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16 mars 2011 3 16 /03 /mars /2011 06:43

Les rencontres entre Paul Léautaud et Pierre Perret ont-elles vraiment eu lieu ? "Perret n'a jamais rencontré Léautaud", assure la journaliste Sophie Delassein en 2009 dans le Nouvel Observateur. Colère de Perret, qui intente un procès contre l'hebdomadaire. L'affaire va être jugée devant la 17e chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de Paris les 22 et 23 mars. L'occasion, pour le Chouan, d'évoquer les incroyables tenues de ce misanthrope génial.

 

Ses entretiens radiophoniques avec Robert Mallet rendirent célèbre Paul Léautaud. On est en 1950. La verve du vieil homme – il a alors 78 ans -, son extraordinaire liberté d’esprit, son ton - voix suraiguë, phrases ponctuées de sortes de glapissements – font sensation. Bientôt, les auditeurs découvrent dans leurs journaux que le plumage vaut le ramage.


leautaud-chap-tweed-deux.jpg

 

Léautaud se prête de bonne grâce aux exigences des photographes. Cartier-Bresson, Doisneau l’immortalisent. Paris-Match lui consacre un long reportage. « (…) il ne refuse pas d’être poursuivi jusqu’à son dernier domicile », raconte Martine Sagaert dans le livre qu’elle lui a consacré. « Pendant près de deux heures, poursuit-elle, il arpente en compagnie des reporters les salons de la maison » de Fontenay-aux-Roses. Voici comment en 1947 Rachel Baes, venue s’entretenir avec lui, décrit sa mise : « Habillé… comme toujours c’est-à-dire très drôlement : son vieux costume (trop petit pour lui – il est déjà si mince –) d’une teinte grise ( ?), foulard de crêpe de laine de couleur, lui servant de cache-col, une toque de vieille loutre enfoncée très bas sur le front et de vieux godillots qui ont dû être noirs. » Dans son journal, dans une note non précisément datée de l’année 45, Léautaud livre ce court autoportrait : « (…) moi (…) en pantalon troué, en vieilles pantoufles, en veston déchiré, en bonnet de coton, lunettes sur le nez, un foulard jaune au cou, nouée sur le devant une couverture de laine par-dessus tenant par deux brides. » L’élégance ne fait pas partie de ses préoccupations : « Je ne vais pas me mettre à changer de vie, à faire l’élégant. » Ce qui ne l’empêche pas de faire preuve d’une certaine coquetterie. Par exemple, en 1935, il porte des escarpins vernis décolletés. Il aime les matières nobles : « J’ai trouvé (…) un « carré » jaune or, avec des dessins (…) acheté aux Galeries Lafayette, comme serre-tête. C’est en coton léger, je l’aurais préféré en soie. » Il hait la confection : « Je me suis commandé deux gilets sur mesure (…). Je ne trouve en confection que des gilets très ouverts dont j’ai horreur. » « Les vêtements tout faits, surtout à la mode, me font horreur. » Il a ses goûts, « les souliers sans coutures, sans bouts rapportés, en cuir souple et pas trop lourds », le « chapeau genre anglais, en étoffe de tweed », « les chemises sans col ni manchettes, unies devant comme dans le dos, c’est-à-dire sans plastron ni plis, avec des pans » ; et il a ses dégoûts – « (…) ces vestes à la mode russe dont j’ai horreur comme aujourd’hui des « canadiennes » ou, quand j’étais jeune, des capes à l’espagnole ». Le laisser-aller le met hors de lui : « Les gens vont depuis quelques années vers un débraillé, une vulgarité, vêture et manières, qui s’accentuent tous les jours. »


leautaud-cl-agip.jpgPhoto, Cl. Agip

 

A un moment, il confie qu’il « aurai(t) aimé avoir une certaine élégance dans les vêtements » mais il se refuse à admettre que c’est son avarice qui l’a empêché d’assouvir ce penchant. Ce qu’il reproche au « Fléau » (1) - « vêtue de loques, comme toujours, par une économie poussée à l’avarice » -, il devrait, s’il s’examinait sans complaisance, se le reprocher à lui-même. Longtemps, il connut la pauvreté et même la misère. A cinquante ans, il se décrit « habillé avec les vêtements de rebut d’un autre, les pieds dans des chaussures percées, portant de la ficelle en guise de lacets (…), mangeant comme un étudiant pauvre, obligé de renoncer à toute fantaisie agréable. » Mais, quelques années plus tard, quand sa situation matérielle se sera améliorée, il gardera une prudence d’Harpagon. En 1931, il se commande « un gilet pas cher (…) bon pour finir d’user (son complet). » L’année suivante, il a « un très beau pantalon de drap tout neuf » qu’il garde soigneusement enfermé dans un carton. En 1944, il passe « un assez long moment à mettre une pièce (guère assortie) au fond de (son) pantalon ». Il écrit : « J’ai bien un pantalon tout neuf. Soigneusement rangé. Je le garde pour les grandes occasions. » Même refrain avec les chapeaux : « Je porte depuis longtemps des chapeaux d’étoffe, chiné noir et blanc. Celui que je porte actuellement était devenu bien sale, surtout la coiffe. (…) j’ai regardé ce qui me reste de chapeaux neufs. Trois. (…) j’ai pris le parti de ne pas toucher à mes chapeaux neufs. J’ai lavé mon chapeau actuel et les deux précédents, mis au rebut. Redevenus comme neufs, absolument. Seulement un peu rétrécis, m’entrant moins sur la tête, malgré la précaution que j’ai prise de le faire sécher, entré, en forçant même un peu, sur une casserole au calibre nécessaire. Je suis un peu coiffé sur le sommet de la tête. Cela fait un peu drôle. » En 1945, il se bricole des chaussettes avec des bandes Velpeau, ne voulant pas « mettre pour (ses) allées et venues ordinaires » des chaussettes de fil achetées il y a longtemps ! En 1946, il peste contre sa bonne amie Marie Dormoy qui a acheté  à un prix qu’il juge « excessif » de la laine pour lui fabriquer un tricot : « (…) mes vieux tricots, si troués qu’ils sont, sont suffisants. » A Marie, qui l’a traité d’avare, il rétorque : « Dire que je suis avare n’est pas exact. Il serait plus vrai de dire que je suis économe. » Et d’ajouter ceci, petit chef d’œuvre de malice : «  Elle a certes raison quand elle me dit qu’à l’âge que j’ai, et ayant de l’argent, j’ai bien tort de me priver, ce qui n’est pas mal de sa part, étant mon héritière. Encore ne se doute-t-elle pas de ce que j’ai, qui n’est pas loin d’être trois fois le chiffre qu’elle connaît. » Comme souvent les anciens pauvres, Léautaud a peur de manquer. Il thésaurise – au cas où… Sa prudence, empreinte d’abord de bon sens, est devenue sur le tard, quand plus rien ne la justifiait, une assez déplaisante manie.


leautaud-chap-tweed-copie-1.jpeg

 

A voir les photographies qui illustrent ce billet, on pourrait penser que Paul Léautaud s’habillait pour se faire remarquer. On se tromperait. Cet homme n’a jamais cherché – dans tous les actes de son existence – qu’à être lui-même, exactement et complètement lui-même. « Je suis comme je suis et ce que je suis », proclame-t-il dans une page de son journal. Qui a eu le bonheur de fréquenter son œuvre peut attester la justesse de cette remarque. Lui-même, il l’est tout entier dans son écriture et dans son habillement. Etre soi ! Et tant pis si les autres le prennent pour un original. Ou plutôt tant mieux : chacun d’entre nous n’est-il pas né pour être original ? Que peut importer alors à Léautaud le regard réprobateur des moutons qui l’entourent ? « Je n’en reviens pas de la façon dont les gens (…) me regardent, ont l’air de s’intéresser à moi. (…) Quoi, diable, ai-je donc de si extraordinaire ? » Ailleurs : « Depuis quelques mois, je suis devenu sensible au froid à la tête (…). Je mets pour sortir un petit bonnet de coton léger, de la nuance à peu près de mon chapeau (…), mon chapeau par-dessus (…). Les gens qui me regardent ?... A leur aise. » Ailleurs encore : « Je n’étais pas du tout en «pantoufles » (…). J’ai eu la chance de trouver au Louvre (…) un genre de chaussures en cuir très souple, aucun renforcement intérieur, semelles de crêpe (…). J’en ai acheté 4 paires. C’est de ces chaussures que j’étais chaussé (…). Je ne vois pas du tout en quoi ma mise, mon aspect, mon genre de chapeau, pouvaient donner à reprendre (2). » La liberté ! Voilà ce à quoi Léautaud a aspiré toute sa vie. Une toque lui plaît ? Il l’achète et qu’importe qu’elle soit de femme ! Il en fera une de ses coiffures favorites pendant des décennies. Comparons Léautaud avec M.Blaizot, le héros ordinaire d’une anecdote rapportée dans son journal : « Vie conjugale. M. Blaizot (…) a été marié pendant près de quarante ans. Son rêve a toujours été de porter, comme coiffure, un béret (…). Opposition de sa femme. Pour éviter des scènes, - elle était déjà d’un caractère odieux, - il s’était soumis. Le lendemain de l’enterrement, on voyait M. Blaizot (…) coiffé d’un béret, qui est maintenant sa coiffure. » Léautaud, c’est  l’anti-Blaizot.


leautaud-cartier-b.jpgPhoto, Cartier-Bresson, Magnum

 

A quoi aurait ressemblé un Léautaud prodigue pour lui-même ? On aurait aimé le savoir. Il n’aurait tout de même pas versé dans le dandysme – car pas du tout impassible et ne cherchant pas à provoquer. Il ne fut pas non plus un précurseur de ce que nous appelons le « look » - ne s’habillant pas pour les autres mais pour lui-même. Cet homme avait du style. Son intérieur, sa mise et son écriture étaient en harmonie. Sa personnalité était unie, ses partis pris durables. Il vivait conformément à ses idées et à son tempérament. Mais son style était d’un genre particulier – pour le dire vite : celui d’un original doublé d’un grigou (3).

_________________________________________________________________________________
1. « Le Fléau » est le surnom donné par Léautaud à Anne Cayssac avec qui il entretint une longue, passionnée et orageuse liaison.
2. Marie Dormoy précise que ces chaussures étaient généralement portées par des religieuses.
3. Toutes les citations qui émaillent ce billet sont empruntées au Journal littéraire de Paul Léautaud, choix de pages par Pascal Pia et Maurice Guyot, à Paul Léautaud, qui êtes-vous ? de Martine Sagaert, La Manufacture, 1988, et aux Lettres à Marie Dormoy, Albin Michel, 1966. 

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Publié par Le Chouan - dans Personnalités
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commentaires

Andelle 20/03/2011 16:09


Bonjour M. le Chouan des villes (et des campagnes ?),

Bravo pour cet article sur Léautaud que je ne considère pas du tout hors sujet : le style en effet ne tient pas qu'à des vêtements neufs et de grands faiseurs. Cela peut aider, mais tout dépend de
la personnalité de celui qui s'affiche avec (ou pas... on peut s'habiller pour soi-même).
Il n'y a qu'à voir les fortes personnalités du côté des acteurs de cinéma (Gabin, Ventura, Blier, + nombreux américains du XX ème siècle) ou de la littérature (Hemingway, Aymé, Jacques Perret,
Cocteau, ...) pour seulement quelques exemples : ils avaient du style et ne souhaitaient pas lancer de MODES mais ont souvent été copié; mais leurs vêtements n'étaient qu'un reflet de leur
personnalité et non l'inverse (on n'achète pas une personnalité avec des fringues ou beaux souliers...) !
Bravo, continuez en ce sens.


Le Chouan 20/03/2011 18:54



Merci ! Voilà qui fait plaisir à lire !



franck 18/03/2011 22:58


chouan,
bien sur, léautaud est un personnage, bien sur, il compte parmi les talents littéraires du xxe siècle, bien sur nul ne saurait contester l'admiration que chacun d'entre nous porte à un artiste ou à
son oeuvre.
ceci dit chouan, il me semble percevoir dans ce billet une petite, mais affirmée, volonté de taquiner un peu votre lectorat. est ce que je me trompe?
franck


Le Chouan 19/03/2011 10:30



Merci de ce commentaire.


Elégant, Léautaud ? Evidemment, non. Je ne l'ai d'ailleurs pas dit. Stylé ? A coup sûr. Il faut voir comme ses tenues étaient pensées. Ce qui m'a retenu, c'est la façon qu'il avait de s'habiller
en suivant son seul sentiment. En ce sens, il s'habillait avec art, s'il est vrai que, comme le disait Verlaine, "l'art, c'est d'être absolument soi-même". Son personnage me donnait
aussi l'occasion de revenir sur les notions de look et de style et d'illustrer un propos qui concluait un ancien billet sur le sujet : "Le style vise la beauté plus que l'originalité. Certes,
le style d'un homme original sera à son image. Mais le cas reste marginal."


Je comprends l'étonnement de certains d'entre vous. Mais je ne crois pas avoir été hors sujet.


Amitiés.



Philippe Booch 18/03/2011 14:26


Il fait partie de ces inconnus célèbres pour moi. Il faudrait que je le lise un jour tout de même.
Merci .


Le Chouan 18/03/2011 19:03



Il faut lire son journal (cf. le "choix de pages" donné en notes).


Et écouter ses entretiens avec Robert Mallet. Ils sont disponibles dans le commerce en CD.



http://unregardunpeuconservateur.over-blog.com/ 17/03/2011 19:51


Quelle recherche, quel souci du détail dans tant de (fausse) négligence apparente...
Je vais lire ses oeuvres.
Amitiés élégantes.


jfk 16/03/2011 16:12


merci mais merci infiniment monsieur le chouan de toujours nous gratifier de ce genre d'article aussi rare avec cette touche tout a fait "original"!!! merci encore!!!!


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