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25 novembre 2013 1 25 /11 /novembre /2013 06:47

Dans ses mémoires, Philippe Noiret parle de son amour des artisans : « Parce qu’ils sont passionnés de leur métier, j’aime discuter avec eux, que ce soit d’un col de chemise ou du revers d’un pantalon (…) nous pouvons avoir des conversations byzantines sur la juste proportion (1). » A ma modeste place, je peux témoigner de ce que la fréquentation d’artisans passionnés m’a humainement apporté. Elle m’a fait réfléchir à la nécessaire confiance qui doit présider aux relations sociales. Choisir un artisan – un tailleur par exemple -, c’est toujours prendre un risque ; en tant que client, j’ai la crainte que le résultat ne soit pas à la hauteur de mes espérances… et de mes efforts financiers ! De l’autre côté, l’artisan doit faire avec des clients soupçonneux, difficiles, qui, parce qu’ils paient, se croient « les rois ». Il faut surmonter les préventions respectives. La relation est réussie si l’artisan fait tout son possible pour satisfaire son client et si le client accepte les aléas inhérents à toute activité manuelle. « Chaque tailleur a son défaut », me répétait ma mère quand, déçu par mes premiers essais « sartoriaux », je cherchais auprès d’elle un peu de consolation. Ma déception s’expliquait : j’étais jeune et mes fantaisies me mangeaient la presque totalité de mes maigres premiers salaires.


tailleurs-au-travail.jpgAtelier de tailleur, 1re moitié du XIXe. Litho coloriée. BPK, Berlin, dist. RMN.

 

Le choix des meilleurs fournisseurs ne préserve pas des mauvaises surprises. Philippe Noiret – j’y reviens – raconte qu’il avait dans ses armoires « des pantalons très bien coupés, mais un peu longs parce qu’on (s’était trompé) lorsqu’on (avait pris) les mesures ». Il dit encore : « Dès que j’ai gagné un peu d’argent, j’ai eu envie de me faire faire des souliers chez Lobb (…) c’étaient des mocassins ; lorsque je les ai récupérés, j’ai voulu les essayer : ils me faisaient un mal de chien. Je suis allé trouver M. Dickinson qui était le maître bottier de chez Lobb : « Ne vous inquiétez pas, monsieur Noiret. On a voulu trop bien faire. On va vous donner de l’aisance. » A partir de ce jour, j’ai été un fidèle de la maison. »

Les artisans m’ont appris, à leur manière, à être philosophe. « La machine est impersonnelle, disait Nietzsche. Elle retire à la pièce travaillée sa fierté, cette qualité et ces défauts inséparables de tout travail non mécanique. » J’ai appris à accepter les défauts de mes tailleurs successifs. L’un d’eux aimait à répéter : « Le tissu est une matière souple dont on ne fait pas ce qu’on veut. » Ces défauts, j’ai même fini par les aimer. Ils m’évoquent des souvenirs ; ils racontent des histoires. Les tisseurs orientaux introduisent volontairement un défaut dans la fabrication de leurs tapis afin de signifier que la perfection est l’apanage de Dieu. Nos machines modernes produisent, elles, des « produits parfaits », comme le dirait Houellebecq. Et Dieu a déserté nos vies.

L’objet réalisé par l’artisan est le fruit d’une relation entre deux personnes – lui et son client. De là sa valeur particulière et l’affection – oui, l’affection – qu’on peut avoir pour lui. Le « prix » d’un objet ainsi fabriqué n’est pas réductible à sa valeur pécuniaire. « Objets inanimés, avez-vous donc une âme/ Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? » Assurément, des objets en plastique usinés à la chaîne n’auraient pas arraché au poète la même interrogation ! L’artisan communique un peu de son âme à l’objet qu’il fabrique et le client va, à son tour, transmettre un peu de la sienne à celui qu’il achète. Nietzsche encore : « Autrefois, tout achat fait à des artisans était une manière de distinguer des personnes des marques desquelles on s’entourait ; le mobilier et le vêtement devenaient de la sorte des symboles d’estime réciproque et d’affinités personnelles, tandis que nous ne semblons plus vivre à présent que parmi une société d’esclaves, anonyme et impersonnelle. »

Le nombre des artisans a, ces dernières décennies, fortement diminué. La mémoire des métiers disparus se perpétue, sous une forme folklorique et à des fins touristiques, dans des villages aussi tocs que des décors de cinéma. Seul un certain artisanat d’art et de luxe a réussi à tirer son épingle du jeu. Sa clientèle est riche et d’origine souvent étrangère. Les tailleurs habillaient autrefois les hommes de toutes les classes. Les quelques-uns qui survivent pratiquent des prix qui dissuadent la clientèle moyenne – et, a fortiori, modeste – de s’adresser à eux. Grevés de charges, comment pourraient-ils faire autrement ?

Un manque existe dont témoigne l’intérêt actuel pour le « sur mesure » sous toutes ses formes ou pour des blogs comme le mien. Les jeunes ne sont pas les derniers à rêver sur un monde hélas disparu. Un monde humain. 

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1. Mémoire cavalière, Philippe Noiret, Robert Laffont.

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Publié par Le Chouan - dans Tailleurs
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commentaires

Xavier 30/11/2013 17:35

Il n'y a pas de complot. Merde quand même !

bruce 30/11/2013 16:04

Non, rien n'oblige.Mais je doute que MM. Delanoë, Fabius et Peillon œuvrent de conserve pour la défense et l’essor de l'artisanat.Tout rapprochement entre les noms cités et les lobbys que vous
évoquiez est évidemment parfaitement fortuit.

Ce que je ferais :
Si mon artisan était juif ? recompter ma monnaie, vérifier que mon pantalon compte deux jambes et saluer les chinois de l'atelier du sous-sol.
Homosexuel ? Tout faire pour ne pas le vexer ou me le mettre à dos.
Maçon ? Je lui rappellerais de bien changer son tablier entre Midi et Minuit.
Communiss' ? Je dirais "Merci, Camarade", car j'aimais bien George Marchais.

FMR 30/11/2013 11:45

@Bruce Ah il faut donner dans le complotisme judéo-gay-maçonnique pour aimer les artisans ? Et que feriez vous si votre artisan est juif, homosexuel, franc-maçon ou même communisss ?

bruce 30/11/2013 10:14

Très bel article.Mais où sont passés les hordes de commentateurs modernistes du précédents article ? Pourquoi ne s'empressent-il pas de vous traiter de pétainiste ?

Peut-être auront-ils compris qu'ici ils se trouvaient chez un Chouan.

Merci d'exister.

Croquedur 28/11/2013 17:12

Hum... Pas tout à fait d'accord... Les écoles de commerce existent dans le monde entier, et dans les pays anglo-saxons notamment; en France, on essaie de suivre, mais on a souvent un train de
retard et tant mieux! Parce que le Royaume de l'argent... Je ne voudrais pas en être sujet, ni esclave... C'est son impérialisme qui conduit à une destruction de la planète, à la formation de
doctrines politiques qui négligent l'humain, veulent le transformer au nom d'on ne sait quoi, alors que les rapports humains, la société humaine, devraient être fondés sur le bon sens, la
simplicité, le bel et bon, l'amour de bien faire les choses et l'amour des choses bien faites. Il n'y aurait plus de concept de bourgeois, de petit-bourgeois, de communiste, si l'on essayait de
partir dans cette voie, l'argent tenu pour médiocre et vulgaire, les seules valeurs étant la nature pour socle, la recherche de l'excellence par respect de soi et d'autrui, le beau comme plaisir
quotidien. Je suis utopiste? Je sais...

AD 28/11/2013 10:41

commerce et pas commerces, désolé

AD 28/11/2013 10:40

"Ecole de commerce" soit la bêtise du système éducatif Franco-Français. Comment le commerce pourrait-il être élevé au rang de discipline académique au même titre que les sciences dures ou les
humanités?
Les écoles de commerces ne sont que le reflet de l'arrivisme du petit-bourgeois tricolore en quête d'ascension sociale.

Le Chiffre 28/11/2013 00:02

Excellent billet, tellement vrai.
Les tailleurs, naguère, habillaient toutes les classes sociales, il est vrai. C'est bien dommage que cela ait disparu. Mais bon, le renouveau actuel (bon, certes, ce n'est en fait qu'une mode, mais
il ne tient qu'à nous de la transformer en tendance de fond sur le long terme) pour la mesure et l'art tailleur permet au moins de mettre en lumière ces métiers oubliés. Après, la prolifération de
mesure sur internet avec votre chemise sur mesure à 40€ ou votre costume sur mesure à 300€, c'est très bien pour ceux qui n'ont pas les moyens de la grande mesure -et moi-même je ne peux que m'en
réjouir, étant étudiant-, mais cela donne une idée assez réductrice et pauvre du savoir-faire d'un tailleur, ce que ces personnes-là ne sont pas. Allez leur demander une épaule romaine ou une
milanaise...

NB : "ils font... une école de commerce" : je ne peux pas m'empêcher de me sentir visé par le commentaire de J. Scavini ;)

Julien Scavini 26/11/2013 22:11

Très joli article.

Je ne pense pas que cela soit un problème d'impôt et de charge. C'est surtout un problème de volonté. Plus personne ne veut travailler une vie entière pour un salaire de misère, surtout avec une
telle maitrise technique...

Comment donner envie aux jeunes et moins jeunes de gagner 900euros par mois pour un métier si dur (en tant qu'ouvrier tailleur). Il y a plein d'autres métiers plus simple, comme caissière. Et les
seuls qui auraient assez d'intelligence pour comprendre le métier font... une école de commerce. Le tailleur gagne certes plus, mais c'est tellement dur de gérer ET les clients, ET le textile et
son savoir-faire. Être vendeur de PàP, bien commissionner permet de gagner tellement plus. Sans soucis le soir en rentrant à la maison parcequ'on ne sait pas comment faire tomber cette épaule
correctement...

Ce n'est pas un problème de déshumanisation, car c'est simplement les hommes qui veulent cela... Le progrès n'est pas subit, il est soit encouragé, soit suivi. Ce déterminisme ne fonctionne que
dans un sens.

Meyer Philippe 25/11/2013 08:58

Bonjour,
Etant l'un de ces artisans (dans le bois) et maintenant sculpteur, j'apprécie énormément votre billet. Ce n'est pas tout les jours que l'on entend un de nos clients nous dire que nous faisons du
bon travail. Même s'il est avec des défauts.
Cela fait du bien et pousse à continuer sur cette voie.

Merci.

Phil

Croquedur 25/11/2013 08:07

Bonjour, Monsieur le Chouan,

Excellent article qui ne peut que convaincre d'aller frapper à la porte des maisons d'artisans... Mais, il y a pire que la question pécuniaire; le "consommateur" (c'est-à-dire celui qui détruit par
l'usage), plus attaché, parce qu'il y a été éduqué via les supermarchés, publicités, discours de marques, etc..., à ce que coûte un objet plutôt qu'à ce qu'il vaut, a perdu la culture de la
qualité, l'amour des choses bien faites. Au final, se rendre aujourd'hui chez un artisan pour se faire faire une chemise ou une paire de chaussures devient presque un acte subversif!... Un acte
militant contre la société de consommation à outrance!...

Excellente semaine à vous.

Le Chouan 25/11/2013 16:37



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