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17 juin 2014 2 17 /06 /juin /2014 06:52

 

(J’aime la poésie. Je me procure régulièrement des recueils auprès de maisons d’édition confidentielles. L’autre jour, j’envoie un mail au directeur de l’une d’entre elles, poète lui-même, pour lui commander quelques ouvrages. Il me répond que, puisque nous habitons des lieux proches, ce serait « sympa » qu’on se rencontre pour faire connaissance. Je lui propose de passer à son domicile et nous nous accordons très vite sur une date.

« Sympa »… Le mot m’avait bien paru un peu bizarre. Et puis, il y avait cet inexplicable tutoiement que, pour me rassurer, je mis sur le compte de la solidarité que se doivent les derniers amateurs de poésie.

Le jour venu, il fait chaud. Je prends ma voiture muni de ma carte Michelin collector 1971. Le trajet se passe bien. Je quitte la ville pour la campagne. Mais, arrivé près de mon but, je me perds. J’ai beau tourner ma carte dans tous les sens, impossible de trouver l’adresse que je cherche. Heureusement que, prudent et lucide, j’avais emporté, outre ma carte Michelin collector 1971, le portable non moins collector Sagem 2007 de ma femme ainsi que, recopié sur un bout de papier, le numéro de téléphone que mon correspondant m’avait mailé.

Je l’appelle. Il me répond que j’y suis presque et me dit comment faire pour le rejoindre. Il ajoute – je me souviens très exactement de ses mots : « Tu verras sur le bord de la route un mec en pantalon blanc à moitié à poil : c’est moi ! »

« Un mec en pantalon blanc à moitié à poil »…

Je regarde ma veste, ma cravate, mes chaussettes rouges… Le choc des styles va être rude ! Trop tard pour faire demi-tour. Pris de panique, je quitte ma veste, j’arrache ma cravate, j’ouvre deux boutons à ma chemise, j’ôte mes chaussettes balladuriennes et glissent mes pieds nus dans mes richelieus.

Bientôt je le vois. Il me fait des signes. Je me gare, sors de ma voiture. Je lui dis bonjour, il me dit « Salut ! » Il m’invite à entrer chez lui et me laisse le choix entre une chaise ou le canapé. J’opte pour le canapé, sans doute un clic-clac, recouvert d’un drap suspect. Il s’assoit près de moi. J’accepte très volontiers le grand verre d’eau fraîche qu’il me propose. J’ai eu chaud et il fait chaud. Discrètement, je regarde la sueur qui zigzague entre les poils blancs de son torse. Je me dis qu’il aurait pu enfiler une chemise... ou même un marcel. Mais non. Son habillement visible se limite à un pantalon blanc et à des sandales. Ses pieds ne sont pas beaux. Très vite, la conversation se dirige vers un sujet que, manifestement, il affectionne : lui.

… Lui, lui, et encore lui. Je l’écoute poliment. Je lui souris quelquefois. Combien d’heures aurai-je perdues à écouter des gens parler d’eux-mêmes en m’obligeant à prendre un air intéressé ! Je crains – c’est un comble ! – qu’il ne me trouve coincé. Les gens trop à l’aise m’ont toujours beaucoup gêné. Je décroise les jambes et me tourne un peu plus vers lui. Je l’écoute, je l’écoute, je l’écoute… Au bout d’une bonne heure, cet homme n’a quasiment plus de secrets pour moi. Hormis sa vie sexuelle, que m’a-t-il tu ? Quoiqu’à certaines allusions, appuyées de certains regards, il m'ait bien fait comprendre qu’il avait la soixantaine verte et la bagatelle écologique. A la fin, je lui rappelle l’objet de ma venue. Je sors mon chéquier pour régler ma commande. Il me demande si je serais intéressé par une de ses œuvres personnelles que, sans attendre ma réponse, il s’empresse d’aller chercher dans sa bibliothèque. Il revient accompagné d’un chat, l’ami des poètes. Je règle le tout. Il me dit qu’il préférerait que je remplisse mon chèque à son ordre plutôt qu’à celui de sa maison d’édition. Sa comptabilité aussi doit être poétique… Je m’exécute. Je me lève et me dirige vers ma voiture. Il me serre puissamment la main. « J’adore les rencontres, j’ai été très heureux de faire ta connaissance même si, ajoute-t-il, nous ne nous reverrons sans doute jamais. » Je comprends qu’il a compris. Je me surprends à bafouiller un ridicule « Bonne continuation » - une formule dont j'ai horreur. Je démarre et m’en vais. Quelques kilomètres plus loin, je me range sur un bas-côté afin de me rhabiller correctement. Je rentre à la maison et cherche à me consoler de ce moment déplaisant en parcourant les recueils que je lui ai achetés. Le sien retient particulièrement mon attention. Ses poèmes sont sensibles, pleins de retenue et de subtilité.

Le malotru a du talent.)

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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Le Chiffre 18/06/2014 21:55

Entièrement d'accord, moi aussi, avec cette phrase sur les gens trop à l'aise. Je partage cette idée qu'un peu de distance au début d'un échange avec un parfait inconnu est signe de respect de
l'autre, et se doit d'être présente. Mais aujourd'hui, vous serez qualifié de coincé, vieux jeu, et surtout, de "pas cool, mec !" ... le pire est que cette tendance a être intime au bout de 5 min
n'est pas l'apanage des jeunes, mais aussi de personnes d'âge mûr.

Cette rencontre que vous décrivez me fait presque l'impression d'une déception amoureuse similaire, bien qu'il s'agisse ici d'une simple amitié potentielle.
Enfin, au moins, la prochaine fois, j'espère vous n'enlèverez plus votre veste et votre cravate (ou était-ce ironique ?) ; on voit que ça n'a rien changé au résultat final !



"un mec à moitié à poil..." comment un homme peut-il donc à la fois s'aimer à ce point et avoir aussi peu de respect de soi-même ?


Bonne continuation en tout cas au Chouan, continuez de nous aérer l'esprit ! (la tournure est un peu maladroite mais le coeur y est !)

Le Chouan 19/06/2014 16:38



"Comment un homme peut-il avoir aussi peu de respect de soi-même ?"


J'ajoute : "Et des autres ?"


Ce parfait inconnu s'est présenté à moi dans une tenue dans laquelle j'aurais honte que mon fils me voie - sinon à la plage.


Quant au tutoiement - auquel je me suis soumis pour ainsi dire... par politesse -, il a instauré entre nous une complicité factice; grâce à lui, le narcissisme de cet homme s'est
exprimé sans frein.


"Le tutoiement, ruine de mai !" disait joliment Roland Barthes.



TF. 17/06/2014 22:44

Savoureux !


Cordialement vôtre,

Muskar 17/06/2014 22:33

Je partage votre goût pour les cartes Michelin pas trop récentes, oranges bordées de bleu de préférence. Quant aux gargottes, je me limite à celles recensées dans le guide 1900. Cela simplifie
beaucoup les voyages.

Sven Laval 17/06/2014 20:00

"Les gens trop à l’aise m’ont toujours beaucoup gêné" : voilà une phrase que j'aurais aimé écrire. En quelque sorte le manifeste des discrets. Longue vie à cette internationale !

Olivier 17/06/2014 07:45

Oh merci cher Chouan ! Autant j'ai manifesté une réserve peut-être excessive la dernière fois, autant j'adore ce billet. Car il me montre un Chouan proche de moi, presque un frère : "les gens trop
à l'aise m'ont toujours beaucoup gêné". Oui c'est exactement cela. Car moi aussi j'ai vécu ce genre de "moment de solitude", comme on se plaît à le désigner aujourd'hui. Ainsi que la perplexité de
se trouver face à un auteur (ou un artiste plasticien) dont le ramage ne se rapporte pas (ou très imparfaitement) à son plumage.
Encore merci, ce billet enchante mon début de matinée !

Amitiés,
Olivier

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