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20 février 2011 7 20 /02 /février /2011 07:23

"Osez le classique !" s'exclamait Monsieur à la Une de son numéro de septembre-octobre 2010. L'injonction est plaisante mais elle ne saurait nous leurrer : le classicisme n'a pas bonne presse. Les connotations liées au mot sont négatives : conformisme, tristesse, ringardise… Les faiseurs de mode n’ont de cesse de critiquer ce concept. On les comprend : le retour en grâce du classicisme signifierait la fin de leur suprématie.

 

monsieur-classicisme.jpg

 

Notre modernité se situe aux antipodes de l’esthétique classique. Le classicisme multiplie les règles et les lois quand la modernité veut s’en défaire au nom de la liberté érigée en dogme. D’un côté, la primauté du groupe, que cimente un corpus d’obligations forgées par la tradition ; de l’autre, l’éclatement des formes, engendré par les expressions contradictoires et infinies des désirs individuels. Face aux enthousiasmes du moderne, le classique affichera une attitude de détachement amusé comparable à celle d'un grand-père devant les emballements de ses petits enfants : «  Bah ! Ca leur passera comme ça m’est passé ! » Quand la modernité ne jure que par la rupture, le classicisme s’inscrit dans le temps long. La première rejette les leçons du passé ; le second les médite et y puise son inspiration. Comme l’écrit Gadamer : « Ce qui est classique est soustrait aux fluctuations du temps et aux variations de son goût (…) Lorsque nous qualifions une œuvre de « classique », c’est bien plutôt dans la conscience de sa permanence, de sa signification impérissable, indépendante de toute circonstance temporelle – dans une sorte de présence intemporelle, contemporaine de tout présent. » (Vérité et méthode)

« Contemporaine de tout présent » : la précision vaut de l’or. Elle n’est pas sans rappeler l’injonction rimbaldienne « Il faut être absolument moderne » dont les zélateurs des avant-gardes ont tôt fait de biffer l’encombrant adverbe. Ainsi donc, le classicisme se confond avec une entreprise héroïque – et, au fond, désespérée – dont le but ultime serait la victoire des œuvres humaines sur le temps.

La litanie des antithèses pourrait se poursuivre longtemps. Le classique hait le mouvement qui déplace les lignes ; le moderne n’aime rien tant que la surprise et le décalage. Le classique voit dans le respect de la bienséance une expression du génie de l’homme ; le moderne est béat face aux  séductions faciles du scandale.

Appliquée au domaine apparemment futile du vêtement, la distinction est opérante. Notre époque, avide de ruptures, a considérablement appauvri le vestiaire masculin (lire « De l’appauvrissement du vestiaire masculin ») ; elle a aussi remis en cause certaines pratiques dictées par le bon sens et le bon goût. Les dessous ont pris, si l’on ose dire, le dessus ; le maillot de corps remplace la chemise ; les pantalons dits « taille basse » laissent voir les caleçons ou les slips ; on va pieds nus dans des chaussures de ville et l’on sillonne les villes dans des chaussures de loisirs. On s’habille comme on veut, en dehors de toute considération sociale ou professionnelle. Et – doit-on le préciser ? - esthétique. Du passé, donc, on a fait table rase. Mais qu’a-t-on mis à la place ? Comment un tee-shirt pourrait-il rivaliser avec une belle chemise, un costume de confection – aussi luxueux soit-il – avec un costume de tailleur, une paire de sneakers avec des souliers de qualité, conçus pour durer et pour embellir avec le temps ? Comment les quelques mots échangés avec des vendeurs formatés par le marketing pourraient-ils faire oublier la complicité qui liait le client à son tailleur ? On était des héritiers ; on est devenus des  « premiers hommes », dans le sens où Camus emploie cette expression, c’est-à-dire des hommes nés sans bagages, sans racines. Notre temps a toutefois introduit une donnée inédite : cette absence de transmission ne touche plus seulement les classes défavorisées, mais aussi la classe bourgeoise. Vrai pour le bien vêtir comme pour le savoir-vivre ou la culture en général.

Quelques-uns, heureusement, tentent d’aller contre le courant. Qu’on les taxe pour cela de réactionnaires les laisse froids. En réaction, ils le sont, d’ailleurs, contre les prétendues révolutions de style qui, se succédant à un rythme effréné, ont fini par perdre tout caractère subversif et créateur. Ils savent, enfin, que le classicisme n’est pas, comme ses adversaires tendent à le faire croire, synonyme d’immobilisme et d’impuissance. Comme l’a écrit parfaitement Tatiana Tolstoï : « Tout l’art de l’homme élégant consiste à dépasser les interdits vestimentaires sans les transgresser. Plus que tout autre, un homme élégant respecte ces interdits, mais parce qu’il est doté de plus de fantaisie, d’humour et de goût que le conformiste, il détectera plus sûrement la zone de liberté – limitée, certes – sur laquelle ils ne s’appesantissent pas. Parce qu’il a saisi l’esprit de ces conventions, au lieu de les appliquer à la lettre comme son pauvre repoussoir, le conformiste, il saura improviser avec sûreté. Parce que, enfin, il pourra en transgresser certaines. Une erreur vestimentaire pensée devient un élément de style chez l’homme élégant. » (De l’élégance masculine, Acropole)  

La liberté dans la contrainte : je vous laisse méditer cette possible définition de l'art et de l'élégance.

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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commentaires

Koltchak 28/02/2011 20:51


Etre classique aujourd'hui c'est original. C'est vrai aussi pour le choix des prénoms... Appelez votre fille Marie ou Hélène, votre fils Pierre ou Edouard, vous êtes un original au milieu des 6000
Léa ou des 8000 Matteo qui naissent chaque année.


Erwan 23/02/2011 23:44


L"époque classique par excellence : le XVIII ème siècle français ne fut pas conformiste mais trés créatif me semble t'il


Le Chouan 27/02/2011 14:22



Notre modernité chérit les Lumières (XVIIIe) et ignore les « Classiques » (XVIIe). On ne peut trouver esthétique plus éloignée de la nôtre que l’esthétique classique. On
préfère le fou de Charenton (Sade) au converti de Port-Royal (Pascal) et le patriarche de Ferney (Voltaire) à l’évêque de Meaux (Bossuet). C’est
un choix. Que je suis libre de regretter.



massinissa 23/02/2011 23:06


les conditions sociales des règles, seraient plus pertinentes que leurs origines...( ce qui ne servirait à rien en fait car on aurait tendance à naturaliser voire à réifier de l'impensé...


Nicolas 21/02/2011 23:06


Gadamer....rarement cité.
Inévitablement cela me fait penser à Foucault (herméneutique) et Derrida (déconstruction). Comme le ferait chacun de ces derniers ce serait intéressant de chercher l'origine des règles (encore
faudrait il les répertorier)dites classiques et de comprendre leur fondement à l'époque où elles ont été établies (et par qui ou quoi). Cela permettrait à coup sur de réfléchir de manière éclairée
au bien-fondé de leur pérennité... Mais je m'égare car cela ferait dériver votre blog vers la philosophie, ce qui n'est pas son objet.
Avec détachement,

Nicolas


capitaine caverne 21/02/2011 10:42


Mon appréciation personnelle du classicisme diverge légèrement de celle que vous exposez ici :
"la primauté du groupe que cimente un corpus d'obligations forgées par la tradition". Je ne choisis pas de souscrire aux canons de l'élégance classique par conformisme, par volonté de m'assimiler
au groupe. A mon sens, la tradition ne tire pas sa valeur de l'uniformité qu'elle engendre par l'adhésion aveugle à un modèle préremptoire.
Les préceptes de l'élégance classique me sont précieux car ils découlent de la sagesse accumulée de mes prédécesseurs, de leurs essais et erreurs qui m'évite d'avoir à tous les reproduire pour
parvenir aux mêmes conclusions. Les coupes, les alliances de couleurs et de motifs classiques ont perduré car elles ont démontré leur harmonie avec le corps de l'homme, ses mouvements.
Ceci n'empêche nullement de tenter de temps à autre d'y déroger, de les faire évoluer, avec la prise de risque qui rend l'éventuel succès méritoire.
L'adjectif "classique" prend donc pour moi une acception plus anglo-saxonne où cette exclamation "classic!" dénote l'admiration devant l'intemporel, indémodable, apparemment insurmontable...


Olivier 20/02/2011 16:33


Absolument. Sans contrainte, point de liberté. Et donc point d'art. C'est une thèse esthétique que j'ai toujours défendue. Et la réciproque est vraie aussi : sans liberté, point de contrainte.

La haine des classiques, aujourd'hui, tient pour beaucoup au fait que dans le mot "classique" il y a "classe", autrement dit il y a rang social ("classis" en latin, qui est son étymon) et il y a
aussi école, "ce qui est digne d'être enseigné en classe". Or par rapport à cette seconde acception, ce qui est amusant, c'est que notre vision de l'école a considérablement et même radicalement
changé. Pour nos parents, qui disait école disait chance d'émancipation. L'enseignement était promesse d'affranchissement. La liberté par la connaissance en somme. Aujourd'hui en revanche, on ne
voit plus que le caractère contraignant de l'école et de l'enseignement. Paradoxe.

Effectivement, on peut se mettre sur le dos tout et n'importe quoi. Le hasard, dans ce cas, se substitue au choix. Il peut bien faire les choses, certes. Parfois. Mais le plus souvent, il n'est que
lui-même et ne fait rien d'autre que ce qu'il a décidé, sans considération de bien ou de mal, de beau ou de laid. Personnellement, même si j'aime le hasard (ma vie en a besoin), je refuse qu'il
décide entièrement de ma façon de m'habiller. Je lui laisse une place, bien sûr. Mais mesurée.

En revanche, la connaissance - et la culture qui à terme en découle - garantit la possibilité d'effectuer de vrais choix. Sans connaissance, point de choix. Donc point de liberté.

Comme il y a eu (et il y a toujours) la querelle des Anciens et des Modernes, il aura toujours les tenants de la Connaissance opposés à ceux de la Créativité. Quelles qu'elles soient, les querelles
sont absurdes : la modernité ne saurait exister sans les Anciens, et la créativité serait nulle et non avenue sans connaissance.

En d'autres termes, j'aime savoir qu'un gilet de piqué blanc peut (pardon : DOIT !) ou non dépasser de la veste à basques d'un frac selon l'école à laquelle on se réfère. Cette connaissance
m'est-elle utile ? Non, stricto sensu, pas vraiment. Mais elle me fait passer de bons moments.


http://unregardunpeuconservateur.over-blog.com/ 20/02/2011 09:49


Cher Chouan,
nous sommes comme dans certains tabeaux de la fin du 19ème siècle où l'on voit les survivants d'une armée entourés d'ennemis... Dernières cartouches !
Hier encore j'ai entendu : "c'est d'un classicisme à faire peur", et j'ai répondu : "Merci, je suis un conservateur".
Amitiés élégantes & bon dimanche.


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