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16 avril 2012 1 16 /04 /avril /2012 07:15

Françoise Héritier, anthropologue de renom, s’est récemment fait remarquer par sa réaction aux propos polémiques de Claude Guéant sur les civilisations.

Court rappel des faits.

« Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas », avait affirmé le ministre de l’Intérieur. Et Françoise Héritier de répliquer dans Le Monde : « Aussi curieux qu’il y paraisse, Monsieur Guéant est relativiste. Le relativisme consiste (…) à poser en pétition de principe que toutes les cultures sont des blocs autonomes, irréductibles les uns aux autres, si radicalement différents qu’ils ne peuvent pas être comparés entre eux (1) ».

Curieuse, en effet, cette inversion de sens – à moins que ce ne soit une marque d’humour ou une provocation… Mais, ignorant de ces choses, je me garderai bien de conclure.

Cette sortie m’a rappelé un autre texte du Monde dans lequel la même Françoise Héritier faisait l’éloge de Claude Lévi-Strauss, son maître, auquel elle a succédé au Collège de France. J’ai retrouvé l’article dans mes archives. J’en prélève ces lignes où elle parle de l’attention que Claude Lévi-Strauss portait à sa toilette : « Lévi-Strauss était soucieux de son apparence et de sa vêture. Il a longtemps porté, en guise de cravate, un cordon noué autour du col de sa chemise, signe d’une extravagance certes limitée, mais revendiquée.

 

claude-levi-strauss.jpgClaude Lévi-Strauss et sa cravate Bola, Le Magazine littéraire

 

Un jour, lors d’une des assemblées d’enseignants, à la pause, un de nos collègues (…), assis dans le fond de la salle, a la surprise de voir Lévi-Strauss venir directement à lui (…) dans quel but ? A sa grande surprise, il venait tout simplement lui demander l’adresse d’Hollington, le tailleur pour hommes de la rue Racine, dont il aimait lui aussi le style des vêtements, le col rond autour du cou, la coupe ample, les multiples poches. Ainsi donc, Lévi-Strauss se voulait élégant (2) ».

Hollington, gage d’élégance ? Par où l’on voit que l’élégance aussi est une notion relative…

Patrick Hollington se fit connaître, avec son compère Michel Schreiber, dans les années 60. Dans son livre Des modes et des hommes, Farid Chenoune raconte qu’« il y eut, entre 1965 et 1970, un snobisme "Schreiber-Hollington" au vernis d’avant-garde et de gauchisme, recrutant essentiellement parmi la bourgeoisie contestataire, convaincue, à l’instar du Nouvel Observateur, d’avoir trouvé chez eux "le costard le plus intelligent de l’époque" (3). » 
 

hollington-et-schreiber.jpgHollington (à gauche) et Schreiber, début des années 70

 

« Dans mon magasin parisien, explique Patrick Hollington sur la page de présentation de son site, j’accueille des architectes, des designers, des peintres et des acteurs, et même des politiciens. Et bientôt vous je l’espère. »

Moi ? Non merci. Il est vrai que je ne suis ni architecte, ni peintre, ni designer, ni acteur, et encore moins politicien …

Claude Lévi-Strauss était le chantre des particularismes. Voyez comment, dans cette extraordinaire vidéo-témoignage, il justifiait son entrée à l’Académie française par « le besoin des rituels qu’avait  toute société pour subsister et se perpétuer. »

L’habit vert versus le costume Hollington. Avec le recul, la tenue la plus anticonformiste n’est pas celle qu’on aurait cru.

Parce que tout est relatif.

_____________________________________________________________________________________________________________
1. Le Monde, 11 février 2012.

2. Le Monde, 10-11 octobre 2010.
3. Des modes et des hommes, Farid Chenoune, Flammarion, 1993.

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Publié par Le Chouan - dans Personnalités
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commentaires

Clovis Simard 06/08/2012 18:18

Blog(fermaton.over-blog.com),NO.24- THÉORÈME de STRAUSS. - Mon rêve de toujours.

Julien Scavini 18/04/2012 20:05

Délicieuse petite vidéo. Je crois savoir qui est le tailleur également. Il était pas loin de chez Guilson, spécialiste de l'habit vert, avant que sa veuve ne prête à Stark l'ouvrière brodeuse et le
savoir-faire.

Quant au chapelier, je ne pense plus qu'il existe. Il n'en reste plus aucun. Motsch fait partie d'Hermès, Gelot de Lanvin qui a liquidé l'héritage, et Berteil vivote dans le prêt-à-porter homme
femme britons.

Le Chouan 18/04/2012 20:32



... Mais alors, où PPDA ira-t-il se faire fabriquer le bicorne ?



philippe booch 18/04/2012 07:36

ll est en effet toujours très curieux de constater le besoin d'uniforme chez les tribus "progressistes", "artistes" ou même "révolutionnaires".

On sort du lot... en collectionnant les signes d'appartenance à son clan.
Alors l'élitisme, l'entre-soi va se nicher jusque dans les aspects les plus ridicules du vestiaire et du langage.

TF. 18/04/2012 02:03

Jeune lecteur (19 printemps au compteur), je ne peux que me désoler en voyant des vidéos comme celles-ci, derniers vestiges et témoignages d'une époque aujourd'hui révolue, de n'avoir pu naitre
plus tôt. Combien doit-il rester d'artisans chapeliers encore vivants et en activité dans notre pays tout entier à l'heure actuelle ?
Quand je vois le nombre inquiétant d'artisans tailleurs de la vieille école (3 voire 4 si mes souvenirs sont justes) dans ma Capitale des Gaules natale, toujours moins nombreux depuis au moins deux
décennies, d'une moyenne d'âge d'environs 70-80ans et ne pouvant compter sur la reprise des affaires par une nouvelle génération qualifiée, je suis sincèrement frustré et terriblement peiné.

Même si l'habit vert et l'épée sont toujours des éléments Ô combien importants dans la fabrication de l'image dont jouit l'Académie française, ce "Rituel" (ou plus justement: "ces rituels") dont
parles Lévi-Strauss, terreau de la régénérescence d'une nation, est-il toujours réellement à l'heure actuelle perçu, considéré et compris par le reste de la communauté nationale ? Je ne sais
pas.

Ne postant jamais de commentaires, j'en profite pour glisser dans celui-ci un remerciement et ma gratitude la plus sincère pour ce carnet "bloguesque" de notes/réflexions, terriblement délectable
et juste d'après moi, que vous entretenez et faites partager. Cela me procure un plaisir fou, au milieu d'un monde toujours plus fou. Continuez donc ainsi.

Mes amitiés,

TF.

Le Chouan 18/04/2012 18:52



19 ans !


Merci de ce commentaire qui, je l'espère, sera suivi de beaucoup d'autres !


Vous aurez noté que Lévi-Strauss s'inquiétait auprès de Monsieur Berthet, le chapelier, du devenir de sa profession : "Vous formez des élèves, Monsieur Berthet ? Et qui prendra votre suite ?
Et comment avez-vous appris vous-même ? Et après vous, où iront les chercheurs de bicornes ?" On était en 1974...


La vénérable maison Berthet, fondée en 1840, existe-t-elle encore ? J'ai cherché sur l'internet : rien...


Amitiés.



Z 17/04/2012 22:49

J'ai bien peur que Claude Guéant ne soit que notre ministre de l'Intérieur. Sa position est parfaitement conforme à tout ce qui se dit en France depuis 1789.

nicolas 17/04/2012 21:45

c 'est un article qui évoque beaucoup de choses, mais dont la colonne vertébrale est Levi Strauss.

Monsieur Levi Strauss, je connais. Je voue une admiration sans borne à cet immense intellectuel qui a révolutionné les sciences humaines. L inventeur du structuralisme. l'auteur de grands ouvrage
de références, que nous avons tous lus. Ces épigones sont nombreux (n'est pas Claude qui veut...)
Cette video m 'a ému. Elle date de 74. Il vivra encore plus de 30 ans....

Franchement, je ne sais pas qui est Hollington...

Et ce Claude Guéant....Qui est ce ? Un théoricien de la hiérarchie entre les civilisations ? Quel ouvrage de lui faut il lire ?

Amicalement,

Z 17/04/2012 18:54

L'argument sur le relativisme est intéressant. Selon le TLF (je parle du dictionnaire, pas du groupe de rap), le relativisme est la "doctrine d'après laquelle l'idée du bien et du mal, les valeurs
morales, varient selon les époques et les sociétés". Ce que M. Guéant rejette, c'est en fait l'idée que cette diversité de valeurs morales serait souhaitable. Pour lui, il n'existe qu'une seule
humanité, soumises à des valeurs morales universelles. Mais, en même temps, il n'admet pas que des peuples puissent se particulariser en refusant ces valeurs universelles, au nom de leur
"tradition", de leur "religion", leurs "moeurs", leur "race", etc.
Ce que M. Guéant ne veut pas, par exemple, c'est que l'on dise que l'excision est une noble tradition dans le pays X, et que les Occidentaux n'ont pas à en juger, car l'Occident a des valeurs et
que le pays X en a d'autres. Juger ces valeurs, nous dit une certaine pensée "de gauche", ne serait-il pas une forme d'impérialisme culturel ? M. Guéant, dans la droite ligne de l'universalisme qui
a inspiré les Lumières françaises, dit : non. Il n'y a qu'une seule humanité, une seule civilisation, un seul bien, un seul mal, et un seul progrès qui y mène. Pour lui, les cultures qui admettent
cela (et qui admettent les valeurs implicitement contenues dans ce progrès) sont supérieures à celles qui ne l'admettent pas (elles ne sont pas "différentes" ou "incomparables", elles sont
simplement arriérées).
Effectivement, on peut jouer sur les mots en disant que M. Guéant est relativiste dans la mesure où toutes les civilisations ne sont pas universalistes, et que certaines, qui assimilent
l'universalité à l'occidentalisation, s'efforcent de se singulariser ; mais c'est précisément la pertinence de cette singularisation que M. Guéant nie. Pour lui, ce n'est pas l'expression d'une
véritable différence raciale, mais simplement une erreur qu'il faut corriger.
Car les différences culturelles, dans l'analyse anti-universaliste que combat M. Guéant, émanent toujours de la "race", c'est-à-dire de la non-unité de l'humanité ; ce que M. Guéant affirme, c'est
que les peuples qui refusent l'universalisme font quand même partie de la même humanité que nous, quoiqu'ils en disent, et que la "race" dont vous faites partie ne doit pas posséder de valeurs
morales particulières.
Désolé si cela paraît complexe, mais c'est une question qui agite de nombreux cerveaux depuis le XVIIIe siècle. Derrière tout cela se cache le problème de la définition de la nation : dans la
conception française de la nation, c'est le consentement de chaque citoyen qui forme la nation, indépendamment de toute considération de langue, race, culture, etc., parce que l'humanité est une et
indivisible ; la nationalité à base raciale est une forme d'obscurantisme. Dans la conception allemande de la nation, c'est au contraire la langue, la race, la culture, etc., qui font la nation, et
c'est le refus de cette idée (le consentement à une nation autre que notre nation "naturelle") qui est une erreur.
Donc, M. Guéant n'est pas relativiste, dans la mesure où si des différences morales existent entre les peuples, lui au moins ne s'en félicite pas, et admet que cela peut être comparé, jugé,
corrigé.

Le Chouan 18/04/2012 18:46



Merci de cet exposé, très clair.


Vos lumières sont précieuses !



Julien Scavini 16/04/2012 19:23

Très belle chute, j'admire la tournure de cette article!

Pour Hollington, j'y suis allé il y a quelques mois, intrigué par ce style à la Arnys. J'ai poussé le pas de l'une des surfaces (car cette maison a pris de l'ampleur tout au long de la rue, une
sorte de Gibert-Joseph du vêtement homme-femme-enfant) et suis ressorti un peu effrayé tout de même.

Il y a là ni goût ni audace. Seulement un vestiaire de pépé trop ample ! Le summum étant la norfolk ré-interprétée en paletot pour prof de science éco, vous savez, celui du film LES PROFS avec
Bruel, Karl Max :)

Le Chouan 16/04/2012 20:07



Merci Julien


"La tournure", oui.


Disons que c'est un article qui "tourne" beaucoup !


Je pars de loin, et, avant d'arriver à la "chute", je prends pas mal de virages !


La vidéo sur Lévi-Strauss a dû intéresser l'amoureux de tenues singulières que vous êtes.


Amitiés.



En passant par Paris et la Lorraine 16/04/2012 19:15

La photo Hollington-Schreiber est bien loin de Patric Hollington aujourd'hui. J'ai en effet eu l'occasion de le croiser à plusieurs reprises dans son magasin de la rue Racine ou dans ses environs.
Il ne ressemble plus à l'échevelé des années 60. Son style est devenu beaucoup plus sage et sobre quoique toujours coloré et destructuré.
Pour ma part, j'avoue sans honte acquérir régulièrement des vestes chemises chez lui. A un prix raisonable et dans des matières de qualité, elles sont extrêmemet confortables et peuvent donner un
style élégant à celui qui les porte.
Pour ma part je préfère une Hollington ou une forestière d'Arnys (5 fois plus chère) à beaucoup de costumes classiques de PAP.
Tout n'est cependant pas à prendre, voir son site internet ...

Le Chouan 16/04/2012 19:32



J'y suis allé peut-être un peu fort...


Il y a une "veste tyrol à col Nehru" (bizarre tout de même, cette désignation) en lin clair qui n'a pas l'air mal. Mais qu'en est-il de la coupe ?


Un vêtement ample, oui. Qui ressemble à un sac, surtout pas !



Nathan 16/04/2012 10:51

Je ne comprend pas très bien la logique qui sous-tend l'argument de Madame Héritier. Si le relativisme est une théorie qui considère que les civilisations ne peuvent pas être comparées les unes aux
autres, n'interdit-elle pas à fortiori de dire qu'elles ne se valent pas toutes ? Pour dire ça, il faut quand même bien les comparer, non ?

Le Chouan 21/04/2012 10:05



Françoise Héritier vient de publier un étrange petit livre intitulé Le Sel de la vie. Cela tient de Philippe Delerm (qui pourrait y puiser matière pour de nouveaux "plaisirs minuscules")
et de Perec ("Je me souviens"). Les ventes sont excellentes.



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