Il y a un an jour pour jour disparaissait Hector Bianciotti. En 1987, dans son ouvrage De l’élégance masculine, Tatiana Tolstoï fit un portrait de cet écrivain. Il y était désigné par son seul prénom, mais il était aisé de le reconnaître. J’ai vu quelquefois Hector Bianciotti à la télévision et je ne me souviens pas d’avoir été frappé par son élégance. Mais la vérité compte moins que la légende. L’essentiel, ce n’est pas qu’Hector Bianciotti ait été ou non élégant dans la vie réelle; c’est qu’il le soit dans le portrait de Tatiana Tolstoï.
Hector Bianciotti en Académicien français
« Pauvre Hector ! Il ne connaîtra jamais le luxe, son luxe : se passer des autres. Car la propriété au sens classique, il ne la goûte pas. A la rigueur un Tintoret… oui, à la réflexion, s’il avait un Tintoret chez lui, fatalement, il pourrait rester couché devant. Pas dans n’importe quelle pose, vous pouvez lui faire confiance. Ce partisan de la simplicité a toujours préféré au naturel le culte de l’apparence. Question de dignité, surtout l’âge venant. Mais attention, à condition de ne rien laisser entrevoir des efforts que cela coûte. C’est que, pour lui, l’élégance se pratique comme un ascétisme.
On lui fait tout le temps des remarques sur ses vêtements, il ne comprend pas pourquoi. Il n’a pas de tailleur, il achète ses vêtements comme ci, comme ça. Aujourd’hui il porte une veste Saint Laurent (…). Eh bien, il l’a trouvée en soldes, une toute petite veste en coton bleu marine ; il s’est dit : Ca sert toujours. Ce matin, il a mis cette chemise à rayures et puis il a trouvé une cravate, juste comme ça, peut-être que ça ne va pas très bien ensemble, parfois c’est plus réussi… D’ailleurs, il a très peu de vêtements dans sa garde-robe, quatre complets seulement, quelques blazers, quelques tenues de sport ; et, pour les cravates, ça bouge, parfois il en porte qui ont dix, quinze ans, sinon, quand elles ne lui plaisent plus, il les jette… (…) Non, vraiment, qu’on fasse attention à sa tenue, il ne comprend pas du tout. Est-il besoin de préciser que cette sorte de perplexité s’accompagne généralement d’yeux grands ouverts, certaine tradition exigeant qu’ils soient bleus ? Bien qu’Argentin d’origine italienne, Hector a poussé la délicatesse jusqu’à naître blond aux yeux bleus. Quant à sa silhouette savamment entretenue, elle l’autorise à s’exclamer que, s’il fume, « c’est parce que j’ai faim ! », d’un air de désolation capable de réveiller un cœur de mère chez un douanier soviétique.
Et de repousser une mèche de cheveux avant de laisser tomber un bras sur le faîte du canapé dans lequel il disparaît à moitié, croisant négligemment les jambes, renversant la tête en arrière de temps à autres pour rire – posture à la fois distante et familière de qui se sait observé. ( …) Il aime la solitude, les excentriques, la gratuité, les chats. Il n’aime pas le sport, la pochette, la grossièreté, les chaussettes courtes.
(…) On peut se le figurer marchant dans sa tenue préférée, un costume croisé de couleur sombre – c’est une tenue impossible, il faut se tenir très droit sinon les revers se cassent -, glissant le long des arcades d’une villa palladienne. Toutefois cet amoureux des perspectives veille à ce que l’on n’oublie pas que ce tableau comporte un point de fuite : un morceau de pampa. Mais il ne le dira pas. Ce qu’il apprécie tant, chez les Anglais, c’est l’understatement : l’art d’exprimer moins que ce que l’on ressent. En ce sens, dit-il, il y a du dandysme en eux. »
Tatiana Tolstoï, De l'élégance masculine, L'Acropole, 1987






















