


lartigue-64.jpgAnnées 20

 

lartigue-174.jpg1926    

 

lartigue-176.jpg1926    

 

« Physiquement, écrit Martine d’Astier, Jacques est un elfe élégant qui, même à la fin de sa vie, conservera la silhouette d’un enfant (…) ». Mais, en vieillissant, Jacques perdit ses repères… Il rangea l’élégance au vestiaire, rabattit bizarrement ses cheveux en avant, ne porta plus que des pulls à col roulé et des chaussures de loisirs à semelle caoutchoutée, privilégia le blanc. Il tenait alors du vieux clown et de la vieille femme…


lartigue-age.jpg1981. Copyright Estate of Yousu/karsh    

 

Comment une telle métamorphose peut-elle s’expliquer ?...

Retenons plutôt les belles images qu’il nous a laissées de ses relations et proches.

Zissou :


zissou-santos.jpg1920. Avec Santos-Dumont, chevalier du ciel à la triste figure


Monsieur Plantevigne :


monsieur-plantevigne-def.jpgVillerville, 1906


Scapini, aveugle, qui deviendra ministre sous Pétain :


scapini-def.jpg1917

 

Le tennisman Decugis :


decugis.jpg1919

 

Et, pour le plaisir, ces clichés de Renée et de Florette, deux des – belles - femmes aimées par Lartigue :


renee-perle.jpg Renée1930    

      
 

florette-peignoir.jpgFlorette, 1942 La modernité de ce cliché n’est-elle pas étonnante ?

 


florette-copie-2.jpgFlorette, 1944

 

« Ma seule richesse, c’est ma liberté », assurait Lartigue. Certes, mais cette richesse, évanescente comme le rêve, était en grande partie tributaire de la richesse - bien matérielle celle-là - de son entourage. Etre né dans un milieu ultra-privilégié et savoir s’entourer d’amis fortunés adoucissent forcément l’existence. Lartigue fut maître dans l’art de profiter des circonstances. Mais il sut aussi s’adapter quand celles-ci devinrent moins favorables. Pendant la guerre, désargenté, il troqua par exemple quelques-unes de ses peintures contre une chambre d’hôtel… mais pas n’importe lequel : le Grand Hôtel de Cannes ! « Vous avez connu la pauvreté ? » lui demanda un jour l’écrivain Hervé Guibert. « Oui, répondit Lartigue, avec Florette, d’une façon extrêmement spéciale. D’un côté, j’étais complètement habitué au luxe de Paris qui m’adorait, j’étais invité chez Maxim’s et je n’avais pas de quoi prendre le métro. » Ainsi réussit-il, malgré tout, le prodige d’échapper sa longue vie durant à la torture du travail imposé. Salarié, il le fut à peine une semaine : « Mon "travail" consiste à lire des journaux de cinéma (…) Chaque minute qui passe me rapporte de l’argent (…) C’est la première fois que mon temps n’est pas inutile : c’est la première fois que j’ai vraiment l’impression de le perdre et cela me semble un blasphème. » Car sa vraie vie est ailleurs.

Toute son énergie, Lartigue la met, en effet, à la poursuite d’un rêve : prendre le temps au triple piège de la photographie, de l’écriture (son journal) et de la peinture. Exigence personnelle et sacrée qui échappe aux lois de l’utilité. Entreprise absolument désintéressée et, par là-même, socialement improductive. Son emploi du temps était apparemment celui d’un mondain – voire d’un parasite : « Soirées chez Boucard. Soirées chez Van Dongen. Courses dans Paris. Courses d’autos. Courses de chevaux. Répétitions générales. Nouveaux films. Inauguration de boîtes de nuit, de bars, de restaurants. Thés de gala. Thés chez Domergue. Garden-partys. Expositions… » Mais, de même que Proust a nourri son œuvre de sa fréquentation de la haute société, ainsi Lartigue a irrigué la sienne de sa familiarité avec « le beau monde ». L’un comme l’autre n’ont jamais travaillé et ont traîné une réputation d’aimables amateurs. Pourtant, leur temps ne fut pas perdu ! Ils s’acharnèrent dans l’accomplissement de leur vocation. Et, au bout du compte, la société s’y est largement retrouvée ! Les paresseux ne sont d’ailleurs pas toujours ceux qu’on croit. Comme le disait si bien Lartigue : « J’ai trop de mépris pour cette espèce de paresse qui consiste à attendre que le temps passe et à souhaiter qu’il passe… puisqu’il est payé. »

Existe-t-il des vies parfaites ? Si oui, il y a des chances pour que la vie de Lartigue fasse partie du nombre. Le destin le gâta – ou plutôt la providence, puisqu’il croyait en Dieu avec la foi du charbonnier. Il aima et fut aimé. Il composa patiemment une œuvre unique (« la première autobiographie multimédia » selon Elvire Perego, Encyclopaedia universalis, 1987), sans souci de reconnaissance mais en se laissant seulement guider par l’exigence de son sentiment. La célébrité arriva assez tard pour ne pas l’abîmer. Certes, l’homme n’était pas exempt de défauts. « Mon égoïsme m’effare », avoue-t-il dans son journal. Ailleurs : « C’est toujours cet être sans cœur qui me fait tout juger en spectacle et qui m’empêche de pleurer… » On peut aussi regretter que la dimension tragique soit absente de son œuvre. Mais pouvait-il en être autrement ? Lartigue réussit à nous faire croire que la beauté et l’élégance peuvent régner sur le monde. Et que l’amour de la vie est la meilleure façon d’apprivoiser la mort : « Je crois que j’aime tant la vie que j’en arriverai presque un jour à aimer la mort. » Derrière la pirouette, une leçon de vie digne de Montaigne.

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1. Citations et illustrations sont extraites de Jacques Henri Lartigue, Une vie sans ombre, Marine d’Astier Découvertes Gallimard, et de Lartigue, L’Album d’une vie, Centre Pompidou, Le Seuil
2. Pour l’anecdote, Lartigue et sa voiture apparaissent dans L’Empreinte de la Patrie, un film patriotique de Louis Mercanton qui date de 1916. Lartigue y conduit lui-même sa petite Peugeot déguisé en soldat anglais.

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Publié par Le Chouan - dans Personnalités
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JLS 28/06/2014 09:40

A signaler: une exposition de photographies de Lartigue se tient actuellement dans la Hall B de l'aéroport de Bordeaux.

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