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15 novembre 2010 1 15 /11 /novembre /2010 06:36

Trop fort : je suis à la mode ! « Osez le classique ! » a titré Monsieur pour son numéro de rentrée. La veste matelassée, dont j’ai fait l’éloge il y a plus d’un an, a de nouveau les faveurs des stylistes. Les forums de mode abondent en questions sur les bonnes manières de porter le blazer. Les chaussettes se cachent de moins en moins et se parent souvent de couleurs acidulées. Le pouvoir sans partage du costume noir commencerait à être menacé. La barbe gagne du terrain – au point que Le Figaro a récemment donné un coup de pouce aux barbiers (qu’un « figaro » aide un barbier, en un sens, c’est bien naturel !) – et rendu un hommage indirect au barbu Hemingway - en se demandant  « pour qui sonn(ait) le glabre » (1). Et, tenez-vous bien – car j’ai gardé le meilleur pour la fin -, le barbour, qu’on croyait à jamais enfoui dans les profondeurs de quelque lac écossais, vient de refaire surface : « Barbour porte beau », c’est le titre de l’article que vient de lui consacrer Elvira Masson dans un supplément « Styles » de L’Express (2).

Un autre titre s’est affiché un peu partout dans nos villes au début du mois d’octobre : « Le vrai rocker s’habille réac ». C’était une pub pour Les Inrockuptibles (3).


les-inrock.jpg

 

Surmontant mes préventions, j’ai fini par acheter le numéro. A l’intérieur, s’étalant sur deux pages, un article signé Marc Beaugé (celui de la « Style académie » de GQ) et Géraldine de Margerie (celle du Dictionnaire du look) dont voici quelques extraits : le « style bourge » et « les totems du vestiaire bourge » sont redécouverts par les jeunes rockers pour qui « porter une cravate en maille tricotée comme Jean d’Ormesson ou des mocassins à glands est devenu plus provocateur qu’arborer un badge rock ou un jean troué ». Bien mieux, la qualité du vêtement est de nouveau prise en compte : « Les pièces recyclées, des classiques absolus, datent d’une époque où les designers étaient des modélistes anonymes, techniciens beaucoup plus qu’artistes. Au cours des quinze dernières années, des designers sont devenus des vedettes capables de vendre n’importe quelle nippe sur leur nom. Cette ère s’achève. On veut de la qualité plutôt que de l’esbroufe.» Cette nouvelle tendance a un nom : le « tradi-branché ».

Bien sûr, une telle captation des signes extérieurs d’une certaine élégance traditionnelle par une clientèle jeune et branchée ne va pas sans susciter au sein même de cette clientèle – cible visée – doutes et confusion. Pour tenter de rassurer, on sollicite l’histoire : « L’élégance classique s’est encanaillée et ce n’est pas la première fois », expliquent Margerie et Beaugé - et de citer les mods de la fin des années 50 et les minets des années 60. On fait surtout appel au sens de la dérision de ces « réacs » d’un genre nouveau. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les légendes des photos qui accompagnent l’article. Ainsi, le Barbour est présenté comme « ce vêtement qui a pour particularité de puer très fort. » Dans L’Express, Elvira Masson précise sur le même sujet : « Les néo-minet(te)s de 2010 (…) portent le Barbour avec toute l’ironie requise. » Loïc Prigent, réalisateur et producteur sur Stylia, appelé à la rescousse, enfonce le clou : « Avouons que la veste en toile enduite est plus chouette sur le bassiste du groupe Two Door Cinema Club que sur mon père. »


two-door-def.jpgTwo Door Cinema Club. Le bassiste en question est à gauche...

 

Porter un vêtement avec fantaisie, je vois ce que ça veut dire et, le cas échéant, je peux encourager à le faire – mais avec ironie, là, non, je ne vois pas. C’est, une nouvelle fois, surprise à l’œuvre, cette manie bobo du décalage et du voyez-comme-je-suis-intelligent. Supposons un instant la chose possible, je crois volontiers  qu’elle se retournerait contre son auteur en le rendant ridicule. S’obliger à porter des vêtements qu’on n’aime pas… il n’y a qu’un bobo  ou un apprenti bobo pour avoir une idée aussi tordue !

Une horloge définitivement arrêtée donne l’heure exacte deux fois par jour, ce que ne font pas les horloges qui avancent ou celles qui retardent. Je suis comme cette horloge : voilà des décennies que j’indique la même heure. S’il vous arrive de rencontrer, au hasard d'une de vos promenades, un cinquantenaire élégamment vêtu, dites-vous que c’est peut-être le chouan des villes… ou alors un vieux rocker !...

Moi à la mode ? J’ai du mal à m’en remettre ! Mais, attendez, si je suis vraiment à la mode, c’est donc que je suis déjà démodé !... Ouf !

__________________________________________________________________________________
1. Le Figaro madame du 9 octobre 2010.
2. L'Express, n° 3095.

3. Les Inrockuptibles, n° 775.

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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commentaires

Antoine 23/11/2010 19:27


Votre blog est décidément absolument indispensable. J'espère que vous n'arrêterez jamais de l'alimenter.


Erwan 17/11/2010 22:16


Bien vu pour la phrase de Desproges: En effet on ne peut pas rire de tout, évidemment.

Il y a un rire facile, moqueur, blessant dont il faut en effet se garder. La condamnation du rire dans la règle de St Benoit en est l'expression la plus radicale.


L'Amateur professionnel 17/11/2010 12:43


Ne soyez pas gêné, cher Chouan ! Et surtout, ne prenez pas mon commentaire - un peu désabusé, j'en conviens - en mauvaise part. Je ne le voulais surtout pas dirigé contre vous. L'ironie, les
meilleurs d'entre nous la pratiquent. (Moi aussi d'ailleurs. Surtout le dimanche. Les autres jours, je me repose.) Comme un bon vin, elle réjouit le coeur en même temps qu'elle atténue la brutalité
du quotidien. Mais si elle est armure, elle est aussi arme. Et dans ce cas, je la préfère tournée vers soi plutôt que vers les autres ; sans quoi elle tourne au sarcasme et au ricanement. Au reste,
j'adhère assez à la définition que La Bruyère donne de la moquerie : "La moquerie est souvent l'indigence de l'esprit." Reverdy frappait encore plus fort lorsqu'il considérait la moquerie comme la
"fiente de l'esprit critique".

L'ironie comme nécessaire prise de distance avec le monde et avec soi-même ? Oui, dans ce cas, moi non plus, je ne suis pas le dernier à en faire usage.

C'est effectivement l'adjectif "requis" qui m'agace. Car nécessaire ne veut pas dire indispensable. Ce précepte m'agace, donc, comme m'agacent tous les lieux communs, les poncifs, les recettes, les
dogmes (à l'exception de ceux, qui, précisément, relèvent de l'élégance vestimentaire, car ils m'amusent) - bref, comme toutes les évidences données comme telles mais qui n'en sont pas. Ainsi, "il
faut" se vêtir avec élégance, tout en montrant bien, n'est-ce pas, qu'on n'y croit pas, qu'on n'est surtout pas (grands dieux non !) devenu l'esclave des convenances. "Il faut" brouiller les
pistes. Toujours. Systématiquement. Car c'est ainsi qu'on fera la preuve de son intelligence (des fois qu'elle serait douteuse) et de sa liberté d'esprit (des fois qu'on aspirerait à affranchir son
esprit).

Ridicule ! ("Ridicule", soir dit en passant, est d'ailleurs le titre d'un excellent film, tiré d'un non moins excellent roman, dont l'action se situe à la fin de l'Ancien Régime et qui tourne
autour de cette question : qu'est-ce que l'humour ? - ou qu'est-ce que l'"esprit" ? comme on disait à l'époque. Et, plus intéressant encore, quelles sont les limites de l'humour ? Jusqu'où peut-on
se permettre d'aller dans la distanciation, voire le sarcasme ?) Et c'est d'autant plus ridicule, d'ailleurs, que cette "ironie requise" n'est en définitive qu'une injonction paradoxale parmi tant
d'autres, un de ces "soyez spontané !" chers à Watzlawick. En effet, requérir l'ironie, revient en somme à contraindre à la liberté : soyez ironique = je vous somme d'être libre !

Du coup, ce précepte paradoxal, intenable par définition, ne peut conduire qu'à une élégance factice, vide de sens. Comme disait Julien Scavini plus haut : "Ils ont l'air, oui, mais seulement
cela." L'absence totale et irrémédiable de sens, voilà où peut conduire le mécanisme de l'ironie poussé à l'absurde.

Bref. Je sens bien que je m'égare passablement du sujet initial. Vous avez raison : un peu trop de fatigue ces temps-ci. Et puis me retrouver à la mode, comme ça d'un seul coup, avouez que ça a de
quoi déboussoler les plus aguerris d'entre nous. Ah là là ! si je n'y prends pas garde, je pourrais bien être tenté, à mon tour, me retirer près d'une abbaye !…

Amitiés,

Olivier


Le Chouan 17/11/2010 18:22



D’accord avec vous sur toute la ligne.


La moquerie contemporaine n’a rien à envier en méchanceté à l’esprit d’autrefois tel que l’illustre – et remarquablement en effet – Ridicule de Leconte. Au moins l’esprit avait-il
l’excuse de l’intelligence.


Maintenant, on blesse impunément. Voir ces émissions télévisées où les invités sont transformés en punching-ball et n'ont d’autre solution, pour sauver leur peau, que de rire avec leur(s)
bourreau(x) ; celles où les images d’archives sont prétexte à humiliation ; celles, encore, où les candidats les plus faibles font l’objet d’une séquence à part – clou du spectacle –
qui les présente comme des bêtes de foire.


« On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui. » Cette phrase de Desproges  est devenue un tel cliché qu’on en oublie son
caractère condescendant, méprisant : c’est qu’on n’est pas n’importe qui !


Et pourquoi, dites-moi, devrait-on rire de tout ? Il y a bien quelques choses dans la vie qui ne me feront jamais rire.


Qu’un blog sur l’élégance prête à ce genre de considérations morales ne surprendra que les esprits superficiels. Non, Olivier, vous ne vous êtes pas du tout éloigné de votre sujet.


 


Le Chouan



For The Discerning Few 16/11/2010 13:27


Excellent billet qui illustre bien le fait que les gens s'habillent de plus en plus dans le but d'obtenir l'approbation d'un groupe ou une certaine reconnaissance sociale.
Des gens qui, en fin de compte, ne connaissent pas véritablement leurs propres goûts. Comme le disait si bien Oscar Wilde: "Most people are other people. Their thoughts are someone elses opinions,
their lives a mimicry, their passions a quotation."

FTDF


Marc Beaugé 15/11/2010 22:24


Pardonnez nous de vous avoir révélé votre nouvelle condition d'homme à la mode. Et bravo pour votre site qui est un plaisir à lire, même quand il refuse l'évidence. Ah!


Le Chouan 16/11/2010 17:12



« (…) même quand il refuse l’évidence » : le tacle est amical, cher Marc Beaugé ! Ravi, en tout cas, de vous accueillir chez moi et que vous preniez plaisir à me
lire. GQ chez le Chouan : il n’y a plus de doute : je suis à la mode ! je suis à la mode !


Amitiés.


 



Eugène 15/11/2010 21:39


Ce qui intéressant, c'est non pas le retour à la tradition de la hype, phénomène toujours superficiel par esssence, mais le retour vers une certaine qualité, vers l'amour du produit bien fini et la
manière artisanale ainsi qu'une conception plus saine du vêtement pour homme, loin des paillettes et des podiums.
J'observe depuis longtemps maintenant ce phénomène aux US, en Angleterre, et, d'une façon plus timide, en France. Des manufactures de textiles ont même pu être relancées dans l'occident industriel
moribond...
Et ça , c'est bien.


http://unregardunpeuconservateur.over-blog.com/ 15/11/2010 21:09


Un peu du coq à l'âne, mais... Est-il admissible de porter des boutons de manchette (du type passementerie ou cartouche de fusil de chasse de chez Mettez) avec une veste en tweed et une cravate en
laine ?
Amitiés élégantes


Le Chouan 16/11/2010 17:09



Avec une veste de tweed, je me contenterais de poignets simples, boutonnés. Mais un conservateur – s’il ne l’est qu’un peu – peut s’autoriser certaines audaces !


Longue vie à votre blog.


Amitiés,


 


Le chouan



Julien Scavini 15/11/2010 12:51


Oh, non pas de Loden en ville, comme a dit le chouan:
http://lechouandesvilles.over-blog.com/article-35493529.html

diantre!


unregardunpeuconservateur.over-blog.com 15/11/2010 12:17


Oh joie et bonheur ! Bientôt mon loden autrichien va sortir du placard (comme chaque hiver, à l’approche des 0 degrés !)...


L'Amateur professionnel 15/11/2010 10:04


Vous êtes à la mode ? Vous avez toute ma sympathie, dans ce cas. (Mais, vous le savez, elle vous était acquise depuis longtemps.)

Et si vous êtes à la mode, bigre ! il y a de fortes probabilités que je le sois aussi. Vous avez raison : ça fiche un coup. Surtout que vous nous annoncez ça comme ça, à brûle-pourpoint, sans crier
gare ! Je sens que la journée ne va pas être facile. D'ailleurs, il est peut-être temps que je jette ma vieille Barbour tout élimée dans la cheminée.

Sans grand rapport, en vous lisant m'est venue une réflexion (oui, il y a décidément des journées comme ça) que je vous livre tout de go, à froid (ça vous apprendra) : il est quand même piquant de
constater que plus le monde se rétrécit, plus il est de bon ton d'être - ou de s'afficher - distancié.

"Ironie requise", Elvira Masson dixit. Plus qu'à la mode, l'ironie est, aujourd'hui, exigée. En vertu de quoi, d'ailleurs ? Mystère. Misère même. Car toutes ces qualités - originalité, ironie,
authenticité, et j'en passe - m'exaspèrent et me fatiguent, dès lors qu'elles sont érigées en dogmes et en impératifs sociaux.

Bref, le dandy du XXIe siècle sera premier degré ou ne sera pas. En prime, il se fera tailler des pantacourts sur mesure.


Le Chouan 16/11/2010 17:11



Ah ! là ! quand vous parlez d’ironie, vous me gênez ! Car l’ironie, je ne suis pas le dernier à la pratiquer. Mais tout est dans l’intention, n’est-ce pas ? Et l’adjectif
« requise » glissé par Elvira Masson trace une frontière.


Vos commentaires les plus récents (sur le dandysme et celui-ci) trahissent un désabusement dont je crois de mon devoir de vous prévenir. Accès de fatigue. Ou de lucidité. Mais la lucidité, à la
différence de la fatigue, croyez-moi, ça ne passe jamais.


 



Julien Scavini 15/11/2010 09:45


Ouf ;)

Des petits 'néo-bourges', on en voit chez Colette :) Ils ont l'air dans leur petit tweed comme dans une armure. Aussi peu d'intimité avec le vêtement qu'avec la simplicité! Pour l'élégance, on
repassera! 'Ils ont l'air', ou mais seulement ça!


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