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5 décembre 2011 1 05 /12 /décembre /2011 06:39

S'intéresser aux vêtements, quand on est un homme, paraît suspect. Préoccupation de femme, pensent beaucoup, ou superficialité pathétique. Un homme bien mis pourra, dans certaines circonstances, se sentir déplacé, voire honteux. Face à une personne financièrement démunie, par exemple, ou à une autorité intellectuelle ou spirituelle - craignant que celle-ci, le réduisant à son apparence, ne le prenne pas au sérieux. Certains se récrieront : « Mais qu'importe le jugement des autres ? » Ce point de vue ne me semble pas recevable car il fait fi du respect humain que toute vie en société exige. Moi, je voudrais plutôt amener l'autre à abandonner son préjugé. Le pari est osé quand on sait que, comme le disait Einstein, « il est plus difficile de désagréger un préjugé qu'un atome ».

N'est-on pas en droit d'espérer d'un artiste qu'il fasse preuve d'ouverture d'esprit ? Pourtant... J'ai le souvenir d'une émission de télévision durant laquelle le réalisateur Jean-Jacques Beneix  s'en était violemment pris à Frédéric Mitterrand au motif que celui-ci portait des chaussettes rouges, ce qui, pour Beneix, le disqualifiait pour parler des grands problèmes de notre temps. Le préjugé battait son plein ! En quoi, dites-moi, le soin qu'un homme porte à sa toilette lui interdirait-il d'être sensible aux injustices sociales ou de se poser des questions essentielles ? Je ne vois en cela aucune antinomie mais la simple juxtaposition d'intérêts d'ordres différents.

Balzac, Barbey d'Aurevilly, Baudelaire furent des génies. Leurs oeuvres sondent les coeurs et fixent les abîmes. Cela ne les empêcha pas d’avoir été, tous trois, soucieux de leur image. L'élégance passionna tant le premier qu'il lui consacra un essai. Les deux autres écrivirent sur le dandysme des pages d'une pénétration inégalée. De grands romanciers ont dit la vie. Pas étonnant, alors, qu'ils aient prêté à la description physique et vestimentaire de leurs personnages une grande attention. Pour l'observateur exercé, rien n'est plus bavard que les apparences. Pas étonnant non plus que ces grands connaisseurs de la complexité du coeur humain aient soigné leur mise, certains - assez nombreux - cultivant même une réelle élégance. Plus étonnante, à mes yeux, est la négligence avec laquelle s'habillent nos romanciers contemporains.


henry-de-marsay-bertall-def.jpgUn dandy balzacien : Henry de Marsay, par Bertall


barbey-d-aurevilly-copie-2.jpgJules Barbey d'Aurevilly, par Emile Lévy


charles-baudelaire-nadar-copie-2.jpgCharles Baudelaire, par Nadar

 

Dans un passage de L'Homme sans qualités, Musil exprime magnifiquement comment, si nous voulons saisir l'âme des vêtements, nous devons cesser de les considérer comme de simples objets, nous incitant à basculer, en somme, du plan matériel au plan symbolique : « Les vêtements, retirés de la fluidité du présent et considérés en eux-mêmes, comme une forme dans leur monstrueuse existence sur la personne humaine, sont de bizarres fourreaux, d'étranges végétations, bien dignes de la compagnie d'un ornement nasal ou d'un anneau à travers les lèvres. Mais qu'ils deviennent fascinants quand on les considère dans l'ensemble des qualités qu'ils prêtent à leurs possesseurs ! Il se passe alors un phénomène aussi remarquable que lorsque dans un lacis de traits d'encre sur une feuille surgit la signification de quelques grandes paroles. »

Les consolations que nous offre la vie ne sont pas nombreuses. L'argent et la célébrité mis hors course pour cause de vulgarité, quels os nous reste-t-il à ronger ? L'amour ? Mais celle qui m'a juré un amour éternel hier va peut-être me quitter demain. La foi ? Encore faut-il que je l'aie et que je ne la perde pas.  La création ? Mais le génie est exceptionnel et l'inspiration tarissable. Et si la seule consolation qui vaille était la beauté ? « Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps », Baudelaire recommandait de s'enivrer. L'esthète s'enivre de musique, de peinture, de poésie... L'art est sa protection, son rempart. Ce qui le fait tenir debout. La recherche de l'élégance participe de cette entreprise d'embellissement permanent de la vie. Entreprise honorable, qui ne mérite ni dédain ni sarcasmes. Entreprise plus profonde, au fond, que bien d'autres qui ont pour elles les apparences trompeuses de l'utilité et du sérieux. 

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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Victor KAMINSKY 06/12/2011 17:50

Monsieur,
Quand je rencontrais, lors d’un premier rendez-vous, Sandrine, celle qui n’allait jamais devenir ma femme et qui me chuchota gentiment :
- « Tu sais à Paris, on s’habille en noir, pas en randonneur. »
Je ne connaissais guère le Chouan des villes.
Quand je rencontrais, lors d’un autre rendez-vous, Alice, celle qui n’allait jamais devenir ma femme et qui me chuchota gentiment :
- « Pourquoi t’habilles-tu en noir ? On dirait un banquier ! »
Je ne connaissais guère le Chouan des villes.

Je n’avais aucune notion d’élégance, hormis les préceptes de Florence, celle qui n’allait jamais devenir ma femme, mais qui m’adorait en veste croisée orange, déboutonnée avec une chemise
synthétique blanche et noire, à motif test du rorschach.

Puis, j’ai découvert fortuitement votre blog, à travers un commentaire sur le blazer de M. Hortefeux et ses mocassins noirs. Au départ, cette notion du beau universel (ma vague interprétation d’une
objection infondée, jalouse, puérile) dans les règles du bien vêtir, façon trip à la mode de Kant, m’agaça. Il me fallait arracher cette dent pourrie de vanité, admettre mon ignorance, pour
apprendre et apprendre encore,lâcher prise, s’aimer mieux.
S’aimer mieux, voyez-vous ?
Je me permets de vous serrer chaleureusement la main.
VK

Le Chouan 06/12/2011 18:41



Votre commentaire m'a réjoui. D'abord, il m'a fait beaucoup rire. Et puis, il m'apprend que je peux être utile.


Mais, rassurez-moi, depuis que vous vous aimez mieux, elles ne vous aiment pas moins ?...



eugene 06/12/2011 01:28

Pardonnez-moi Le Chouan, mais Beinex ne dit pas que porter des chaussettes rouge empêche Mitterand d'être sensible aux injustices sociales ou de se poser des questions essentielles, mais il dit que
porter des chaussettes rouges (et sa mise en général) est un signe d'appartenance à une caste, à un milieu qui est plus proche de Balladur que de lui même, que c'est le signe d'un entre-soi
particulier qui lui est étranger à Beinex.
Et il a raison.
Maintenant, il affirme qu'être de ce milieu vous disqualifie pour la compréhension du monde et pour une espèce d'empathie, mais ça c'est une bêtise assommante de banalité. Beinex est un âne, oui.

Le Chouan 06/12/2011 11:38



Mitterrand parle de la torture, Beneix lui répond "chaussettes rouges"... Comprenne qui peut. Moi, j'ai perdu le fil (d'Ecosse, bien sûr). Beneix est confus. Il n'a pas l'air d'avoir une tête
bien faite (enfin, ce soir-là). Il y a ce que vous dites, c'est vrai. Mais les chaussettes rouges signe d'une "caste", c'est fini. Même Michel Charasse en porte !



Nicolas 05/12/2011 21:08

Oui, en effet c'est terrible d 'être jugé, catalogué sitôt que l'on fait un peu attention à sa mise. C'est une différence. Je crois qu il faut l 'assumer.

Amicalement

Nicolas

franck 05/12/2011 19:54

chouan,

nous devenons toujours meilleurs après vous avoir lu.

merci.

franck

Orgel 05/12/2011 18:09

Bravo et merci.

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