Mardi 23 avril 2013
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- Mon billet sur le tatouage m’a valu des critiques. Un entrefilet publié dans L’Express style du 27 mars dernier a confirmé mes craintes : sous le titre « Les nouvelles tendances
du tatouage », le tatouage y est présenté comme une pratique anodine, une mode comme les autres : « David Beckham, Lena Dunham, Angelina Jolie… Le tatouage n’est plus l’apanage des bikers ; il se dévoile sur le tapis rouge. A l’issue du Salon
mondial du tatouage, qui s’est tenu du 22 au 24 mars au CentQuatre, à Paris, retrouvez les dessins à arborer, entre lettrages, fleurs et figures japonisantes, plus féminins que
jamais. » C’est signé Clémence Meunier. On imagine l’incitation qu’une telle banalisation peut représenter pour des esprits
immatures et fragiles. Etre journaliste de mode ne dispense pas d’être circonspect. La hausse récente des températures m’a permis de constater que la vogue du tatouage touchait de plus en plus de
jeunes – et notamment les filles, tout heureuses en ce printemps débutant de se découvrir et d’exhiber leurs motifs tout neufs. Les motifs fleuris semblent avoir leur préférence. « A l’ombre
des jeunes filles en fleur… tatouée(s) » (1) ! Mais qui sont ces
parents qui autorisent leurs filles mineures à se marquer ainsi indélébilement la peau ? L’immaturité n’a plus d’âge.
- Marc Jacobs tente par tous les moyens de
se faire remarquer : il exhibe, lui aussi, ses tatouages (… mais c’est devenu d’un commun !) ; il s’affiche ostensiblement avec son compagnon (… pas de quoi fouetter un
chat !); il pose nu pour une marque de luxe (…YSL l’avait fait avant lui) ; il porte la jupe (… comme naguère Jean-Paul Gaultier).
Cette ultime audace a servi d’accroche à une récente pub pour Coca Cola dont il est la vedette. Mais, quoi qu’il fasse, il reste
désespérément insignifiant, transparent.
Transparent, oui... même quand il ose... les transparences :
La faute à son manque de charisme. Un charisme d’huître diront certains, ce qui est offensant pour l’huître dont nous
ne pouvons plus ignorer, depuis Ponge, la nature cosmique et métaphysique. Pauvre Marc Jacobs qui, malgré tous ses efforts pour paraître scandaleux, reste aussi lisse que le front d’Arielle
Dombasle ou de Rachida Dati ! « Allo ! T’es couturier et t’as pas d’charisme ?... » Face au charisme, les (grands) couturiers ne sont pas logés à la même enseigne (de
luxe). Prenez Karl Lagerfeld : il suffit qu’il quitte un instant ses lunettes noires pour que tout le monde en parle.
- Karl Lagerfeld ; parlons-en,
justement ! Son charisme et son accent teuton sont si forts qu’ils ont tendance à anesthésier le sens critique du public. Je remercie le blogueur-magistrat Philippe Bilger et le journaliste
Jean-Michel Normand d’avoir osé déboulonner l’idole. Car le roi Karl est nul, sinon toujours, du moins souvent. Philippe Bilger : « (Karl Lagerfeld) bénéficie d’un consensus
admiratif car, au fond, personne ne l’écoute mais tout le monde se dit qu’il doit avoir raison pour parler avec tant d’autorité naturelle. Pourtant, à lire les interviews qu’il donne, il en dit
des bêtises (2) ! » Jean-Michel Normand : « Sa provocation est cousue de fil blanc, formulée en termes d’une parfaite banalité et dépourvue de la moindre
perversité. » Et de tailler un costard de beauf au prétendu dandy : le carrosse du roi Karl ? « Un Hummer (doré), acmé de la beaufitude » ; sa
reine ? La Zahia de Franck Ribéry, qu’il présente « comme l’icône ultime de la féminité et du raffinement (3) ».
Une réputation d’esprit et de culture précède dans tous les médias Lagerfeld. Si je lui reconnais volontiers le sens de la repartie, je reste plus réservé sur l'étendue de son savoir. Rien, en
tout cas, ne m’a jamais permis de la mesurer avec précision. Aucune interview, aucun portrait. Le dernier que j'ai vu (« Karl Lagerfeld se dessine », Loïc Prigent, Arte) montrait un personnage assez vain et puéril. Posséder des milliers
d’ouvrages – c’est son cas – ne veut rien dire. Les nouveaux riches ignares aiment à exhiber des bibliothèques pleines de livres achetés au mètre qu’ils n’ont jamais ouverts. Mais je ne demande
qu’à être contredit. J’attends seulement l’intervieweur sans concession qui offrirait à Lagerfeld le moyen de prouver son érudition. Pour l’heure, on me permettra de ranger prudemment celle-ci au
rang des rumeurs médiatiques, à côté de la prétendue science de Jacques Chirac en Arts premiers et du supposé humour d’Alain Juppé. Et puis, au royaume de la mode, qui brille plus par le
strass que par la culture, il est facile à Karl Lagerfeld d’être sacré roi !
Un récent numéro d’On n'est pas couché, dont il était l’invité, m’a en tout cas montré que le champ de ses connaissances n'incluait pas Rimbaud. Quand Laurent Ruquier lui a demandé de choisir
une « question tweetée » parmi plusieurs, il a pris celle sur laquelle figurait une célèbre photo de Rimbaud enfant. Mais il ne reconnut pas celui-ci, qu’il appela « le petit
monsieur ». Plus étrange fut le silence de Natacha Polony, pourtant agrégée de lettres et présentée sur la page d’accueil de l’émission comme une spécialiste de poésie.
- J’aime lire les chroniques TV signées Renaud Machart dans Le Monde. Il sait (presque)
toujours m’intéresser en parlant d’émissions que, pourtant, je n’ai souvent pas vues. Il a l’art de la digression cultivée, du rapprochement imprévu. L’autre jour (édition du 24/03), il évoquait
un portrait de Ralph Lauren diffusé sur Bloomberg TV. J’ai prélevé pour vous ce passage qui, je trouve, témoigne d’un joli sens de l’observation : « On peut ne pas aimer le style de Lauren, mais il existe de manière identifiable (et beaucoup imitée) : le chic décontracté d’un sportswear
assez conventionnel que les vieilles personnes un peu pincées diraient « à l’américaine » - rayures de club d’aviron de l’Ivy League, pull sur l’épaule, matières souples qui donnent à
ceux qui les arborent l’air d’avoir les clefs d’un hors-bord dans la poche de gauche et celles d’un ranch dans celle de droite. » L’article se termine par, justement, un de ces rapprochements imprévus dont je parlais plus haut : « (…) curieusement, je ne m’en suis rendu compte qu’hier, Lauren et Lagerfeld partagent un étonnant air de ressemblance : le premier, sorte de
cowboy Marlboro mieux habillé, se présentant comme la version sans catogan et verres fumés du second, sorte d’excentrique duc de Marlborough à la mode prussienne… (3)»
Pauvre Marc Jacobs… Si, au moins, il ressemblait à Ralph Lauren, Renaud Machart aurait peut-être parlé de lui dans Le Monde !
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1. Il y aurait beaucoup à dire sur la jeune fille d’aujourd’hui, qui parle fort, jure, crache
comme un garçon. J’ignore ce que l’égalité entre les sexes peut gagner à cette évolution, mais je sais ce que la poésie y perd. Nerval doit se retourner dans sa tombe… et sa jeune fille aussi,
qui l’a rejoint depuis longtemps, croisée un jour au jardin du Luxembourg, « Vive et preste comme un oiseau, / A la bouche un refrain
nouveau, / A la main une fleur qui brille »…
2. Philippe Bilger, « Justice au singulier ».
3. Jean-Michel Normand, M, le magazine du Monde, 26/10/2012.