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12 mars 2013 2 12 /03 /mars /2013 06:25

 

 

                                         «  À regarder le monde s'agiter et paraître
                                             En habit d'imposture et de supercherie
                                             On peut être mendiant et orgueilleux de l’être          
                                             Porter ses guenilles sans en être appauvri »

                                                                                        Georges Moustaki

 

 

albert-cossery-sophie-leys.jpg Photo : Sophie Leys    

 

J’ai évoqué une autre fois le personnage d’Albert Cossery, cet écrivain d’origine égyptienne qui, soixante années durant, vécut dans une modeste chambre d’un hôtel parisien, ne travailla jamais et publia très peu. Frédéric Andrau vient de lui consacrer un livre intitulé « MONSIEUR ALBERT Cossery, une vie ». Le livre se présente sous la forme d’une biographie dialoguée – ou plutôt monologuée : l’auteur s’adresse directement à Albert Cossery en le vouvoyant – comme il sied quand on s’adresse à un « Monsieur » ! L’artifice de narration peut agacer, mais, les premières pages lues, l’attention du lecteur s’éloigne de la forme pour s’attacher au fond.

Albert Cossery était à coup sûr un « Monsieur » - mais ce n’était pas un ange. Sachons gré à l’auteur de n’avoir pas dissimulé les défauts de son personnage : sa misogynie, son égoïsme, sa mesquinerie, sa dureté sont mentionnés et illustrés – ainsi que sa fainéantise, quoique, pour Cossery, ce défaut n’en soit pas un : « Vous érigiez, dit Andrau, la fainéantise au rang de valeur primordiale de la vie. »

Il faudrait du reste s’entendre sur le sens du mot « fainéantise » appliqué à Cossery. Le traiter de cossard serait par trop facile ! « Les gens ont l’impression que je ne fais rien, mais je ne fais jamais rien. Je réfléchis. Réfléchir, ça donne l’impression de ne rien faire, mais ce n’est pas ne rien faire. » Cossery, c’est l’irruption anachronique et subversive de l’otium dans un temps de negotium triomphant. « Je suis un anarchiste aristocrate », disait-il encore. Ses heures, vides en apparence, étaient comme ses phrases - riches en « dynamite » ! « Perdre, mais perdre vraiment pour laisser place à la trouvaille », disait Apollinaire.

Une autre de ses valeurs – indiscutable celle-la – fut l’élégance, qu’il mit en pratique à sa manière. D’aucuns s’étrangleront face à certains arrangements de couleurs. Par exemple, il osa se présenter à l’une de ses très rares prestations télévisées en « chemise verte, cravate ocre, veste bleue et pochette rouge ». De même, il aimait assortir pochette et cravate. Frédéric Andrau voit dans cette dernière habitude l’acmé de son élégance, révélant de la sorte une touchante ignorance.  Il se trompe encore lorsqu’il affirme que « Monsieur Albert » « fut toujours très bien mis » : « Monsieur Albert » fut mieux que « bien mis » - il fut élégant.

Plusieurs passages du livre permettent de reconstituer, à la façon d’un puzzle, l’idée qu’Albert Cossery se faisait de l’élégance. Sa leçon tient en quelques points capitaux.

- L’élégance est un virus qui se contracte jeune. « Lorsqu’on vous demandait d’où vous venait ce goût pour le raffinement vestimentaire, vous disiez que vous le deviez à votre père qui était toujours habillé comme un prince. »

- L’élégance est une affaire de détails. « Vous nourrissiez une véritable passion pour les chaussettes. Vous en étiez un grand consommateur. Plus les années passaient, plus vous en achetiez, ou vous vous en faisiez offrir (…) C’était comme une obsession (…) Vous les jetiez sans les laver. »

- L’élégance n’a rien à voir avec l’argent ou le nombre de vêtements possédés. « Personne ne vous avait jamais vu acheter des costumes. D’ailleurs, dans votre logique minimaliste, vous vous contentiez de peu, deux ou trois vestes, autant de pantalons, trois ou quatre cravates et autant de pochettes pour pouvoir jouer avec les couleurs. »

- L’élégance a ses rituels. « Vous vous déshabilliez lentement, disposiez soigneusement votre veste sur un cintre et votre pantalon sous le matelas de votre lit, avec tous les autres, afin qu’ils restent impeccablement dans les plis. C’était la première chose que vous faisiez, systématiquement, en rentrant chez vous. (…) Vous endossiez votre tenue d’intérieur, un pyjama ou une robe de chambre selon les saisons. »

- L’élégance est un stoïcisme. Vous ne supportiez pas l’air négligé (…) A l’âge où parfois l’on aurait tendance à se laisser aller, vous mettiez un point d’honneur à rester extrêmement présentable. Toujours droit, le port de tête altier (…) Vous disiez qu’on devenait vieux lorsqu’on arrêtait d’acheter des vêtements. »

- L’élégance est une école de vie. « Vous disiez : la vie est belle, il ne faut pas se présenter étriqué devant elle. »

Sa mort même fut élégante. A ce sujet, deux versions s’opposent. Pour certains, il aurait chu, nu, sur le parquet de sa chambre d’hôtel et, dans un ultime réflexe, il aurait tiré à lui une couverture pour dissimuler son pauvre corps amaigri. On pense à César qui, succombant aux coups de ses ennemis, abaissa sa toge sur ses jambes pour tomber décemment. Pour Frédéric Andrau, en revanche, il se serait levé, aurait défait son lit, tiré un drap blanc qu’il aurait parfaitement étendu sur le sol puis se serait allongé dessus, « le corps très droit, les bras alignés de part et d’autre », vêtu d’  « un pyjama impeccable» Les deux versions sont belles et confinent à la légende.

Albert Cossery eut une vie conforme à ses aspirations les plus profondes – ce qui, en soi, est déjà exceptionnel. Fut-il heureux ? Il était trop lucide et trop intelligent pour faire du bonheur le but de sa vie. Le mot, d’ailleurs, est significativement absent du livre d’Andrau. Le soleil et les jeunes filles l’éblouirent. De là à avoir été heureux…

 

MONSIEUR ALBERT Cossery, une vie, Frédéric Andrau, Editions de Corlevour, 19,90 euros.

Sur le sujet, lire cette chronique de Christopher Gérard. 

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8 mars 2013 5 08 /03 /mars /2013 06:42

 

reginald-forbes.jpgReginald Forbes, Américain de Dinard (1865-1952).

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5 mars 2013 2 05 /03 /mars /2013 06:57

paul-morand-c-copie-1.jpgPaul Morand

 

Paul Morand rencontra Chanel en 1921, avant qu’elle ne connaisse la célébrité. Avant qu’elle ne devienne autoritaire, violente, agressivement tyrannique. Ces épithètes ne sont pas de moi, mais de Morand lui-même, que l’amitié n’aveuglait pas. Le romancier reconnut en elle un personnage et il arriva que ce personnage lui dicte un livre.

Hiver 1946. Morand et Chanel se retrouvent à Saint-Moritz dans un hôtel. Des soirées durant, Chanel se raconte à l'écrivain et celui-ci, de retour dans sa chambre, prend des notes que, bientôt, il oubliera et qu’un hasard lui fera  redécouvrir beaucoup plus tard. Ces notes donneront naissance en 1976 à ce livre : L’Allure de Chanel (1).

Dans L’Allure de Chanel, l’auteur s’efface complètement devant son personnage ; Chanel y parle à la première personne et aborde de multiples sujets : la solitude, son enfance, ses débuts de couturière, son travail, etc. Elle a l’art de la formule et se hisse quelquefois à la hauteur d’un moraliste. Morand parle dans sa préface de « ses aphorismes tombés d’un cœur de silex, débité par le torrent d’une bouche d’Euménide. » Il jure que rien n’est de lui.  Mais rien ne nous oblige à le croire. Pour ma part, je prends plutôt ce serment comme un pieux mensonge – une délicate et incomparable preuve d’amitié : en écrivant L’Allure de Chanel, Morand fait don à son amie, pour lui rendre hommage, de ce qu’il a de plus précieux : son talent d’écriture (1).

Morceaux choisis.

 

chanel-def.jpgPar Georges Hoyningen-Huene, en 1935

 

La tenue esthétique n’est jamais que la traduction extérieure d’une honnêteté morale, d’une authenticité des sentiments.

Il faut se méfier de l’originalité : en couture, on tombe aussitôt dans le déguisement et en décoration, on verse dans le décor.

L’extravagance tue la personnalité. Tous les superlatifs rabaissent.

Si j’avais des filles, je leur donnerais, pour toute instruction, des romans. On y trouve écrites les grandes lois non écrites qui régissent l’homme.

Rien ne repose comme de travailler, et rien n’épuise plus que l’oisiveté.

Un homme s’améliore généralement en vieillissant, alors que sa compagne se détériore. La figure d’un homme mûre est plus belle que celle d’un adolescent. L’âge, c’est le charme d’Adam et la tragédie d’Eve.

Ce qui perd les femmes, c’est d’avoir appris ; ce qui perd les plus jolies, c’est d’avoir appris, non seulement qu’elles le sont, mais d’avoir appris à l’être.

La tenue morale, l’art d’une présence charmante, le goût, l’intuition, le sens interne des êtres de la vie, rien de tout cela ne s’apprend : nous sommes, tout jeunes, entièrement constitués ; l’éducation n’y change rien.

Un intérieur, c’est la projection naturelle d’une âme et Balzac a eu raison d’y attacher autant d’importance qu’à l’habit.

Je ne suis jamais contente de moi ; pourquoi le serais-je d’autrui ? (…) Et puis j’ai beaucoup de pudeur. Je crois que la pudeur est la plus jolie vertu de la France. Le manque de pudeur me gâte les gens ; je veux leur en rendre. Quand, devant moi, on manque de pudeur, c’est comme si on m’ouvrait mon sac, de force, pour le cambrioler.

Les femmes ne s’habillent pas pour plaire aux hommes, mais pour plaire aux pédérastes, et pour étonner les autres femmes, parce qu’elles aiment ce qui est outré.

La couture est une technique, un métier, un commerce. Qu’il arrive qu’elle sache l’art, ce qui est déjà beaucoup, qu’elle émeuve les artistes, qu’elle monte dans leur voiture, en route pour la gloire, qu’un bavolet à rubans s’immortalise dans un dessin d’Ingres, ou un bibi dans un Renoir, tant mieux, mais c’est un hasard ; c’est comme si une libellule avait pris les Nymphéas de Monet pour une vraie barque et s’était posée dessus. Qu’une toilette cherche à s’égaler à un beau corps de statue ou à souligner une héroïne sublime, c’est parfait, mais cela ne justifie pas le couturier à penser, à se dire, à s’habiller, à poser à l’artiste… en attendant d’échouer en artiste.

C’est parce qu’il est une chose maudite que l’argent doit être gaspillé.

La richesse n’est pas l’accumulation ; c’est tout le contraire : elle sert à nous libérer ; c’est ce « j’ai tout eu et ce tout n’est rien » de l’empereur philosophe. De même que la vraie culture consiste à flanquer par-dessus bord un certain nombre de choses ; de même que dans la mode, on commence généralement par la chose trop belle, pour arriver au simple.

On peut être élégant sans argent.

La mode est un don que la couturière fait à l’époque.

Presque tous nos malheurs sentimentaux, sociaux, moraux, viennent de ce que nous ne savons renoncer à rien.

Rien ne ressemble à un bijou faux comme un très beau bijou. Pourquoi m’hypnotiser sur la belle pierre ? Autant porter un chèque autour du cou.

Pas plus que l’étoffe chère et tissée de matières précieuses, le bijou riche n’enrichit la femme qui le porte ; si celle-ci est pauvre d’aspect, elle le restera.

Les femmes veulent voter, fumer, se servir d’armes qu’elles ne connaissent pas ; elles conduisent des camions ; si encore elles allaient au fossé ! Mais non, elles les conduisent très bien, c’est là la vraie catastrophe.

Les femmes cachent leurs défauts au lieu de les tenir pour un charme de plus. Il faut savoir jouer, ruser avec ses défauts, si on sait bien s’en servir, on obtient tout. Il faut cacher ses vertus si on en a, mais qu’on sache qu’elles sont là.

Les femmes sont frivoles, alors que je suis légère, mais frivole jamais.

Il y a plus de gens qui vivent du gaspillage des femmes que de gens qui en meurent.

Si j’avais été intelligente (et à plus forte raison intellectuelle) j’étais perdue ; mon incompréhension, mon désir de ne pas écouter, mes œillères, mon entêtement, ont été les vraies causes de mon succès.

Une robe n’est ni une tragédie, ni un tableau ; c’est une charmante et éphémère création, non pas une œuvre d’art éternelle.

Il y a une élégance Chanel, il y a une élégance 1925 ou 1946, mais il n’y a pas de mode nationale. La mode a un sens dans le temps, aucun dans l’espace.

La mode n’est pas un art, c’est un métier. Que l’art se serve de la mode, c’est assez pour la gloire de la mode.

Il vaut mieux suivre la mode, même si elle est laide. S’en éloigner, c’est devenir aussitôt un personnage comique, ce qui est terrifiant. Personne n’est assez fort pour être plus fort que la mode.

Une fois découverte, une invention est faite pour être perdue dans l’anonyme. Je ne saurais exploiter toutes mes idées et ce m’est une grande joie que de les trouver réalisées par autrui, parfois plus heureusement que par moi-même. Et c’est pourquoi je me suis toujours séparée de mes confrères, pendant des années, sur ce qui pour eux est un grand drame, et ce qui pour moi n’existe pas : la copie.

Plus la mode est éphémère et plus elle est parfaite. On ne saurait protéger ce qui est déjà mort.

Si ces couturiers sont les artistes qu’ils prétendent être, ils sauront qu’il n’y a pas de brevets en art, qu’Eschyle n’a pas pris de copyright et que le Shah de Perse n’a pas poursuivi Montesquieu en contrefaçon.

A la page d’un plagiat, il y a admiration et amour.

Si je construisais des avions, je commencerais par en faire un trop beau. On peut toujours supprimer ensuite. En partant de ce qui est beau, on peut ensuite descendre au simple, au pratique, au bon marché ; d’une robe admirablement faite, arriver à la confection ; mais le contraire n’est pas vrai. Voilà pourquoi, en descendant dans la rue, la mode meurt de sa mort naturelle.

Il peut y avoir des révolutions dans la politique, qui est une chose pauvre (…) et qui n’a pour se mouvoir qu’un hémicycle, une droite et une gauche ; mais il ne peut y avoir de révolution dans la couture, qui est une chose riche, nuancée et profonde, comme les mœurs dont elle est l’expression.

L’homme est né fonctionnaire, on ne peut le changer. Il codifie tout ; il endigue tous les fleuves et les religions finissent dans des cartons verts.

Les gens du métier ne sont pas faits pour penser à l’excentricité, mais bien au contraire, pour remédier à ce qu’elle peut avoir d’exagéré. J’aime mieux le trop comme-il-faut. Il faut cultiver les moyennes ; une femme trop belle fait de la peine aux autres et une trop laide attriste le sexe fort.

Pourquoi vouloir toujours, au lieu de plaire, étonner ?

Pour être mal élevé de façon élégante, il faut d’abord avoir été bien élevé.

Le plus beau don que Dieu m’ait fait, c’est de me permettre de ne pas aimer qui ne m’aime pas.

Je n’ai jamais tiré sur moi de chèque sans provision.

__________________________________________________________________________________________________________
1. Sur la genèse de L'Allure de Chanel, on peut se reporter au tome 2 du Journal inutile de Paul Morand, année 1976, 12-13-14 octobre;11-30 novembre; 6 décembre.  

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26 février 2013 2 26 /02 /février /2013 06:46

Faire la mode, c'est moins créer qu'interpréter. Interpréter l'air du temps. Chanel fait partie du tout petit nombre des interprètes virtuoses. Elle disait : « La mode n'existe pas seulement dans les robes; la mode est dans l'air, c'est le vent qui l'apporte, on la pressent, on la respire, elle est au ciel et sur le macadam, elle tient aux idées, aux moeurs, aux événements. » Chanel ne fut pas en avance sur son temps; elle fut de plain-pied avec son temps ou, pour mieux dire, elle fut son temps : « Un monde finissait, un autre allait naître. Je me trouvais là; une chance s'offrait, je la pris. J'avais l'âge de ce siècle nouveau : c'est donc à moi qu'il s'adressa pour son expression vestimentaire. »

Son siècle lui envoya des émissaires qui avaient pour noms Polaire, Misia Sert, le duc de Westminster... Elle emprunta à la première les cheveux courts, à la deuxième les faux bijoux, au troisième les tweeds... Elle s'imprégna de tout, mais, passés au crible de son goût, ses emprunts se transformaient en éléments de style. Un style propre, le style Chanel. « Je ne suis pas sortie parce que j'avais besoin de faire la mode; j'ai fait la mode justement parce que je sortais, parce que j'ai, la première, vécu la vie du siècle. »

Et, la première, elle répondit à la revendication principale de son siècle : le confort. Cette revendication prévalut aussi pour les hommes : il n'est qu'à voir à quel point la silhouette engoncée du XIXe siècle nous est devenue étrangère quand celle de l'homme des années trente nous reste familière.

Tout de même, en matière de confort, les femmes partaient de beaucoup plus loin. Les hommes qui les habillaient les décoraient, les torturaient. Edmonde Charles-Roux explique : « Qu'un couturier ait recours à un baleinage, des corsets, des dessous, et elle explosait : "Cet homme est-il fou ? Se moque-t-il des femmes ? Comment vêtues de ce machin, pourraient-elles aller, venir, vivre quoi..." »


chanel-femmes-debut-siecle.jpgDeauville, 1907

 

Enfin une femme allait habiller les femmes et, ce faisant, accompagner et - dans une certaine mesure - accélérer leur émancipation. Elle fut, dira son confident et ami Paul Morand, « l'ange exterminateur d'un style dix-neuvième siècle. » Quant au style que cette femme imposa, il dut beaucoup au costume masculin. Edmonde Charles-Roux voit même dans le fait d'« adapter à l'usage féminin des éléments du costume masculin (...) le principe fondamental de (l')art de Chanel. » Ses emprunts furent en effet très nombreux - certains plus décisifs que d'autres.

Voyez comme en 1907 - elle n'a que 24 ans - elle ose le noeud papillon :


chanel-noeud-pap.jpg(Deuxième en partant de la droite)    

 

Trois ans plus tard, ce sera la cravate, chipée à son protecteur et amant Etienne Balsan, émergeant du col d'un ample manteau emprunté, lui, à son ami le baron Foy :


chanel-manteau-cravate.jpg

 

Quelque temps après, la cravate est encore là, portée avec une chemise dont le col n'est plus dur, mais mou; le modèle de son jodhpur - nous apprend Edmonde Charles-Roux – « lui a été fourni par un palefrenier et a été copié par un tailleur du cru ».


chanel-cravate-courte.jpg

 

En 1916, elle achète à Rodier des pièces entières d'un jersey qui servait à la confection des dessous masculins. « Le jersey ne servait qu'aux dessous; je lui fis les honneurs de la surface ».

Sur ce cliché, datant de 1918, elle arbore un cardigan d'homme. A noter les cheveux courts, adoptés une année plus tôt parce que ses cheveux longs « (l')embêtaient », et qui la font ressembler à « un jeune pâtre ou à un jeune garçon ».


chanel-gilet-homme.jpg

 

Début des années 20 : elle ose un pyjama de plage à l'allure très masculine :


chanel-pyjama-de-plage.jpg

 

« Beaucoup de femmes en maillot ont l'air très masculin et un peu singulier. Elles ont l'air de petits jeunes gens qui viennent de passer leur baccalauréat », écrit un rédacteur de L'Illustration en 1925.

Durant sa liaison avec le richissime duc de Westminster, sa mode va parler avec un accent anglais prononcé. Un jour de 1928, elle et son amie anglaise Vera Bate se laissent photographier revêtues des vêtements du duc. « C'est une farce et c'est un peu plus que cela : par ce biais, Chanel part à la découverte de l'Ecosse et de ses tweeds », note Edmonde Charles-Roux.


chanel-habits-westminster.jpg

 

Elle crée un gilet inspiré de celui que portent les valets du duc; un béret copiant celui de ses marins...

Emprunt capital au vestiaire de l’homme : le pantalon. Certes, chanel ne fut pas la première à en avoir osé le port, mais c’est à elle qu’on doit sa démocratisation. L’adoption du pantalon par la femme est plus qu’un trait de mode : c’est une prise de la Bastille – le symbole d’une émancipation en marche. Le pantalon pour les femmes, c’est la mode telle que la conçoit Chanel : celle qui descend dans la rue, et non celle qui en vient.


chanel-lifar.jpgChanel et Serge Lifar

 

Le célébrissime tailleur en tweed gansé va être la pièce phare de la dernière période Chanel, qui s’étend de son retour à Paris en 1954 – après un long exil suisse – jusqu’à sa mort, en 1971. La ligne de ce modèle, inspiré par l’uniforme d’un groom d’hôtel autrichien, découle directement du classique complet-veston masculin :


chanel-tailleur.jpg

 

Même netteté, même simplicité. Cette remarque est importante. Elle nous rappelle qu’au-delà des emprunts ponctuels, l’influence masculine, chez Chanel, réside avant tout dans son art de la soustraction. Jeune modiste, elle se fit remarquer en faisant tomber fruits et aigrettes des chapeaux et en portant ceux-ci – geste inédit – « enfoncés jusqu’aux oreilles » - bref, en prenant, consciemment ou non, le chapeau masculin pour modèle. Chanel, c’est le triomphe d’une ligne qu’une certaine mode féminine avait étouffée sous les ornements, les inutilités de toutes sortes. Pour cette raison, on a parfois parlé à son propos de « genre pauvre ». S'il avait alors existé, le mot « minimaliste » aurait aussi bien - et même mieux - convenu. Procédant par soustraction, s’attachant à l’essentiel, elle raisonne en tailleur plutôt qu’en « grand(e) couturièr(e) ». Par exemple : « (…) je m’attaque au mannequin vivant, alors que les autres dessinent, font des poupées ou des maquettes (…) je sculpte mon modèle plus que je le dessine (…) tout ce qui sort de mes ateliers semble l’œuvre d’une même main, (…) tout est dans l’épaule ; si une robe ne tient pas à l’épaule, elle ne tiendra jamais… le devant ne bouge pas, c’est le dos qui travaille. (…) Toute l’articulation du corps est dans le dos ; tous les gestes partent du dos ; aussi faut-il faire entrer le plus d’étoffe possible… Un vêtement doit bouger sur le corps ; un vêtement doit être ajusté quand on est immobile, et trop grand quand on bouge. »

Mon relevé est loin d’être complet. Je m’aperçois que je n’ai pas parlé de la palette limitée des couleurs « l’austérité des teintes sombres » (« j’ai imposé le noir ; il règne encore »), « le respect des couleurs empruntées à la nature ambiante » (« Je demandais aux maisons de gros des couleurs naturelles ; je voulais conformer la femme à la nature, obéir au mimétisme des animaux ») – calquée sur celle réservée à l’homme : couleurs sombres pour les tenues habillées et naturelles pour les tenues de sport en tweed. Et, à propos des tweeds, ceci encore : elle exigeait qu’on lave moins les laines pour « leur laisser leur moelleux » ainsi qu’on procède avec le tweed destiné aux vêtements d’homme…

Si, pour habiller les femmes, Chanel s’inspira largement du costume masculin, elle se garda bien de les transformer en hommes. La sûreté de son goût lui permit d’éviter l’écueil du travestissement. La féminité fut toujours sauvegardée ; on peut même affirmer que ce détour par la garde-robe masculine donna naissance à une féminité d’un autre genre – plus moderne et pas moins séduisante. La femme Chanel ne ressembla jamais – même au temps de La Garçonne – aux égéries saphiques qui, telle Mathilde de Morny, compagne de Colette, s’habillaient comme des hommes – pour provoquer et revendiquer :


colette-morny-def.jpg

 

Chanel fouilla les armoires de ses amants comme un fils celles de son père. La curiosité de la couturière n’explique pas tout. Il y avait en elle une virili qui trouva à s’épanouir dans sa vie professionnelle. Quand Colette la décrit au travail, c’est à « un petit taureau noir » qu’elle la compare. Pour la croquer en haut de son escalier en train de suivre le défilé des mannequins, Maurice Sachs a recours à une métaphore militaire : « Elle était un général, un de ces généraux de l’Empire chez qui l’esprit de conquête domine. » Dans son Journal inutile, Paul Morand la présente « peu féminine de sensibilité » et ayant  « un caractère d'homme » Et quand la psychanalyste Françoise Dolto conclut à la possibilité qu’une femme puisse être dandy (1), c’est l’exemple de Chanel qui lui vient à l’esprit.

A propos du dandysme et de Chanel, j’ouvre une parenthèse : au cours d’une émission télévisée sur la célèbre « mademoiselle », j’ai entendu Robert Goossens, qui créa pour elle des bijoux, dire qu’elle était « l’équivalent de Brummell ». Sur le moment, je n’ai pas bien compris. Maintenant, j’ai saisi : l’un comme l’autre rompirent avec une mode de l’excès, de la surcharge, de l’opulence m’as-tu-vu et imposèrent une simplicité remarquable; l'un comme l'autre mirent l'accent sur la perfection de la coupe. Le costume sombre de Brummell et la petite robe noire de Chanel se répondent à plus d'un siècle de distance. Entre Brummell et Chanel, il y a beaucoup plus que le hasard d’une rime : quand Chanel dit : « le Schéhérazade, c’est très facile ; une petite robe noire, c’est très difficile » ; quand elle confie avoir reçu comme un éloge cette exclamation d’un Américain : « Avoir tant dépensé sans que cela se voie ! » - ne croirait-on pas entendre Brummell parler à travers elle ?  

Avec sa féminité, Chanel eut plus de mal… Elle-même avoua : « Boy Capel (2) me disait souvent : - N’oublie pas que tu es une femme… Il m’arrive trop souvent de l’oublier. » Edmonde Charles-Roux explique : « Elle vivait au sein d’une extraordinaire réussite professionnelle dans une solitude extrême, ayant échoué dans ce à quoi elle tenait le plus : sa vie de femme. (…) L’égale des hommes dans sa vie de chef d’entreprise – et souvent supérieure à eux -, Chanel fut dans sa vie privée la plus désarmée des femmes. »

La conscience de cet échec explique en bonne partie, sûrement, l’aigreur dans laquelle, âgée, elle finit par se perdre. Tyrannique, odieuse, de mauvaise foi – Chanel vieillit mal. Elle oublia jusqu’aux principes qui firent son style. Elle qui fustigeait l’extravagance et disait qu’« une femme élégante (devait) pouvoir faire son marché sans faire rire les ménagères » se surbijouta, se surteignit, se surmaquilla. Elle enfonça de moins en moins souvent ses chapeaux jusqu’aux oreilles, et posa de minuscules bibis sur le sommet de son crâne, une épaisse frange en guise de pare-rides. Elle qui disait : « Une femme qui vieillit doit être à la mode ; seule une jeune femme peut être à sa mode » fit tout l’inverse…

 

chanel-age.jpg

 

Le temps Chanel était passé. Le temps qui le suivit, cruel comme tous les temps, n’attendit même pas qu’elle fût morte pour confier à de nouveaux anges exterminateurs la tâche de l’exprimer (3).

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1. Le Dandy, solitaire et singulier, Mercure de France.
2. Le seul homme qu'elle aima : confidence à Paul Morand. Boy Capel est l'homme moustachu qui accompagne Chanel sur la photo qui la représente en jodhpur.
3. Mes sources : d'abord Le Temps Chanel, d'Edmonde Charles-Roux (Chêne-Grasset, 1979); un extraordinaire album photographique qui complète L'Irrégulière (Grasset-Fasquelle,1974), la biographie référence sur Chanel écrite par le même auteur. Et puis L'Allure de Chanel (Hermann, 1976) de Paul Morand, dont je présenterai des extraits dans mon prochain billet.

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19 février 2013 2 19 /02 /février /2013 06:38

« L’Homme moderne » est pour moi un sujet de perplexité. Je parle de la marque, bien sûr, dont je reçois régulièrement les catalogues et les brochures. « L’Homme moderne » ne vend pas seulement des vêtements, mais aussi – je cite Rémy D. Smith, son PDG, dans la présentation de son catalogue Noël 2011 - des « articles high-tech, des objets de collection rares » et, même, des « bijoux et accessoires précieux pour Madame » et des « jeux étonnants pour les enfants et petits enfants. »

Rémy D. Smith parle encore d’articles « extraordinaires ».

Extraordinaires, vraiment ? Ces quelques exemples, circonscrits au domaine du vêtement masculin, vous permettront de vous faire votre opinion.


homme-moderne-casquette-def.jpg

 

homme-moderne-cravate.jpg
homme-moderne-pull.jpg

 homme-moderne-chaussures.jpg

 

Pourquoi faire beau quand on peut faire laid ? Tel est, dirait-on, le principe qui préside au choix des produits. Le prix n’est pas en cause : à coût égal, rien n’empêchait de faire plus esthétique. Mais non, tout est laid, de la casquette aux souliers…

Acheter à « L’Homme moderne », c’est entrer dans le monde dangereux de la pensée paradoxale.

Voyez ceci :

 

pull-l-homme-moderne.jpg

… et lisez maintenant le texte qui présente ce produit :

« Tricoté dans une belle maille jersey acrylique (70 %) douce et souple, agréablement réchauffé d’une bonne dose de laine (30 %) pour oublier les frimas, ce pull est aussi un modèle de décontraction élégante : il est habillé d’un jacquard géométrique travaillé dans des tons bleus qui donnent l’impression qu’il s’agit de motifs en denim ! Facile à vivre (…), bénéficiant de finitions soignées avec ses bords–côtes à la base, au col et aux poignets, il sera le compagnon parfait de vos jeans. »

« L’Homme moderne » a un magasin dans ma ville. J’ai jusqu’à présent résisté à la tentation d’en franchir le seuil. Le sentiment que j’éprouve devant cette boutique est assez comparable à celui qui me prend face au « train fantôme » des fêtes foraines. Un mélange d’envie et de crainte, celle-ci finissant toujours par avoir le dessus sur celle-là. Quand je passe devant la devanture, je ralentis le pas. Parfois même, il m’arrive de m’arrêter. Les clients que j’aperçois me fascinent : ils se ressemblent tous. Ce sont des hommes d’au moins 60 ans qui, quand il fait froid, portent une petite casquette placée haut sur la tête, une parka marron, grise ou bleu, un pantalon de velours et des chaussures en polyuréthane généralement noires à bout spatulé. Des « Homme moderne », quoi ! Loin de moi l’idée de me moquer. Ils m’émeuvent plutôt : ils ont l’air si heureux… Ce magasin leur va tellement bien ! Ils sortent avec de grands sacs sombres imprimés « L’Homme moderne fashion » dont ils se serviront bientôt pour faire leurs petites courses au Carrefour Market voisin de leur petit pavillon.

Parfois, des « femmes modernes » les accompagnent, habillées en Damart.

Mais que peut bien vouloir dire « moderne » pour ces clients ? Eliminons d’emblée l’hypothèse de l’ironie : s’habiller avec ironie est une posture bobo-post-moderne qui, si on essayait de la leur expliquer, les laisserait interdits. L’ « Homme moderne » s’habille premier degré. Résolument et définitivement premier degré. Quant aux intentions des responsables de l’enseigne, dont je doute fort qu’ils soient des « Homme moderne », elles ne relèvent de rien d’autre que du marketing. Je pencherais plutôt pour une autre explication : ce blouson de daim, ce jean, cette parka décontractée, ce pull à col polo zippé ont dû être modernes quand ces clients avaient vingt ans. En achetant ces produits, c’est un peu de leur jeunesse qu’ils cherchent à retrouver.

Au vrai, qui, arrivé à 40 ou 50 ans, peut-il être assuré de ne pas pareillement se leurrer ? Quand je passe une chemise Polo Ralph Lauren de couleur, je crois être dans le coup, comme je l’étais il y a trente ans quand ce genre de chemise était à la mode et que j’avais vingt ans. Mais, aux yeux d’un jeune, je suis « has been »… « has been », oui, comme tous ceux qui utilisent encore cette expression !

« L’Homme moderne » n’est pas moderne. « L’Homme moderne » n’est pas classique. « L’Homme moderne » est ringard.

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12 février 2013 2 12 /02 /février /2013 06:37

Prenez le texte qui suit comme une récréation, un exercice de style.  Pour sourire, je me suis essayé au pastiche de Marc Beaugé qui, chaque semaine, publie dans M, le supplément du Monde une chronique commençant invariablement par la formule : « Est-ce bien raisonnable de… » Les habitués de cette chronique s’amuseront peut-être de retrouver sous ma plume quelques traits caractéristiques de l’écriture de Beaugé. Mais si la forme est empruntée, le fond reste personnel.

 

 

laurent-ruquier.jpgLaurent Ruquier

 

Autrefois objet de la plus grande considération, la cravate semble être devenue une ennemie pour l’homme d’aujourd’hui. Regardez autour de vous : combien d’hommes portent encore la cravate ? Et quelles cravates – Mon Dieu, quelles cravates ! – choisissent ces derniers Mohicans ? Il est loin le temps où Balzac proclamait : « Une cravate bien mise, c’est un de ces traits de génie qui se sentent, s’admirent, mais ne s’analysent ni ne s’enseignent. » Mais si la plupart des hommes ont abandonné la cravate, ils n’ont pas pour cela tombé la veste.

Là est, si l’on peut dire, le nœud du problème. Car la veste portée sur une chemise sans cravate soulève un problème stylistique majeur, le col de la chemise ayant été conçu pour être fermé par un nœud, de cravate ou papillon. Une rapide consultation des meilleurs ouvrages consacrés à l’élégance prouvera à tous les néophytes que la manière incriminée, devenue à ce point banale qu’il semble qu’elle ait toujours existé, ne s'est définitivement imposée qu’au cours des toutes dernières décennies.

Mais l’origine du phénomène remonte à plus loin. Libérant le cou des hommes, la victoire du col mou sur le col dur au tournant des années 20 ouvre une brèche dans laquelle les partisans de plus en plus nombreux de la décontraction et du confort vont s’engouffrer. Deux données ralentiront néanmoins le processus. D’une part, la chemise, vêtement du dessous, ne saurait se découvrir qu’avec parcimonie. Ainsi, aux beaux jours, de nombreux élégants substitueront le foulard à la cravate. D’autre part, il aurait été malséant, donc impensable, de se décolleter à la façon d’un certain philosophe médiatique actuel ennemi d’une sagesse qu’il fait pourtant profession d’aimer. Aussi, les plus audacieux se borneront-ils à rabattre le col discrètement échancré de leur chemise sur le revers de leur veste. 

Au vrai, cette pratique, prisée par les intellectuels et les artistes, ne manquait pas de cohérence. Elle créait un lien entre la chemise et la veste. L’absence de cravate n’était plus lue comme un manque mais comme une nécessité. Dans le meilleur des cas, elle donnait à qui l’adoptait un petit côté négligé chic qui n’était pas dénué de charme.

En tout état de cause, elle valait mieux que la pratique actuelle qui semble n’avoir d’autre raison que le rejet de la cravate considérée, à tort, comme le symbole absolu du formalisme vestimentaire. Pourquoi tant de haine ? Un homme élégant en veste de tweed, chemise de couleur et cravate tricotée n’aura pas l’air endimanché d’un Laurent Ruquier, par exemple, présentant le samedi soir son émission On n’est pas couché en costume sombre et chemise blanche, mais sans cravate.

A son premier G8 en mai 2012, François Hollande provoqua l’hilarité sympathique de Barack Obama en se présentant cravaté à un dîner à Camp David, la résidence de campagne des présidents américains. « On avait dit que tu pouvais enlever la cravate ! » lança Barack à François. Mais le côté guindé du Français tenait bien moins à sa cravate qu’à son costume sombre et à sa chemise blanche. De l’autre côté, le recours à une tenue dépareillée expliquait de façon plus convaincante la décontraction de l’Américain que le col de la chemise laissé ostensiblement ouvert. Aller cou nu quand on est en chemise et en veste présente trois vices majeurs : c’est illogique, inesthétique et, quand l’adepte perd tout sens de la mesure, ça frise l’obscène. Laissons donc à nouveau les belles cravates se pendre à nos cous et les jolis papillons se poser sur nos cols.

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7 février 2013 4 07 /02 /février /2013 06:36

 

julien-scavini-vitrine-copie-1.JPGUne belle vitrine. Maison Scavini, 50, boulevard de La Tour-Maubourg, Paris 7e.

 


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4 février 2013 1 04 /02 /février /2013 06:48

L’antienne est connue : l’élégance résiderait dans l’invisibilité. Brummell la chanta le premier : « Pour être bien mis, il ne faut pas être remarqué. » La voie ouverte - et par quel pionnier ! -, nombreux furent ceux qui s’y engouffrèrent. Baudelaire : « La perfection de la toilette consiste (…) dans la simplicité absolue, qui est (…) la meilleure manière de se distinguer. » Eugène Chapus, dans le Manuel de l’homme et de la femme comme il faut (1861), cite un élégant célèbre qui expliquait à des fashionables : « Vous serez élégants, messieurs, lorsque, dans les rues, vous passerez sans être remarqués. »

Ce grand commandement (l’invisibilité, donc ; Barbey dira : « être irremarquable ») fut gravé à jamais sur la table des lois de l’Elégance - puisque soufflé par son Dieu lui-même, Beau Brummell.

 

brummell.gifBrummell

 

Grand commandement … et beau cliché. La supercherie se pare ici des habits - voyants - de l’hyperbole et du paradoxe : que l’élégance se réduise à rien,  c’en est trop ; que l’invisibilité soit la meilleure manière de se faire remarquer, mais c’est faux ! Pourquoi multiplierait-on les efforts pour aboutir au même résultat que Monsieur Tout-le-monde ? Brummell lui-même aurait-il sacrifié quotidiennement à la cérémonie épuisante du nouage de cravate s’il n’avait su que la perfection laborieusement atteinte allait signer sa distinction ? Un visiteur s’étonna de le retrouver, un matin, au milieu d’une marée de bandes de mousseline ; « Ce sont nos échecs »,  aurait-il dit en se tournant vers son valet.

Attirer l’attention du tout venant n’entre certes pas dans les intentions de l’homme élégant : il laisse cela aux victimes du look et de la mode. Admettons tout de même que l’audace peut avoir son charme : pour avoir été tapageuse, l’élégance de certains dandys n’en fut pas moins réelle. Il est dans la nature du dandy d’être rebelle. Tous n’ont pas souscrit au jansénisme de Brummell. Qu’on se souvienne, par exemple, des limousines de roulier normand doublées de soie noire de Barbey (qui, à l’instar de son ennemi Rousseau, ne faisait pas ce qu’il disait !) ou des gilets violets de Wilde. Mais attention : de telles audaces étaient le fait d’esprits supérieurs.


barbey-d-aurevilly.jpgBarbey d'Aurevilly

 

Faites glisser le paradoxe et l’hyperbole, et la vérité vous apparaîtra toute nue : l’homme élégant est en quête de visibilité, mais il a choisi son public, composé d’initiés. Il faut en être un pour apprécier le roulant d’un revers dont la pointe pose délicatement sur l’étoffe, l’irrégularité parfaite d’une boutonnière milanaise, le positionnement idéal du bouton principal d’une veste… La complicité demeure tacite : entre gens élégants, on applique les us.

A la question : « Pour qui vous habillez-vous ? », Bruce Boyer a un jour répondu : «  Je m’habille pour impressionner les quelques hommes qui savent reconnaître un revers bien coupé. » (Source, The Sartorialist). Cette réponse me plaît. Elle est mieux que sincère. Elle est vraie.  

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28 janvier 2013 1 28 /01 /janvier /2013 07:06

Sous le titre Tous des dandys, Gino Delmas nous apprend, dans L’Express n° 3202, que « les artistes du XIXe siècle inspirent les créateurs de mode cet hiver. » Le cocasse de l’histoire, c’est que cet article entre dans le cadre d’un « dossier spécial homme d’affaires » La question qui se pose alors est celle-ci : « (…) ce vent de fantaisie bohème peut-il passer l’hiver dans un vestiaire réel ? » L’auteur, encore raisonnable à ce moment de son article, ajoute que « dans un monde professionnel souvent assez classique, voire stéréotypé (…), il peut être bon de marquer sa différence avec quelques notes d’originalité. » Les choses se gâtent sérieusement quand il passe aux exemples. Ainsi, pour protéger sa gorge, l’homme d’affaires, d’après Gino Delmas, pourra s’inspirer des foulards de lin blanc noués de Yohji Yamamoto :


yamamoto-def.jpg

      
… ou oser ce manteau rouge carmin signé Prada :

 

manteau-rouge-prada-def.jpg

      
Le tout, dit Delmas, est qu’à l’aide de « détails subtils » - une couleur, un accessoire… - on donne « du caractère à une silhouette sans tomber dans la caricature »…

« Sans tomber dans la caricature »…

A quand Christophe de Margerie troquant ses cravates Hermès contre des foulards Yamamoto ou Carlos Gohn en manteau rouge Prada ? Pour le directeur de Citroën, on le choisira bien sûr à chevrons.

Ce manteau rouge Prada m’évoque le costume de la même couleur que portait Jean Rochefort dans Un éléphant, ça trompe énormément. Pris d’un furieux démon de midi, le cadre supérieur qu’il incarne dans ce film se met à suivre la mode. A lui les costumes près du corps aux couleurs diaboliques ! Effet comique garanti.

 

jean-rochefort-un-elephant.jpg

 

Ce rappel cinématographique en forme de conseil amical aux cadres d’aujourd’hui qui seraient tentés de suivre le conseil de Gino Delmas.

 

                                                                 *

 

Un mot sur un mot : subtil. Pas un article de mode, pas un discours de relookeur qui ne l’utilise. Mot intelligent, mot brillant – en cela, au même titre qu'ironie, mot typiquement post-moderne. Subtil, dit le dictionnaire : « Qui a de la finesse, qui est habile à percevoir des rapports que la plupart ne discernent pas, ou à agir avec une ingéniosité raffinée. » La subtilité – c’est dit – est l’apanage d’une élite. Sa démocratisation n’est qu’un mensonge fabriqué à des fins mercantiles. Lourd, un des antonymes de subtil, me semble, au contraire, admirablement adapté à ce – et à ceux – que je vois ; à ce – et à ceux – que j’entends. « Ils sont lourds, si lourds… » se lamentait déjà Céline dans les années 50. Depuis, l’obésité n’a cessé de progresser.

 

                                                                *

 

Un présentateur météo de la 1re chaîne m’intrigue depuis quelque temps déjà. Il s’appelle Louis Bodin. Son physique est remarquable : chauve, il porte le crâne entièrement rasé, comme s’il cherchait à cultiver une évidente ressemblance avec… Mussolini !


mussolini.jpgBenito Mussolini    

 

 louis-bodin-copie-1.pngLouis Bodin

 

Sa mise est soignée. Ses costumes sont manifestement taillés sur mesure. Cette attention, qui peut se lire comme une louable marque de respect envers les téléspectateurs, ne suffit malheureusement pas à le rendre élégant. En cause, une coupe peu convaincante et un choix de tissus souvent malheureux. La perplexité dans laquelle me plonge ce personnage vient sans doute de ce que je n’arrive pas à faire le lien entre son visage, disons martial, sa voix douce et légèrement voilée, et ses tenues de danseur mondain.

Aussi sympathique qu’il ait l’air (oui, on peut être sympathique en ressemblant à Mussolini !), Louis Bodin ne me fera pas oublier sa consoeur Evelyne Dhéliat qui, inchangée depuis 40 ans, me donne l’illusion que, sur moi comme sur elle, le temps n’a pas de prise. Comme si parler du temps qu’il fait défaisait du temps qui passe.

 

                                                                *

 

Un récent reportage de M le supplément du Monde m’en a rappelé un autre, publié dans le magazine Monsieur en septembre 2009. Tous les deux, en effet, ont pour thème l’Homme invisible :

 

l-homme-invisible-monsieur.jpgMonsieur. Photo : Alain Delorme. Réalisation : Thu-Huyen Hoang


l-homme-invisible-le-monde.jpg M Le Monde. Photo : Christian Anwander    

 

Coïncidence ou emprunt ? L’homme invisible en question est bien sûr un clin d'oeil au héros de H.G. Wells et du film de James Whale réalisé en 1933. Mais on aurait pu s’attendre à ce que, dans le cadre de deux reportages présentant des tenues « chic », le thème de l’invisibilité ouvre sur celui de l’élégance. « Pour être bien mis, il ne faut pas être remarqué », disait Brummell. « Etre irremarquable », traduira Barbey.

J’y reviens dans mon prochain billet.

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21 janvier 2013 1 21 /01 /janvier /2013 07:12

chouan-jpg

 

Les blogueurs masqués derrière leur pseudo attirent sur eux les critiques. Au premier rang de celles-ci : le manque de courage. Cette critique, un confrère blogueur l'a formulée sur son blog, et - allez donc savoir pourquoi – je l’ai prise pour moi.

L'anonymat est certes blâmable quand il offre à la lâcheté et à la méchanceté des moyens commodes de se défouler. Ma remarque ne vise pas seulement les blogueurs mais aussi les commentateurs. Combien la violence de commentaires postés ici ou là m'a choqué ! Une violence et, même, une haine... sans nom !

Tout le monde n'a pas la délicatesse d'un de mes commentateurs - dont je tairai le nom ! - qui me demanda de supprimer un de ses commentaires au motif que ce qu'il y avait dit d'une personnalité, il n'aurait pas eu le courage de le lui dire en face.

Mais l'anonymat présente aussi des avantages. Un avantage pratique tout d'abord : l'exercice de certaines professions oblige à la dissimulation de son identité. Et puis, le recours au pseudonyme peut créer un mystère propice à l'imagination. L'invisibilité qui, naturellement, accompagne presque toujours l'anonymat préserve tous les possibles. Enceinte, ma femme ne portait pas que notre enfant; elle portait des milliards d'êtres humains virtuels !

Autre avantage - et pas des moindres : la modestie. Je m'explique. Combien de blogueurs "blogueraient"-ils si l'anonymat était la règle ? J'en connais plus d'un pour qui cette contrainte serait vécue comme une intolérable torture. Mais la modestie étant une qualité qu'on cesse de mériter sitôt qu'on se l'attribue, vous comprendrez que je n'insiste pas sur ce point.

La curiosité est néanmoins légitime. Je suis le premier à chercher à connaître le nom et, qui plus est, le visage de mes blogueurs masqués préférés. Et je comprends que la curiosité redouble quand le blogueur masqué en question traite d'élégance. Qu'on veuille vérifier si le plumage vaut le ramage, quoi de plus naturel ? A votre place, j'en voudrais beaucoup au Chouan des villes de rester invisible ! Mais il faut être sage et se convaincre que la frustration vaut mieux qu'une possible (sinon certaine !) déception.

Pas de nom, pas de visage... Comment, me direz-vous, éviter dans ces conditions le risque de la dépersonnalisation ? Vous auriez raison si l'anonymat excluait qu'on parle de soi. Mais ce n'est pas le cas. N'ai-je pas semé de multiples indices qui, pour peu qu'on les regroupe, dessinent un visage - un corps ? N'ai-je pas, une certaine fois, pris le risque insensé de - littéralement - me dénuder devant vous ? Les blogueurs anonymes ne sont pas obligatoirement les plus désincarnés. Quoi de plus impersonnel, au fond, que ces blogs qui semblent n'exister que pour servir d'écrin au narcissisme de leurs auteurs ? Eux, pris sous toutes les coutures de leurs vêtements de marques; eux, réduits à l'état de cintres (1)...

Un correspondant ami m'a confié un jour : "A cause de votre pseudonyme, il m'était difficile de vous écrire au début. La relation n'était pas équilibrée. Puis Le Chouan des villes s'est formé une apparence et un caractère au fil des lectures du blog et de notre correspondance."

Car je crois qu'avant d'être un nom ou un visage, un bon blogueur est une voix.

_________________________________________________________________________________ 
1. Ici, pour prévenir les polémiques, une distinction s'impose : il y a les blogs dont l'essentiel du contenu se compose d'images des blogueurs eux-mêmes; et il y a les blogs dans lesquels les auteurs se transforment épisodiquement en mannequins. Ma remarque vise les premiers. J'émets tout de même des réserves sur les seconds, aussi fréquentables soient-ils par ailleurs : qui peut penser que James Darwen (dont je n'ai jamais pu connaître le visage) aurait accepté de jouer le mannequin pour illustrer son Chic anglais ? L'attitude actuelle d'un Michael Alden (dont j'admire le style) ne me semble pas dénuée d'ambiguïté, même si son humour incline à l'indulgence.

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