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16 avril 2010 5 16 /04 /avril /2010 08:38
Les années 80 virent fleurir toutes sortes de guides chargés d'apprendre aux hommes - et notamment aux hommes d'affaires - comment bien se vêtir. Citons, entre autres, Le Guide de l'élégance au  masculin de Bernard Lanvin (1987), ouvrage destiné aux cadres et aux patrons, à ceux pour qui le costume est, je cite l’auteur, un « bleu de travail ». Un historien de la mode apprécierait mieux que moi l'influence qu'eut Wall Street (1987) sur le retour en majesté du costume. Ce film, qui posait le problème de la relation entre le pouvoir de l'argent et celui de l'habit, reste emblématique de ces années qu’on appela chez nous "années fric" ou "années Tapie", les deux expressions étant équivalentes.


Bernard-lanvin-le-guide-de-jpg


A certains égards, aujourd'hui peut rappeler hier. Dit sans nuances : les années bling-bling ont remplacé les "années fric", la figure du trader celle du yuppie et Jérôme Kerviel Bernard Tapie. La nippe luxueuse du bobo faussement cool  remisée, le costume est - dans les milieux que j'évoque ici - redevenu la pièce maîtresse du vestiaire masculin. Nombreux furent les traders qui - au moins jusqu'à la crise - hantèrent Savile Row et goûtèrent au charme incomparable d'une élégance intemporelle, flatteuse pour leur ligne... et pour leur ego social. L'exclusivité de la mesure, redécouverte sous toutes ses formes, assouvit idéalement la soif d'égotisme d'un certain type d'homme aisé de notre temps. Les sites et blogs traitant de l'élégance  se sont multipliés, jouant le rôle naguère dévolu aux guides du bien-vêtir.

D'aucuns jugèrent sévèrement la vague néo-classique des années 80. Farid Chenoune l'aborde ainsi dans Des modes et des hommes : "La célébration de l'élégance s'accompagnera de l'exhumation de pièces de la garde-robe délaissées durant des années et désormais hissées au rang de "classiques", redonnant au mot, au-delà de son apparente aura consensuelle, son pouvoir de ségrégation sociale." Devrait-on, dès lors, condamner pour les mêmes raisons le regain d'intérêt actuel pour les signes distinctifs de l'élégance classique ?

En tant que modeste rédacteur d'un blog que son positionnement expose à la critique, je me permets une question : en quoi la diffusion des règles du bien-vêtir - qui fondent l'élégance classique - peut-elle être assimilée à une œuvre de ségrégation sociale ? Ne renforcerait-on pas plus sûrement celle-ci en cantonnant l'application de ces règles dans un entre-soi clivant ? Leur connaissance ne doit-elle pas être proposée au plus grand nombre - en dehors de toute considération de fortune ou de naissance ? Le mépris de classe se joue d’ailleurs des apparences : il peut se déguiser en bobo ou se parer des plumes des créateurs - il n'a que faire des règles et des codes car  il se juge au-dessus d'eux.

Cela dit, l'honnêteté m'oblige à reconnaître que les "maîtres en élégance", tenants de l"'école classique", ont tôt fait d'user d'un ton doctoral assez désagréable. Du haut de leur chaire, on les voit distribuer bons points et mauvais points avec une assurance  qui les rend agaçants. Passé un certain âge, la posture humiliante de l'élève n'est pas supportable. Sur ce chapitre, suis-je moi-même exempt de tout reproche ? Un commentaire de Philippe Booch à mon article Du luxe caché ou montré m'a donné à réfléchir. Je concluais mon propos sur ce trait : "Donnez de l'argent aux pauvres et vous en ferez presque tous des bourgeois mal nippés." Philippe Booch me tança avec une ironie consommée : "Cette dernière phrase est toute en nuance, aucun mépris, légère et subtile comme les étoffes de vigogne que vous devez adorer..." Je lui répondis que "je n'(étais) pas né avec une petite cuillère d'argent dans la bouche ni avec une couverture de vigogne dans le berceau." Il commenta derechef : " J'ai trouvé votre article conforme à ce que je pense... à la réserve de cette dernière phrase que j'ai trouvée un poil condescendante. Mais c'est un peu la figure imposée de ce genre d'exercice." Ainsi donc, il serait acquis que les défenseurs d'une certaine conception de l'élégance fussent hautains et cassants. Ma phrase était-elle "un poil condescendante" ? J'ai en tout cas retenu la leçon et, depuis, avant leur publication, je prends soin de soumettre mes articles... à une épilation totale.

La simplicité et le respect de l'autre sont des indicateurs d'élégance. Car l’élégance est aussi une affaire de manières. S'il m'est arrivé de l'oublier, je le regrette sincèrement. Mais qu'on ne confonde pas tout : juger les apparences ne signifie pas juger sur les apparences. Si, par exemple, j'ai moqué dans mon billet Au revoir la mise du Français moyen en vacances, c'était à raison : je me sens offensé par l'irrespect dont son laisser-aller témoigne. De même, les sots qui se parent méritent mon blâme. Je pardonne, en revanche, aux fautes de goût et j'admire les trouvailles qui attestent un don. Mais le don restant l'exception, je crois très utile la diffusion des règles du bien-vêtir. S'habiller est un acte culturel et, par là, il s'apprend. On apprend à conduire; pourquoi n'apprendrait-on pas à s'habiller ? Il existe un code de la route et il existe un dress code. De même que la connaissance du premier ne garantit pas qu'on soit un bon conducteur, de même celle du second ne signifie pas qu'on s'habille bien. Mais au moins permet-elle qu'on le fasse moins mal. Et c’est déjà une sacrée victoire.

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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commentaires

Muskar 21/04/2010 12:37


Cher Chouan
N'épilez quand même pas trop vos articles! Le politiquement correct est suffisamment représenté, et votre franc-parler fait partie du charme de ce blog.


IB 21/04/2010 12:29


Attention à la confusion. Ne pas mélanger trader et banquier d'affaires!

Le banquier d'affaires est généralement un homme élégant (dont le rôle est de conseiller les grands patrons et directeurs financiers du CAC40), parfois issu d'une famille influente, souvent diplomé
d'HEC.
Celui-ci est un lecteur avisé du chouans des villes, qu'il prend le temps de consulter en semaine entre 2h et 3h du matin, avant de se remettre au travail et compléter sa nuit blanche au bureau (un
splendide hotel particulier parisien du triangle d'or).

le trader lui est le plus souvent un polytechnicien talentueux, fils d'un prof de maths de province. Le mauvais gout est roi... Il porte des pantalons Diesel douteux, un affreux t-shirt Armani
(qu'il met plusieurs jours de suite), et refuse la cravate.
Le midi, il demande à son assistant de lui ramener des hamburgers au 5ème étage de sa tour à la Défense, qu'il empiffre devant ses écrans tout en consultant les derniers résultats de son équipe de
football sur son site favori, l'Equipe.fr

A mi-chemin se situe le sales, décontracté au bureau mais impeccablement mis pour rencontrer sa clientèle institutionnelle dans des restaurants chics de la capitale. Souvent, il compense le faible
intérêt intellectuel de son travail de vendeur par des conquêtes féminines extraconjuguales.

Les trois tombent toutefois d'accord sur le choix de leur voiture, un modèle récent de Porsche grand sport.


Le Chouan 23/04/2010 13:57



... Souvenir d'un reportage TV du tout début de la crise où l'on voyait des traders de la City habillés "Savile Row". Traders ? C'était ainsi, en tout cas, que le journaliste les nommait.


Vos précisions sont précieuses. Une chose est certaine : vous connaissez ce monde beaucoup mieux que moi !



Charley 18/04/2010 12:46


Très bel article, je vous tire mon chapeau Monsieur le Chouan :)


Antoine Bienvenu 18/04/2010 10:44


Vous êtes notre professeur de Dress code. Merci à vous.


Ash 17/04/2010 23:14


Un article très agréable à lire, tant sur le fond que sur la forme.
Le style sur ce blog est aussi affaire d'écriture, ce qui est particulièrement plaisant.


Philippe Booch 17/04/2010 20:02


Toujours heureux de vous lire régulièrement... toujours amusé de relire nos échanges... Joli sens de l'auto-dérision.

Bon anniversaire et bonne continuation !


franck 16/04/2010 23:40


chouan,
le lien qui unit l'élégance à l'argent est , et ce depuis que l'homme est organisé en société, c'est à dire depuis toujours, une réalité qu'il serait stupide de nier. dit cela, deux ecueils sont à
éviter: l'ostentation de ses moyens par le luxe (pour ne pas parler de la vulgarité) et le snobisme. le premier n'étant jamais mis en valeur dans votre propos, la difficulté consiste à ne pas
s'échouer sur le deuxième.
prôner le savoir s'habiller, édicter les règles du bon gout, définir avec précision ce qu'est l'élégance et dénoncer ceux qui ne suivent pas ou mal la marche à suivre, peut y mener tout droit.
vous semblez exprimer quelques regrets quant au fait que l'on pourrait déceler parfois dans votre blog du dédain pour qui ne peut ou ne veut se conformer aux règles. cela peut effectivement
paraitre méprisant, voir cruel pour les premiers, mais cela fait maintenant plusieurs mois que je suis ce blog et je crois n'avoir jamais perçu le moindre mépris; quant aux seconds, n'ayant que peu
d'escuses ils méritent sans doute vos petits rappels à l'ordre.
alors bonne continuation, et surtout ne brider pas votre liberté de ton.


Julien Scavini 16/04/2010 22:20


Très bel article de fond, que j'apprécie beaucoup car il se laisse méditer...

Je signale au passage la sortie prochaine de Wall Street II, le signe d'une époque? j'attends avec impatience de voir les mises des personnages!

Et cette dernière réplique citée de Guitry est tout à fait délicieuse!


amator 16/04/2010 09:00


Certaines répliques peuvent servir d'épilation également!!!

"Le luxe est une affaire d’argent. L’élégance une question d’éducation". Guitry

"Le luxe, ce n’est pas le contraire de la pauvreté mais celui de la vulgarité". Chanel

Quelle ascèse d'écrire régulièrement vos articles. Merci et bravo.


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