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5 mai 2012 6 05 /05 /mai /2012 06:20

Fréquenter les bouquinistes est un plaisir de la vie. J’ai dégoté l’autre jour un livre singulier publié en 1973. Il s’agit, sous le titre Miroirs, d’une centaine de portraits d’écrivains signés Boubat avec, en regard, les textes qu’ont inspirés les photos aux écrivains eux-mêmes.

La liste des noms suggère une réflexion pleine de mélancolie sur la vanité des renommées littéraires. Qui lit encore aujourd’hui Marcel Arland, Jean Cayrol, Gilbert Cesbron, Jean-Louis Curtis, Luc Estang, André Fraigneau, Jean Freustié, Pierre Gascar, Roger Ikor, Armand Lanoux, Jacques Perry, Michel de Saint-Pierre ?... Tous furent pourtant connus et respectés. Et chacun d'eux fit en son for des rêves de postérité. Mais, comme le chantait Toulet :

« Le rêve de l’homme est semblable
Aux illusions de la mer. »

Mon attention de blogueur a été retenue par le texte de Félicien Marceau (ancien Prix Goncourt, Immortel... et mort pourtant, récemment, dans l'indifférence générale). Il montre bien, je trouve, le lien affectif que nous entretenons avec certains de nos vêtements – au point que ceux-ci finissent par nous ressembler… à moins que ce ne soit l’inverse. Voyez et puis lisez :


felic-marceauN.jpg

"Finalement, dans cette photographie, à part le fond, ce qui occupe le plus de place, c’est le pull-over. Il faut dire qu’il est particulièrement bien photographié : on en voit le grain, on en devine le moelleux. « Je tâte votre habit, l’étoffe en est moelleuse. » J’ai toujours admiré la façon dont, au théâtre, est articulé ce « moelleuse ». Il y passe quelque chose de voluptueusement laineux. Ce pull-over, je l’ai depuis longtemps déjà. Son ampleur l’indique. Les pull-overs maintenant se font plus ajustés. Mais le pull-over est peut-être ce qui ressemble le plus à l’amitié et notamment par ceci, qu’il y faut l’épreuve du temps. Un ami de la veille, un pull-over neuf, il leur manque encore quelque chose. Celui-ci est tabac. D’un tabac assez foncé. Couleur solide, qui évoque le cuir, l’écorce, le bois. C’est d’ailleurs au milieu des bois que j’en ai fait l’emplette, enfin je veux dire dans une boutique sise au rez-de-chaussée d’un hôtel alpestre et solitaire, de grands prés devant, une forêt derrière. Par une association d’idées assez naturelle, chaque fois que je le passe, je revois ces fûts et ces fougères. Bref, il y a du bois dans ce pull-over là. Il est ma maison, mon chalet. Lorsque je le mets, c’est que je veux travailler et que mon âme est sérieuse. Lorsque je le quitte et que je mets ma cravate, il me semble que, du même mouvement que je la noue, j’étrangle ma journée et que je la voue au futile, aux visites, au fla-fla.

Par quoi l’on voit qu’en parlant de ce pull-over, j’en ai probablement plus livré sur moi qu’en commentant ma lippe ou mon arcade sourcilière."

Pour l’anecdote, je vous livre cet autre portrait qui illustre à quel point l’obsession de la mode peut se révéler dévastatrice. La qualité des étoffes et des coupes n'est pas en cause – mais quel goût, mon Dieu, quel goût !


roger peyrefitte


La photo représente Roger Peyrefitte.

… Roger Peyrefitte ? Le scandale le rendit très célèbre. Et puis, à son tintamarre, succéda le silence de l’oubli.

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Publié par Le Chouan - dans Personnalités
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philippe booch 10/05/2012 17:56

Il est très joli ce texte de Marceau, merci.
On a tous un ou des vêtements fétiches, de ces choses que l'on ne voudrait jeter pour rien au monde que l'on porte malgré les trous, l'usure et le lustre.

Z 07/05/2012 18:17

La postérité donnera de moins en moins de place aux écrivains, parce que presque plus personne ne lit (je parle de "lecture cultivée"). La télévision, les blogs, les bandes dessinées, les "polars",
l'autofiction, les manuels de régime ou de développement personnel, les coqueluches exotiques sans lendemain (Rushdie, etc.), les gros tirages sentimentaux, les témoignages de "personnalités" et
les livres techniques ont chassé partout la grande littérature, qui se réduit désormais à une cinquantaine de titres publiés sans risque par toutes les maisons d'édition : Fleurs du Mal, Bovary,
quelques Camus (Albert), de vagues Molière ou Balzac. D'ailleurs il ne faudrait pas se méprendre : en délaissant les vieilles beautés de second plan, le consommateur ne cherche pas un retour au
génie le plus éclatant. La majorité lit le Père Goriot avec autant de soin que s'il s'agissait d'un Guillaume Musso (ignorance de l'histoire, des variations dans la langue, des tendances
littéraires). Les deux ou trois "classiques" qui apparaissent dans les meilleures ventes d'Amazon doivent leur gloire au fait d'être étudiés à l'école, et par des élèves qui préfèrent largement
regarder la télévision. Ce constat éclabousse autant les familles modestes que la France jadis supérieurement cultivée : on connaît plus d'un grand bourgeois dont la lourde collection de Pléiades
et de Petit-Simier finira aux enchères, parce que les enfants ne lisent que Stephen King et des mangas (pour la version "prolétarisation"), ou qu'ils n'ont pas le temps de rêvasser, eux (pour la
version "entrepreneuriat").
Dans cette sortie de route, quelle place voulez-vous que l'on accorde aux écrivains modernes et contemporains, qui n'ont pas reçu la consécration de plusieurs générations de lecteurs et d'écrivains
passionnés, et ne la recevront jamais ? Helvétius et Regnard ont disparu des catalogues depuis longtemps, Racine n'est absolument plus lu du tout (quel ennui !), et il faudrait encore que Félicien
Marceau, qui ne vaut aucun des trois précédents, puisse se faire une place au soleil de la postérité ?
La seule chance pour un écrivain contemporain de vendre et de durer, c'est de plaire à la fois : aux femmes (qui lisent davantage que les hommes), aux austères individus que l'on nomme "profs de
gauche" (ce qui vaut brevet de classicisme), aux médiatiques qui ne sont pas très intelligents mais ont le sens de la cabale, et à d'éventuels écrivains qui auront la folie parallèle de vouloir
entrer dans l'histoire littéraire. C'est le style Zweig ou Kundera. C'est très dur.

Le Chouan 07/05/2012 22:53



... Et puis, le rapport que les écrivains entretiennent avec la postérité a radicalement changé. Quelle postérité pour la postérité ? "Si mon nom aborde heureusement aux époques
lointaines", chantait Baudelaire. Son espoir - qui répétait celui de combien d'écrivains avant lui ? - n'a plus cours. Ne compte plus que le présent.


Les écrivains que je cite (mineurs, peut-être) appartiennent à une génération pour qui la postérité avait encore un sens.


Je reviens à Montherlant, qui n'acceptait un entretien télévisé qu'à la condition qu'on lui soumette les questions au préalable. Il rédigeait ses réponses, qu'il n'hésitait pas à lire devant la
caméra! Car il parlait pour l'éternité !



Jean 06/05/2012 19:37

Il est vrai que Roger Peyrefitte n'a pas joui d'une postérité à l'image de celle d'Henry de Montherlant — son comparse. Je me rappelle par ailleurs que vous aviez évoqué le cas de Montherlant, dans
un précédent billet où vous aviez fait référence ce coup-là à Peyrefitte.

Le Chouan 07/05/2012 14:55



Je ne suis pas sûr que la postérité ait donné à l’œuvre de Montherlant la place qu’elle mérite. Quand j’avais seize ans, sa théorie de l’alternance m’avait beaucoup intéressé :
toutes les choses se valent, dit Montherlant, il ne faut que les alterner.


… A méditer, en ce lendemain d’élection qui a vu un président de gauche succéder à un président de droite !...


"Roger Peyrefitte n'a pas joui d'une postérité à l'image de celle de Montherlant." Certes, mais il aura beaucoup joui de son vivant !...


Les affinités entre Montherlant et Peyrefitte étaient nombreuses. Pour n’en citer qu’une, qui ne prête pas à discussion : l'amour du français.



nicolas 05/05/2012 20:55

Le temps est impitoyable.
Je lisais récemment Martin Eden de Jack London. Un chef d'oeuvre écrit au début du 20 ieme siécle. Pas pris une ride.
Parmi les noms cités j'ai de l indulgence et du respect pour Cesbron.

Le Chouan 05/05/2012 21:45



Michel Houellebecq dit sa dette envers Jean-Louis Curtis dans La Carte et le territoire. Curtis est l'auteur de remarquables pastiches (La Chine m'inquiète).


 



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