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17 décembre 2011 6 17 /12 /décembre /2011 06:50

Longtemps, je n’ai éprouvé aucune sympathie pour Philippe Noiret. Je le jugeais poseur, jouant avec vanité de sa belle voix, promenant sur tout et sur tous un air désabusé passablement méprisant. L’épisode de La Grand bouffe m’avait agacé : il était fier d’avoir joué dans ce film et n’avait pas de mots assez forts pour fustiger les petits esprits qui avaient crié au scandale. Il est de bon ton, dans les milieux avancés, de ne jamais paraître choqué. Surtout quand, objectivement, il y a des raisons de l’être. Une peccadille, en revanche, suscitera volontiers réprobation et colère. Pourtant, s’il est vrai que ce film était sincère, comment aurait-on pu souhaiter qu’il laissât de marbre ? Certaines scènes avec Michel Piccoli et Marcello Mastroianni continuent de me troubler. 

Les tenues de Noiret ne manquaient cependant pas d’attirer mon attention. On le réduisit un peu vite à mon sens à un « gentleman-farmer à la française », lui refusant ainsi tout style propre et intéressant. Dans Des modes et des hommes, Farid Chenoune l’assassine – avec art – en quelques lignes : « Ce que l’élégant « néo-british » est à Scott Fitzgerald, le gentleman-farmer à la française l’est à son modèle britannique, par une sorte de reconstitution à la Viollet-le-Duc. L’acteur Philippe Noiret en  sera la figure la plus achevée, plébiscité par la presse pour avoir fait sortir le répertoire des vestes de tweed et de cachemire aux tons d’automne, les chaussures de chez Lobb, les casquettes de chez Gelot et les foulards en soie de chez Hilditch and Key, du ghetto « antiquaire aux Puces » ou « week-end en Sologne » où depuis des années le genre se morfondait. »  Il a fallu qu’il meure pour que la revue Monsieur daigne lui consacrer un article.

 

philippe-noiret-les-archive.jpgSource : The estetic of senses    

 

Certaines de ses audaces auraient dû inciter à plus de bienveillance. Nul n’est prophète en son pays et je m’amuse quand j’entends le très britannique et élégantissime Michael Alden le citer aujourd’hui comme modèle. La belle revanche !

La lecture des mémoires posthumes de Noiret (1) m’a permis de découvrir l’homme. Découverte tardive. Ce qu’il raconte de sa vie, de sa carrière, de ses rencontres m’a moins intéressé que ce qu’il laisse deviner de sa personnalité. Son amour pour sa femme, sa fidélité en amitié, son goût du beau, sa quête d’un certain art de vivre conçu comme rempart aux agressions du monde, sa tentation de la solitude et du silence me l’ont rendu proche – pour ne pas dire fraternel. L’air de rien, les pages qu’il consacre à ses choix vestimentaires le dévoilent. Il respecte ses aînés : « (Mon père) avait le goût des beaux vêtements (…) et moi, tout naturellement, j’ai développé ce goût. » Quand, vers quinze ans, il a atteint la taille de son père, il lui chipe ses costumes et ses chemises. Bienheureux le jeune Philippe à qui son père apprit ce que c’est que s’habiller ! Il se donne pour second initiateur Fred Astaire, dont il imite la façon de glisser une cravate en guise de ceinture. Lui-même, beaucoup plus tard, suscitera des vocations. Guy Marchand, par exemple, confessera avec humour qu’à l’origine de sa passion pour la belle fringue, il y eut Noiret : « C’était une époque où la fréquentation des grands élégants comme Philippe Noiret m’avait fait sombrer dans un dandysme presque pathologique (2). » Cette idée de transmission me plaît beaucoup – comme me plaît son amour pour « la belle ouvrage », qui s’étend à celui qui la fabrique : « J’ai toujours eu la plus grande considération pour les hommes de l’art. Un artisan, c’est avant tout quelqu’un de concret et de modeste, sans être faussement modeste. Il fabrique des objets de qualité, qu’on peut regarder, dont on peut se servir avec plaisir (…). Lorsqu’on lui donne de vrais moyens, une vraie matière première, il peut même arriver à s’approcher de l’art. » Se considérant lui-même comme un comédien artisan, il noua très logiquement avec les vrais artisans des relations de sympathie et, pour ainsi dire, d’égalité. Il est fidèle à ses fournisseurs. A Rome, son tailleur s’appelle Rotuno, son chemisier Albertelli. A Paris, c’est Charvet et Lobb. S’il s’autorise un détour par Londres (Anderson and Sheppard), c’est pour mieux revenir, presque honteux, à ses habitudes : « Cette infidélité ne devait être qu’une passade. » Car il cultive les relations durables fondées sur la confiance. Il aime, dit-il, les gens de chez Charvet. M. Dickinson, le maître bottier de chez Lobb, devient presque son ami : « Souvent le samedi, même si je n’avais pas de chaussures en train, j’allais faire un tour chez Lobb (…). J’allais passer un moment avec M. Dickinson et sa femme, et nous bavardions tranquillement. » Sa proximité avec le petit monde des artisans lui fit prononcer des mots très forts – et très justes – sur la prétendue « industrie du luxe » : « Quand j’entends certains parler d’« industrie du luxe », je trouve l’expression complètement absurde. Pour moi, le luxe ne saurait être une industrie. Ce ne peut être qu’un objet fabriqué par un artisan, c’est-à-dire unique, commandé par une personne à une autre personne. »

 

philippe-noiret-elegant-copie-2.jpgJe l'ai dit et je le répète : une tenue parfaite à mon goût.

 

Philippe Noiret était le contraire d’un parvenu. D’un bourgeois, il pouvait avoir l’apparence – mais il n’en eut jamais l’esprit. Pour lui, l’argent ne fut jamais une fin, mais seulement un moyen : « (…) le fait de gagner plus d’argent n’a pas changé ma vie en profondeur. Il nous a simplement permis d’avoir plus de liberté et de confort. » Il concevait l’élégance comme une quête. La commande de sa première paire de chaussures chez Lobb ne se fit qu’après avoir obtenu l’aval de sa femme : « Je suis allé voir Monique : - Ecoute, c’est un rêve d’enfant, qu’est-ce que tu dis de ça ? Elle m’a répondu : - Bon. T’as beaucoup travaillé. Tu le mérites. Vas-y. » Son goût évolua. Ainsi se découvrit-il assez tard une passion pour la couleur et le jeu des motifs, mélangeant allègrement carreaux et pois. Il aimait certains accessoires surannés – le nœud papillon et le chapeau notamment – non parce qu’ils étaient surannés mais parce qu’ils les jugeait intéressants et qu’ils lui allaient bien.« Pour former un tout, un costume doit être fini par un chapeau. » Je me souviens de l’avoir vu porter de magnifiques ghillies de chez Lobb avec un costume clair lors d’un festival de Cannes. Les années passant, il osait de plus en plus. « Le style, disait-il, doit être quelque chose de libre et de spontané. » Malgré tout, il ne transigea jamais sur certains principes : « Je n’aime pas les gens qui ont un costume croisé et qui portent des mocassins (…) ou encore (…) qui ont une cravate et une pochette assortie. » Entre contrainte et liberté, il chercha la voie étroite qui mène à la véritable élégance. Celle-là même qu’avait empruntée avant lui son « maître » Fred Astaire. J’aime, enfin et surtout, la dimension sentimentaleet quasi philosophique – qu’il assignait au luxe et à l’acte de se vêtir : « Le luxe a été pour moi une nourriture (…) chaque jour de votre vie, vous vous servez d’objets faits pour vous par quelqu’un que vous connaissez, que vous aimez. C’est entre soi et soi. C’est quelque chose qui fait plaisir, dont on jouit, qui apaise et qui rend gai, qui rassure. » Ou encore : « Je cherchais un sentiment de confort, d’harmonie. L’élégance, les beaux habits m’apportaient aussi une espèce de protection. »

 

philippe-noiret-monique-chaumette.jpgPhilippe Noiret, Monique Chaumette et leur fille Frédérique. Le sens de la famille.

 

Philippe Noiret disparut en 2006. Antoine de Meaux lui consacra en 2009 un beau documentaire intitulé Philippe Noiret, gentleman saltimbanque. Cet oxymore dit parfaitement la double inclination de Noiret : il aimait la tradition et il aimait la fantaisie. D’un côté, un homme d’ordre et de l’autre un anarchiste. Je me souviens que, lors de la diffusion de ce film, un détail avait attiré mon attention et m’avait beaucoup ému. On y voyait Monique Chaumette évoquer son mari enveloppée d’un somptueux cardigan d’homme beaucoup trop grand pour elle...

 

Quelques liens... et mon jugement étoilé !

Interview de Philippe Noiret par Bernard Rapp, 1983, *****
Interview de Philippe Noiret par Thierry Ardisson, 1985, *****
Interview de Philippe Noiret par Bernard Rapp, 1987, *****
Interview de Philippe Noiret par Hervé Claude, 1989, ***
Philippe Noiret, un demi-siècle de scène, TF1.

 _________________________________________________________________________________ 

1. Philippe Noiret et Antoine de Meaux, Mémoire cavalière, Robert Laffont.
2. Guy Marchand, Le Guignol des Buttes-Chaumont, Michel Lafon.

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Publié par Le Chouan - dans Personnalités
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franck 18/12/2011 19:45

jamais personne ne saura porter les célèbres chaussettes rouges avec autant de perfection que philippe noiret.

franck

philippe booch 18/12/2011 16:58

Très bon billet, très intéressant.
Noiret avait, vestimentairement, un côté flamboyant, et a contrario, c'est lorsqu'il jouait sobre et épuré qu'il était le meilleur. Quand il ne faisait pas du Noiret.
Je pense à des films comme "l'horloger de Saint Paul", "le vieux fusil" ou "une semaine de vacances".

nicolas 17/12/2011 23:02

Intéressant cet article. Merci. Je n'aime pas sa barbe adventice, mais oui Noiret se vêt bien. J'aurais aimé plus de photos.

Nicolas

Olivier 17/12/2011 17:07

Merci, cher Chouan, de cette évocation de Philippe Noiret - un élégant, en effet, selon mon cœur.

Je suis allé visiter certains des liens (pas tous encore) que vous avez indiqués en annexe à votre billet. Quel plaisir de revoir cet homme et aussi Bernard Rapp que j'appréciais beaucoup !

Pour le tailleur londonien, je pense qu'il s'agit d'Anderson & Sheppard (plutôt que de Henderson) ? :)

Amitiés

Le Chouan 17/12/2011 17:50



J'ai reproduit la coquille présente dans mon édition.


Les noms propres ont beau ne pas avoir d'orthographe, il en est qui en ont tout de même plus que d'autres !


Je corrige.


Amitiés.



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