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14 janvier 2013 1 14 /01 /janvier /2013 06:50

La Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent a eu l’heureuse idée de présenter un ensemble de toiles de Jacques-Emile Blanche. Le titre de l’exposition,  « Du côté de chez Jacques-Emile Blanche », - clin d’œil à celui du grand œuvre de Proust – dit assez l’angle retenu. Cette exposition nous plonge dans l’atmosphère de la Belle Epoque – époque qui, au vrai, ne fut belle que pour les privilégiés. Ce beau monde, Jacques-Emile Blanche en était issu. Ferdinand Bac se le rappelle ainsi : « C’était un fils de famille (1) très gâté (…) un esprit singulier, attachant et détachant à la fois, un talent prodigieux, fin, élégant, simple ; un goût racé, un peu trop exclusif dans sa préciosité, mais un vrai artiste ».

Esthète et cultivé, il portraitura les artistes avec affinités électives obligent - une prédilection pour les écrivains, lui-même ayant signé plusieurs oeuvres littéraires. Son goût en la matière était sûr. Il peignit Proust et Pierre Louÿs quand ils étaient encore inconnus, Mauriac et Drieu La Rochelle à l’aube de leur carrière. Il sut faire preuve de curiosité : il lut les surréalistes et entretint des relations amicales avec certains d'entre eux.


marcel-proust-j-e-blanche.jpg Marcel Proust, 1892. Pour Céleste Albaret, la gouvernante de Proust, "ce portrait ressemble plus (à celui-ci) que beaucoup de photograpies, parce que la couleur y est et que la peau y vit." Proust aimait beaucoup ce portrait qu'il garda près de lui jusqu'à la mort.



j-e-blanche-louys.jpgPierre Louÿs, 1893 

 

      
Dans un article récent, le spécialiste peinture du Monde, Philippe Dagen, ose la question qui tue : « (…) si ce n’était pas Proust, Gide, Claudel, etc, serait-ce néanmoins un portrait remarquable ? » Poser la question, c’est bien sûr y répondre. Dagen ajoute : « Blanche est un portraitiste amical (…) et ne cherche pas à en dire trop sur celles et ceux qui posent devant lui et pourraient avoir des secrets et des vices à dissimuler. Tout juste soupçonne-t-on un peu d’ironie dans sa manière de faire lever au ciel les yeux de Claudel (…) il en est de même de Cocteau, jeune homme dégingandé flanqué d’un caniche blanc. »


j-e-blanche-claudel-def.jpg Paul Claudel, 1919    

 

 

j-e-blanche-cocteau.jpgJean Cocteau, 1913 

 

 

« Mais, dit encore Dagen, ce sont des exceptions plutôt que la règle ». Voire… D’abord, à en croire Léon Daudet, Blanche n’avait pas une réputation d’homme « amical » : « Il appartient à la race des commères tragiques, brouillant les gens sous prétexte de les réconcilier, compliquant les histoires les plus simples, colportant les racontars et les fables déshonorantes, jouait les gales au grand cœur et les Merteuil sentimentales. » Ensuite, pour dévoiler les secrets et les vices, les suggestions de l’impertinence ne sont pas moins efficaces que les traits aiguisés - et trop visibles - de la méchanceté. Blanche était un portraitiste impertinent. Pour révéler l’ambiguïté méphistophélique de Gide, un jeu d’ombres lui suffit :


j-e-blanche-gide-def.jpgAndré Gide, 1912

 

Deux accessoires – une canne et une robe de chambre – et, d’un coup, le très précoce Raymond Radiguet a l’air d’avoir mille ans :


j-e-blanche-radiguet.jpg Raymond Radiguet.

 

Le portrait de son fils ne fut guère « aimable » à la mère de Sir Coleridge Kennard. « C’est parce qu’il est très révélateur », confiera Kennard. Voyez ce teint de rose, cette bouche vermeille, ces mains de jeune fille…

 

j-e-blanche-coleridge-kennard.jpgColeridge Kennard, 1904, "Le Portrait de Dorian Gray" 

 

Le visage de Boni de Castellane émerge, littéralement, d’une montagne de vêtements – comme si le dandy avait suscité un double monstrueux qui peu à peu le grignotait :

 

j-e-blanche-boni-def.jpgBoni de Castellane, 1924

 

Au jugement de Dagen, on préfèrera, malgré son outrance, celui de Gilles Martin-Chauffier dans Paris-Match : « Quand le regard de (Jacques-Emile Blanche) se pose sur son modèle, on dirait le projecteur d’un mirador fixé sur sa proie. »

Les amateurs d'élégance seront attentifs à ce que ces toiles apprennent sur l’évolution du vêtement masculin. « La Belle Epoque (...) relègue encore la coquetterie masculine dans les catégories marginales du XIXe siècle : artistes, grands dandys, homosexuels », affirme Jean Claude Bologne (2). Les portraits de Jacques-Emile Blanche illustrent parfaitement son propos.

La plupart des artistes sont encore sensibles aux prestiges de l’apparence :


igor-stavinsky.jpg Igor Stravinsky, 1915

 

La fleur à la boutonnière, qui ornait les revers de Proust (1892), de Pierre Louÿs (1893), de Barrès (1903) ne va pas tarder à disparaître.

 

j-e-blanche-barres-oeillet-def.jpgMaurice Barrès, 1903. « On devinait, ne serait-ce qu’à travers ce portrait où on voit (Barrès) très pâle, la mèche déjà légendaire, légèrement relevée sur le front, la lèvre dédaigneuse, la paupière moqueuse, un œillet à la boutonnière, une cravate blanche plastronnant sur le col cassé, on devinait bien ce savant mélange de mélancolie et de dandysme, de sensibilité et d’insolence, qui faisait sa grâce et son succès. » Bernard-Henri Lévy, Les Aventures de la liberté.

 

Des fleurs de soie poussent sur presque toutes les poitrines. Curieusement, Jacques-Emile Blanche place les pochettes très bas, sans souci d’exactitude :

 

j-e-blanche-degas.jpgEdgar Degas, 1932, d'après le portrait de 1902 détruit en 1931. Notez la pochette en forme de pinceau.

 

j-e-blanche-h-james.jpg Henry James, 1908

 

Sous l’influence américaine, les cols rigides sont bientôt concurrencés puis remplacés par des cols mous.

 

j-e-blanche-montherlant-def.jpgHenry de Montherlant


j-e-blanche-morand.jpgPaul Morand

 

Des « toiles Blanche » surgit un monde disparu. Chez Blanche, l’art est encore l’ami de la beauté. Partir à la recherche de ce temps perdu, c’est se faire du bien. Et du mal (3).

 

« Du côté de chez Jacques-Emile Blanche, jusqu’au 27 janvier 2013, Fondation Pierre-Bergé Yves Saint Laurent, Paris XVIe.

________________________________________________________________________
1. Jacques-Emile Blanche était le fils du célèbre "docteur Blanche" qui, en tant qu'aliéniste, eut à soigner, entre autres célébrités, Nerval et Maupassant.
2.
Histoire de la coquetterie masculine, Jean Claude Bologne, Perrin.
3. Tous les tableaux qui illustrent ce billet ne font pas partie de l'exposition, celle-ci privilégiant la période qui s'étend de 1890 à 1918.

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Publié par Le Chouan - dans Personnalités
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commentaires

Pistolero 22/01/2013 06:34

Quelle horreur, voilà que vous citez le va-t-en-guerre bhl.

franck 14/01/2013 23:00

un billet comme un petit moment de grâce, que vous nous offrez sans en avoir l'air.

franck

Olivier 14/01/2013 13:18

Merci d'avoir attiré notre attention sur cette exposition. Si j'en ai le temps, j'irai la visiter.
Amitiés.

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