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26 juin 2010 6 26 /06 /juin /2010 07:40

S’il est une profession qu’on s’attend à voir exercée par des modèles d’élégance, c’est bien celle de couturier. Elle le fut, comme le montre cette petite galerie de portraits de couturiers d’autrefois. Notez le raffinement de certaines tenues :


doucet-jacques-copie-1.jpgJacques Doucet, 1853-1929

 

poiret-paul.jpgPaul Poiret, 1879-1944


patou.jpgJean Patou, 1857-1936


robert-piguet-def.jpgRobert Piguet, 1898-1953


balenciaga.jpgCristobal Balenciaga, 1895-1954

 

dior.jpgChristian Dior, 1905-1957

 

La tradition du couturier élégant a longtemps persisté. Ce double portrait d’Yves Saint Laurent et de Pierre Cardin en porte encore témoignage. L’influence du temps (années 60) est certes un peu trop visible, mais la recherche est là – et la grâce :


saint-laurent-cardin.jpg 

En vieillissant, les deux compères ont perdu leurs repères.


cardin-vieux-copie-2.jpgPierre Cardin : des formes aberrantes


saint-laurent-vieux.jpgYves Saint Laurent : une coiffure (et une teinture) à la Johnny…

 

Seul Hubert de Givenchy a tenté de perpétuer le mythe du grand couturier français pourri de civilisation et de chic :

 givenchy.jpg

 

A quel moment les choses se sont-elles détériorées ? Un historien de la mode le dirait mieux que moi. Il me semble, toutefois, que la focalisation sur la figure du grand couturier, promu, sous l’effet d’une médiatisation hyperbolisante, artiste et star, a joué un grand rôle. Les couturiers se sont prêtés volontiers au jeu, conscients des retombées narcissiques et financières qu’ils pouvaient en tirer. Et ils ont gagné. Les défilés se sont transformés en spectacles (shows) de plus en plus élaborés. Spectacles à motifs savamment scénographiés, dont le couturier est le grand ordonnateur. La vedette, c’est lui : voir le salut final, inventé par Saint Laurent (je crois), vilipendé en son temps par Coco Chanel, adopté par tous. Salut théâtral au plein sens du terme : ce faisant, le couturier signe son défilé comme il griffe ses robes. Il est acteur. Son rôle, c'est lui-même qui se l'attribue. Il a jugé trop convenu celui de maître des élégances qui lui était traditionnellement dévolu. Le public, épris de changement, attend, croit-il, autre chose de lui : de l’original ! de l’intense ! du décoiffant ! Les différences de tempérament font le reste. L’un a endossé le costume de gourou visionnaire (et un poil fêlé) :


rabane-paco.jpgPacco Rabanne, né en 1934

 

L’autre s’est créé une improbable tenue de marquis XVIIIe à la sauce gothique :


lagerfeld.jpgKarl Lagerfeld, né en 1933

 

Ces deux-ci jouent les augustes de service :


lacrix-a-conserverr.jpgChristian Lacroix, né en 1951


elbaz-albert.jpegAlbert Elbaz, né en 1961

 

Celui-là campe un Marius inédit, moins troublé par Fanny que par les marins du port (bonne Mère !) :


gaultier-jean-paul-copie-1.jpg  Jean-Paul Gaultier, né en 1952. Photo Pierre et Gilles.

 

Cet autre s’est glissé dans le costume étriqué du jeune homme famélique :


slimane.jpg
            Hedi Slimane, né en 1968         
 

Et cet autre encore s’est modestement sacré roi (ou queen ?) :


galliano-roi.jpgJohn Galliano, né en 1960

 

La comparaison de ces photos avec celles du début est saisissante. La mode est devenue un théâtre, les couturiers des costumiers, les collections des pièces à thèmes. John Galliano, par exemple, a conçu en 2000 un défilé autour de la thématique du clochard, pour rendre hommage à « l’ingéniosité que déploient les déshérités pour se vêtir » (sic). Leur ingéniosité, nos privilégiés la mettent, eux, à se dévêtir... tout en conservant un minimum - un minimum, vraiment - de décence. Yves Saint Laurent fut le premier :


saint-laurent-nu.jpgPhoto Jeanloup Sieff


Plus récemment, c’est Tom Ford (pour le magazine hype W) et Marc Jacobs (pour la marque Louis Vuitton) qui posèrent en tenue d’Adam :


ford-tom-nu.jpgTom Ford


jacobs-marc-nu-vuitton.jpgMarc Jacobs

 

Les couturiers ont repris à leur compte les astuces des artistes contemporains – en tête, la provocation et l’inversion des valeurs. Car eux aussi sont des artistes ! Ils le disent et le font dire. Les clochards de Galliano serrent la main aux clochards de Beckett !

Sommes-nous arrivés à la fin du processus ? Au couturier raffiné ont succédé le couturier déguisé et le couturier dénudé : difficile d’aller plus loin ! La mode étant un éternel recommencement, on est en droit d’espérer que les années à venir voient le grand retour du couturier modèle de classe et d’élégance.

« La couture n’est pas du théâtre et la mode n’est pas un art, c’est un métier. » Chanel 

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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commentaires

Dan 27/06/2010 14:07


D’accord avec Taho : «bravo pour votre blog si personnel.»
Mes références : Stiff Collar et vous, la technique et la culture.
Deux blogs qui ne pratiquent pas le Copier-Coller de Flusser, de The Rake, de Bruce Boyer –entre innombrables autres.
Longue vie donc à vous deux !


Taho 27/06/2010 12:58


Qui se souvient encore aujourd’hui de Jacques Doucet, de Jean Patou et de Robert Piguet ?
Il faut pour cela une culture qui fait de plus en plus défaut –même à ceux qui se piquent de parler d’élégance.
A votre billet, j’aurais ajouté également Jacques Fath.
Tant de noms et de talents oubliés… qui mettent en exergue un peu plus l’éphémère des choses et des hommes, mais passons !
Bravo pour votre blog si personnel.


Julien Scavini 26/06/2010 18:36


J'espère que votre hypothèse finale sera vérifiée à l'avenir :)


Olivier 26/06/2010 16:09


Oh mais je connaissais l'expression ! :) Familière au demeurant. Mais s'il peut se concevoir de trouver quelqu'un pourri de chic ou de talents, je trouve plus difficile d'envisager quelqu'un pourri
de civilisation. Mais bon, c'est très personnel. :)

La référence au portrait de Boni de Castellane par Nadar saute aux yeux, maintenant que vous avez attiré notre attention sur ce rapprochement. (Même si c'est une pose courante chez les porteurs de
gilets. Une pose qui a un je ne sais quoi d'arrogant d'ailleurs. Une pose qui affirme la supériorité sur autrui, le goût pour le pouvoir et l'opulence. Une pose faussement nonchalante et tout en
démonstration qui s'accompagne parfaitement d'un cigare.


Le Chouan 26/06/2010 17:59



L'ennui avec ces choses (les pouces dans le gilet, les longues mains exhibées...), c'est qu'on ne sait jamais qui en furent les initiateurs...



nestor 26/06/2010 15:43


Bonjour,
je trouve vos réflexions sur les tenues vestimentaires des stylistes reconnus extrêmement pertinentes et pleine d'humour.
Le site www.souliers.net fait grand cas de votre travail et il a raison.
Continuez !


Le Chouan 26/06/2010 17:57



Merci !


C'est vrai, Souliers.net m'a - il y a peu - gentiment cité.


Vous me donnez l'occasion de les remercier.



Olivier 26/06/2010 12:33


Quelle belle élégance chez les trois premiers. En voyant la suite, il n'est pas insensé d'affirmer que la Seconde Guerre mondiale a porté un coup fatal à l'élégance masculine.

Givenchy fait en effet exception. De là à dire qu'il incarne un myhte pourri !... (J'aurais plutôt dit "nourri". Lapsus clavis ? :) )

Les autres couturiers semblent surtout soucieux d'affirmer une "marque de fabrique". L'élégance (discrète par définition) répond très mal aux exigences du marketing, dont la règle est "loin des
yeux, loin du porte monnaie".

Amicalement


Le Chouan 26/06/2010 14:48



« Pourri de : rempli de, qui a beaucoup de. " Ce génie était pourri de talent(s) ", Péguy »,
Le Petit Robert.


L’expression « pourri de chic » a été utilisée par Marie Scheikevitch, femme du monde, pour qualifier le maître des élégances Boni
de Castellane alors qu’il montait à cheval.


Au passage, Poiret agrippe ses pouces à son gilet exactement comme le fait Boni de Castellane sur un portrait célèbre.


Une association d’idées a dû se produire dans mon esprit encombré…


Dans ma phrase, « pourri » renvoie à « couturier » et non à  « mythe ».


Piguet et Balenciaga ont de très belles mains. Ils ne se privent pas de les
montrer – ils les exhibent même –, à la manière de Cocteau. Une bague à l’auriculaire pour Piguet ; deux (Trinity) pour Cocteau. Quel homme d’aujourd’hui ayant de semblables
mains en jouerait de la sorte ? La pose peut sembler un peu forcée ; elle ne manque pas, je trouve, d’élégance.









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